Le souffle de l’horreur

““Pourquoi vous faites ces photos ?” Je restai silencieux, il n’insista pas. La question ne m’était pas destinée. Elle n’avait été ni murmurée ni posée à haute voix, on aurait dit un souffle de vent échappé de vents déchaînés et lointains, nous frôlant à peine et continuant sa course à travers champ.”

Hubert Mingarelli, La Terre invisible

Peut-on saisir le souffle de l’horreur, en dessiner la figure à travers les visages de ceux qui l’ont laissé commettre ? Le roman d’Hubert Mingarelli, La Terre invisible, nous plonge en juillet 1945 dans l’Allemagne occupée. Un photographe britannique a assisté à la libération d’un camp de concentration. Poursuivi par ces images, il ne peut se résoudre à rentrer chez lui. Il décide alors de partir sur les routes pour photographier les habitants de la région. Il sera escorté dans ce périple par un jeune soldat nommé O’Leary qui, venant tout juste d’arriver, n’a rien vécu de la guerre.

Le photographe trouvera-t-il la clé de l’innommable sur les traits des personnes qui vivaient à proximité des camps et ont fermé les yeux pour ignorer cette entreprise de mort ? Est-ce cela qu’il cherche ou juste à dissiper le cauchemar qui revient le hanter presque chaque nuit : les morts qui tentent de soulever avec leurs jambes la bâche qui les recouvre ?

Hubert Mingarelli s’emploie, avec poésie et subtilité, à laisser la place aux non-dits et au silence. Le photographe n’éclaire pas O’Leary sur les motivations qui le poussent à faire poser les gens de cette terre devant leurs maisons. Sait-il, d’ailleurs, lui-même ce qu’il entend discerner sur les photos qu’il a réalisées ? La façon dont la vie se poursuit pour ceux qui ont côtoyé ces atrocités ou bien comment celles-ci ont imprimé leurs traces sur les êtres ? Le jeune soldat, quant à lui, est hanté par un secret intime dont il ne parle pas. Pourquoi se réfugiait-il dans les dunes de Lowestoft pour y dormir ? Nous n’en saurons rien.

L’écrivain donne libre cours à notre questionnement et à notre imaginaire. Dès lors, ce texte peut se lire comme une errance autour de l’enfer dont on chercherait à capter les indices ou à se libérer pour parvenir à vivre ensemble.

La Terre invisible
Hubert MINGARELLI
Points
2020
120 pages

Peine

Une peine n’en compense pas une autre.

Une peine n’en supplante pas une autre.

Une peine n’en ridiculise pas une autre.

La peine arrogante n’est plus la peine.

La peine est humble. Elle se traîne, elle suffoque, se recroqueville, elle réserve ses larmes aux heures terribles. Elle tente de se relever. Elle aura besoin de temps, mais elle donne un coup de tête.

Pour s’affronter elle-même. Être sa propre peine. Celle qui ne se compare pas, qui doit s’en sortir seule.

La peine n’est telle que si elle se reconnaît elle-même dans sa modestie et sa solitude : unique, en compétition avec aucune autre.

La peine se donne la peine.

La peine est à l’image du malheur qu’elle affronte, commun et singulier.

[Septembre 2020]

Où est passé Émile ?

Résumé

Une nouvelle qui nous convie à la recherche d’Émile, un vagabond doté d’une force d’âme attachante. Son itinéraire nous amène à arpenter la ville de Lyon, à porter un regard attentif à des lieux que nous traversons parfois sans réellement les voir.

Abstract

This is a short story that invites us to search for Émile, a vagabond with an endearing strength of soul. His route leads us to walk the city of Lyon, to take a careful look at places that we sometimes cross without really seeing them.

À paraître

Lectures | Sélection 2020

Les livres que j’ai aimés en 2020

 

Littérature, Art

Hannelore Cayre, La DaronneHannelore Cayre, La Daronne
Roman | Points, coll. “Points Policier”, 2018
192 pages

Une écriture nerveuse et un humour décapant qui font mouche !


