3 min de lectureBulles de néant ?

Humeur numérique

bulles_numeriquesIl y a les trois points laissant supposer que notre interlocuteur est en train de nous répondre [1]… Et la déception immanquable si rien ne vient : a-t-il renoncé ? N’a-t-il pas trouvé les mots ? Peut-être, mais pendant que la bulle se dessinait sur mon écran, j’ai pu croire qu’une réponse viendrait. Il y a le jeu des vibrations du smartphone : j’ai envoyé un texto, ça vibre une fois, c’est reçu. Attente de la deuxième vibration…

Le cœur bat, l’esprit se resserre sur lui-même. État de tension susceptible de créer un réel sentiment d’oppression.

« Il faut laisser du temps au temps pour faire son œuvre », écrivait Bachelard. Nous avons commencé par créer un temps aplati, nous enfermant peu à peu dans une quête de l’immédiateté, nous enferrant dans l’impatience. Plus loin que cela, nous avons créé un temps rongé par l’émotion : va-t-il/elle répondre ? Et, si oui, quand ? Quel laps de temps est-il laissé pour cela : le quart d’heure ? Les trois heures à venir ? La soirée tout entière ? Vingt-quatre heures n’apparaissent-elles pas désormais à nombre d’entre nous comme une éternité ?

La lettre écrite embarquait d’elle-même le temps : temps que ça parte, que ça arrive, que l’enveloppe soit ouverte, le texte lu, temps de la réflexion, de la tournure des mots, de la nouvelle enveloppe, de la réception… Bien sûr, l’impatience était déjà là – qui n’a pas ouvert fébrilement sa boîte aux lettres chaque jour en guettant l’enveloppe attendue ? –, l’envie de la réponse et, si possible, rapide. Mais l’émotion avait de fait de quoi souffler, se préparer. Elle avait des gestes à accomplir, des postures à adopter. De quoi se préparer.

Désormais, accrochés à notre smartphone, notre émotion est sans rythme. Ou plutôt, elle risque de perdre les temps de pause nécessaires pour se ressaisir. Addiction de l’attente, terreau d’une grande déception si rien ne vient ou seulement un message lapidaire.

Et au bout du compte ? Il y aura eu X signaux de mails reçus et combien de réellement importants ? Une pluralité de vibrations de notre smartphone nous aura amenés à glisser le doigt sur l’écran au cours de la journée. Pour combien de réponses vraiment utiles ou enrichissantes ?

Laisser du temps au temps : ranger le smartphone dans son sac pour quelques heures, couper le son, arrêter les vibrations. N’y retourner que dans un moment. Couper le flux du temps continu. Respirer à nouveau hors des bips de tous ordres. Se laisser à nouveau investir par le silence. Respirer…


[1] Sur Facebook, iPhone, Google Hangouts, des petites bulles nous indiquent que nos interlocuteurs sont en train de nous répondre. Cf. Judith Duportail, « Sur nos smartphones, l’écrasant poids des bulles », Le Figaro, 25/11/2014.
http://www.lefigaro.fr

 

Billet d’humeur numérique rédigé en novembre 2014.

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