3 min de lectureChroniques du temps enfoui

« Les morts sont nos voisins et nos colocataires. Nous marchons sur leurs os, nous utilisons les maisons construites pour eux, nous nous promenons à l’ombre des arbres qu’ils ont plantés. Nos morts et nous vivons en bonne intelligence. »

Grigori Tchkhartichvili, Histoires de cimetièresSi vous aussi êtes un(e) taphophile, alors les Histoires de cimetières de Grigori Tchkhartichvili, alias Boris Akounine, sont faites pour vous !

Mais qu’est-ce qu’être taphophile précisément ? C’est être amateur de cimetières, certes, mais pas de n’importe lesquels. Le taphophile n’apprécie guère les cimetières proprets et aseptisés. Il lui faut des herbes folles, des bordures d’arbres et de buissons, des tombes aux extravagances sculpturales, des mausolées, des épitaphes surprenantes… Parce qu’on peut y retrouver alors quelque chose de l’esprit du défunt et, plus largement, le « mystère du temps passé ». Parce qu’à côté des êtres vivants que nous côtoyons, il y a les vivants d’avant.
Temps enfui et, de fait, enfoui dont tel bas-relief ou telle épitaphe peuvent faire remonter à la surface quelques bribes. Qu’a-t-il/t-elle vécu ? Pourquoi cette sculpture, ce symbole ou ces mots gravés sur la tombe ? Mort prématurée, paisible, victime de guerre, accident, suicide… Les entrailles de la terre ont des choses à nous dire pour peu que l’on prête une oreille attentive aux histoires susceptibles de s’en extraire.

C’est dire, à l’encontre de ceux qui verraient là une disposition morbide, qu’il ne faut pas confondre taphophile et nécrophile. Car, comme le précise l’auteur, ce n’est pas l’odeur de la mort fraîche qui suscite l’attention. La visée est d’aller à la rencontre de nos prédécesseurs, pas de rechercher la manifestation du chagrin. « Cette odeur-là est trop brutale, elle nous empêcherait de percevoir le fragile parfum d’un autre temps. » Sont donc privilégiés des cimetières plutôt anciens où l’on n’enterre plus personne ou, en tout cas, plus grand monde. Exit la couronne mortuaire pour une concentration sur les traces des défunts.

Animé d’un tel état d’esprit, Grigori Tchkhartichvili nous entraîne dans plusieurs cimetières remarquables : le vieux cimetière Donskoï à Moscou, Highgate à Londres, le Père-Lachaise à Paris, le cimetière étranger à Yokohama, Green-Wood à New-York et, enfin, le cimetière juif du mont des Oliviers à Jérusalem.

Les déambulations auxquelles nous invite le duo Tchkhartichvili-Akounine nous ancrent dans le réel tout en nous offrant une échappée dans l’imaginaire. Le premier, en charge de la partie « essai », nous permet d’accomplir une exploration très instructive, délivrant sur les cimetières visités nombre d’intéressantes informations. Le second nous entraîne dans la fiction, associant une nouvelle à chaque cimetière. Sous sa plume, vous découvrirez des histoires d’exhumations, vous passerez devant des caveaux inquiétants aux portes murées trahissant des mesures contre les vampires. Vous verrez surgir des fantômes, celui de Marx à Londres, d’Oscar Wilde au Père-Lachaise… Vous croiserez des âmes louches, des esprits maléfiques, un renard de cimetière, des pilleurs de sépulture tel Lenkov et son habile comparse « la Taupe », ou encore Shigumo le suceur de sang japonais. Récits frissonnants soufflés par Boris Akounine, le double, auteur de polar, de Grigori Tchkhartichvili.

Nous est ainsi proposé un parcours à la fois réflexif et riche en sensations, servi par une écriture fluide et empreinte d’humour. Ce qui convient parfaitement pour arpenter les allées de notre dernière demeure.

Histoires de cimetières ou un texte particulièrement savoureux à l’ombre de la stèle.

Histoires de cimetières
Boris AKOUNINE, Grigori TCHKHARTICHVILI
Les Éditions Noir sur Blanc
2014
Traduit du russe par Paul Lequesne
240 pages

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