Velickovic. Le grand style et le tragiqueJean-Luc Chalumeau (direction scientifique), Velickovic. Le grand style et le tragique
Fonds Hélène & Édouard Leclerc, 2019
216 pages

Catalogue de l’exposition présentée au Fonds Hélène & Edouard Leclerc, Landerneau (15 décembre 2019 – 26 avril 2020).


J. M. Coetzee, Elizabeth CostelloJ. M. Coetzee, Elizabeth Costello
Roman | Points, 2006
Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis
320 pages

Elizabeth Costello est une romancière australienne de renom. Mais c’est aussi une femme vieillissante, blessée et fatiguée. Nous la suivons lors d’une tournée de conférences, qu’elle effectue comme elle ferait un dernier tour de piste, vacillant face à la cruauté, au mal et à la mort qui l’attend au tournant. Un texte profond et poignant de J. M. Coetzee.

 


Arnaldur Indridason, BettýArnaldur Indridason, Bettý
Roman | Points, coll. “Points roman noir”, 2012
Traduit de l’islandais par Patrick Guelpa
240 pages

“Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été autant étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable.”

Du côté de Reykjavík, la perfidie et l’avidité se parent du visage de la séduction, comme sous toutes les latitudes. Mais ici, ils portent le prénom de la magnétique Bettý. Un piège soigneusement ourdi, dont les ficelles nous sont révélées avec la minutie d’un art maîtrisé sous la plume d’Indridason. Palpitant.


Arnaldur Indridason, Le Lagon noirArnaldur Indridason, Le Lagon noir
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2017
Traduit de l’islandais par Éric Boury
384 pages

Deux enquêtes menées par Marion et Erlendur composent Le Lagon noir. La première concerne le meurtre d’un Islandais, prénommé Kristvin. Le lien avec la base militaire américaine est rapidement établi. Les investigations seront difficiles sur fond de guerre froide. La seconde enquête s’intéresse à un dossier « froid » : la disparition d’une jeune fille, vingt-cinq ans auparavant, alors qu’elle se rendait à l’école. Erlendur veut percer le mystère de celle-ci. Il n’est alors qu’un jeune inspecteur âgé de trente-trois ans, mais son intérêt pour les êtres disparus est déjà manifeste. Cet intérêt qui ne le lâchera plus…

Alors que Marion demande à Erlendur :

– Mais qu’est-ce qui est tellement instructif ? Ces gens qui se sont perdus ? Ceux qui sont morts ? Qu’est-ce que tu vois d’intéressant là-dedans ?
[…]
– Ce n’est peut-être pas forcément… peut-être pas uniquement la question de ceux qui meurent ou qui se perdent, mais plutôt…
– Oui ?
– … plutôt de ceux qui restent, ceux qui doivent lutter contre les questions laissées en suspens. C’est peut-être ça qui est le plus intéressant.
[…]
– Je crois que les gens qui ont vécu un deuil traumatisant ont l’impression d’être eux-mêmes un peu morts, il m’est difficile d’être plus clair.


Arnaldur Indridason, Les fils de la poussièreArnaldur Indridason, Les fils de la poussière
Roman | Éditions Métailié, coll. “Bibliothèque Nordique”, 2018
Traduit de l’islandais par Eric Boury
304 pages


Arnaldur Indridason, Le DuelArnaldur Indridason, Le Duel
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2015
Traduit de l’islandais par Éric Boury
408 pages

 


Pierre Loti, Le livre de la pitié et de la mortPierre Loti, Le livre de la pitié et de la mort inclus Vie de deux chattes
Payot, coll. “Petite Bibliothèque Payot”, 2013
224 pages

« J’ai vu souvent, avec une sorte d’inquiétude infiniment triste, l’âme des bêtes m’apparaître au fond de leurs yeux – l’âme d’un chat, l’âme d’un chien, l’âme d’un singe, aussi douloureuse pour un instant qu’une âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme à moi, avec tendresse, supplication ou terreur… Et j’ai peut-être eu plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes frères, parce qu’elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu’elles sont plus humbles et plus dédaignées. » (Vies de deux chattes)


Hubert Mingarelli, La Terre invisibleHubert Mingarelli, La Terre invisible
Roman | Points, 2020
120 pages

““Pourquoi vous faites ces photos ?” Je restai silencieux, il n’insista pas. La question ne m’était pas destinée. Elle n’avait été ni murmurée ni posée à haute voix, on aurait dit un souffle de vent échappé de vents déchaînés et lointains, nous frôlant à peine et continuant sa course à travers champ.”


Tommy Orange, Ici n'est plus iciTommy Orange, Ici n’est plus ici
Roman | Albin Michel, 2019
Traduit de l’américain par Stéphane Roques
352 pages


Annie Saumont, Ce soir j'ai peurAnnie Saumont, Ce soir j’ai peur
Roman | Julliard, 2015
144 pages

Jane, étudiante en gymnastique, a empoisonné Pierre, son amant de vingt ans plus âgé qu’elle. Quels sont les motifs réels de cet assassinat ? Ce sont les remords de Jane et les sombres méandres de son âme qu’Annie Saumont nous invite à sonder au fil de son écriture subtile et percutante.


Bernhard Schlink, OlgaBernhard Schlink, Olga
Roman | Gallimard, coll. “Folio”, 2020
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary
320 pages

“Face à la neige et à la glace, aux armes et à la guerre, là vous vous sentez à la hauteur, vous les hommes, mais pas face aux questions d’une femme.”

Intelligence, sensibilité, profondeur. C’est avec ces qualités que l’écrivain nous dresse le superbe portrait d’Olga. Une femme lucide quant aux illusions et à la lâcheté des hommes, mais qui sait les aimer jusque dans leurs failles les plus sombres. Au prix d’une solitude et d’une tristesse sans bornes…


Vanessa Springora, Le ConsentementVanessa Springora, Le Consentement
Grasset, 2020
216 pages


Philosophie, ethnologie

Chapouthier et Nouët, Les droits de l'animal aujourd'huiGeorges Chapouthier et Jean-Claude Nouët (textes réunis par), Les droits de l’animal aujourd’hui
Corlet Publications, coll. “Panoramiques”, 1997
244 pages

Avec les textes de : Françoise Armengaud, Thierry Auffret van der Kemp, Jean-Jacques Barloy, Monique Bourdin, Florence Burgat, Albert Brunois, Georges Chapouthier, Philippe Diolé, Sylvie Frackowiak, Elisabeth Hardouin-Fugier, Alfred Kastler, Robert Mallet, Thierry Maulnier, Théodore Monod, Jean-Claude Nouët, Jean Proteau, Étienne Wolff et Marguerite Yourcenar.


La question animaleCollectif, La question animale
Revue Études – Les Essentiels, 2020
128 pages

Avec les textes de : Éric Charmetant (préface), Jocelyne Porchet, Dominique Lestel, Laurence Devillairs, Alain Prochiantz (entretien), André Wénin.


T. C. McLuhan, Pieds nus sur la terre sacréeT.C. McLuhan (textes rassemblés par), Pieds nus sur la terre sacrée
(Extraits I, II)
Gallimard, coll. “Folio Sagesses”, 2015
Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Barthélémy
128 pages

Cet ouvrage reprend les deux premières parties de Pieds nus sur la terre sacrée (qui en comprend quatre).


Arthur Schopenhauer, Journal de voyageArthur Schopenhauer, Journal de voyage
Mercure de France, coll. “Le Temps retrouvé”, 1989
Traduit de l’allemand et préfacé par Didier Raymond
352 pages

Le Consentement

“Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne.”

Vanessa Springora, Le ConsentementVanessa Springora a attendu trois décennies avant d’écrire cet ouvrage consacré à sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff, alors quinquagénaire, tandis qu’elle était âgée de quatorze ans. Le temps pour elle de la nécessaire distance intérieure pour affronter la figure nauséabonde de G., ainsi qu’elle le nomme dans son livre, afin non seulement de “prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre”, mais aussi d’être capable de mettre les mots sur la vulnérabilité de l’adolescente qu’elle était.

Le Consentement est ainsi l’ouvrage d’une femme disposant du recul suffisant lui permettant d’écrire avec maîtrise et sincérité sur ce qu’elle a subi. Le texte parvient, en effet, à nous livrer un témoignage armé d’une écriture à la fois précise et questionnante.
Précise : l’emprise dont elle a été victime se dégage nettement de ses mots s’essayant à retracer ce parcours “amoureux” avilissant et destructeur.
Questionnante : la difficulté à se reconnaître comme une victime, la torture intérieure que ce débat a engendrée : “comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ?” Et, au bout du compte, l’image de soi qui tremble tellement que la capacité à faire confiance à nouveau à un homme et à s’y attacher semble impossible à atteindre.

Vanessa Springora ne cherche pas à étiqueter les coupables, mais à comprendre l’aveuglement et la complaisance de certains, ou encore l’abandon des autres oubliant son âge véritable.
À quatorze ans, on ne peut consentir, puisque notre conscience n’est pas suffisamment éclairée pour que ce terme acquière son véritable sens. Nouer une relation à quatorze ans avec un adulte qui en a cinquante, bénéficiant qui plus est de l’aura de l’écrivain, c’est être victime de l’emprise psychologique dudit adulte qui ne pense qu’à assouvir son propre désir, occultant en cela la nature de l’engagement de l’adolescent qu’il entraîne dans sa spirale et dont il utilise les failles à son profit : famille disloquée, père absent… “Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude.”

À quatorze ans, on devrait être nommé “victime” et rien d’autre et susciter la protection des adultes.
Et si, à côté d’autres témoignages passés inaperçus, celui de Vanessa Springora, en raison de son exposition médiatique et de la justesse de ses analyses, peut permettre à d’aucuns de reconnaître enfin cela, alors ce livre demande à être lu.

Le Consentement
Vanessa SPRINGORA
Grasset, 2020
216 pages

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur

« Il pensait qu’il avait commis une erreur en abandonnant le groupe et la sécurité du pied d’acanthe, mais en même temps quelque chose, une voix qui n’était pas la sienne, lui répétait que la lenteur devait bien avoir une raison et qu’avoir un nom à lui, rien qu’à lui, un nom qui le rendrait unique, singulier, cela serait formidable. »

Luis Sepúlveda, Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteurC’est parce que, contrairement à ses congénères, il questionne sa condition d’être lent et désire avoir un nom que l’escargot va découvrir l’importance de la lenteur.

Grâce à elle, il va faire des rencontres décisives, telles que celle du hibou attristé par la destruction de nombreux arbres et celle de la tortue qui va l’accompagner dans sa quête. Avec elle, il trouvera un nom et sera éclairé sur les dangers que les hommes font peser sur leur habitat.

Le lent cheminement de l’escargot a permis au temps de faire sa plus belle œuvre : rencontrer d’autres êtres loin de la dispersion et de l’agitation, se constituer une mémoire et concevoir un moyen de protéger les siens.

« La tortue lui dit en mâchant les derniers pétales de pissenlit que s’il n’avait pas été un escargot lent, très lent, et que si, au lieu de sa lenteur, il avait le vol rapide du milan, la rapidité de la sauterelle qui traverse d’énormes distances en sautant, ou l’agilité de la guêpe qui est et n’est plus là avant que le regard se pose sur elle, peut-être que cette rencontre entre deux êtres aussi lents que peuvent l’être un escargot et une tortue n’aurait jamais eu lieu. – … Tu comprends… Rebelle ?… conclut la tortue en fermant les yeux. – Je crois que oui. Ma lenteur m’a servi à te rencontrer, à ce que tu me donnes un nom, que tu me montres le danger, et maintenant je sais que je dois prévenir les miens. »

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur
Luis SEPÚLVEDA
Dessins de Joëlle Jolivet
Éditions Métailié, 2017
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
96 pages

Marcher jusqu’au soir

Lydie Salvayre, Marcher jusqu'au soirLa proposition d’Alina Gurdiel à Lydie Salvayre : passer une nuit seule au musée Picasso, celui-ci exposant alors, en particulier, L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti, artiste que l’écrivaine admire au plus haut point. 
Pourtant elle rejette tout d’abord cette occasion : l’enfermement dans un musée, dans ce lieu de mise en cage des œuvres, réveille en elle une véritable colère.

“Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs ­exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables.”

Puis la curiosité finit par l’emporter et, malgré ses réticences, elle se prête à l’expérience.

Il ressort de ce texte que la colère peut être bonne conseillère, pour autant qu’elle soit canalisée, comme la romancière a su le faire. Grâce à cet exercice, elle est parvenue à extérioriser nombre de rejets, telles que la marchandisation de l’art, une certaine approche de la culture dont les murs des musées représentent les intimidantes frontières. Mais, surtout, elle nous offre une introspection qui l’amène vers la figure terrifiante de son père, vers sa pauvreté initiale, autant d’entraves qui semblaient lui interdire de déployer pleinement son existence.
On mesure alors combien ces blessures sont restées en elle, mais aussi sa capacité à les transformer pour les embarquer dans son parcours créatif et existentiel, ce long chemin exigeant, cruel et exaltant. 

Les pages dédiées à Giacometti sont superbes et particulièrement touchantes. Sont exprimées au plus près sa grandeur artistique et son humanité : son exigence, sa bienveillance, sa sensibilité tragique qui a su faire émerger L’Homme qui marche.

Au bout du compte, c’est la propre modestie et la profonde sincérité de Lydie Salvayre que l’on retient. Et l’on ne peut que la remercier pour ce texte à la fois torturé et lumineux.

Marcher jusqu’au soir
Lydie SALVAYRE
Stock, coll. “Ma nuit au musée”, 2019
224 pages

Lectures - Sélection 2019

Lectures | Sélection 2019

Les livres que j’ai aimés en 2019

Littérature, Art

Hammershøi, Le maître de la peinture danoiseJean-Loup Champion et Pierre Curie (sous la dir.), Hammershøi. Le maître de la peinture danoise
Fonds Mercator, 2019
176 pages


Jean Clair, Zoran Music à Dachau. La barbarie ordinaireJean Clair, Zoran Music à Dachau. La barbarie ordinaire
Essai | Arléa, coll. “Arléa-Poche”, 2018
212 pages

“Le peintre avait en charge ces corps dont personne ne s’occupait, à qui nul ne rendrait le devoir de les ensevelir. Il les portait dans ses yeux comme on porte un corps dans ses bras. Les regardant, il leur témoignait les derniers égards. Les dessinant, il les voyait. Les découvrant, il posait sur leur nudité scandaleuse le voile miséricordieux du regard.”

Une analyse particulièrement éclairante de Jean Clair, suivie d’entretiens avec le peintre Zoran Music.


Jim Fergus, Mille femmes blanchesJim Fergus, Mille femmes blanches
Roman | Pocket, 2011
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Pingre
506 pages

“Je regarde, accroupie, les milliards d’étoiles et de planètes et, curieusement, ma propre insignifiance ne me fait plus peur comme autrefois. Elle me paraît au contraire rassurante, puisque j’ai maintenant le sentiment d’être également un élément, si minuscule soit-il, de l’univers complet et parfait… Quand je mourrai, le vent soufflera toujours et les étoiles continueront de scintiller, car la place que j’occupe sur cette terre est aussi éphémère que mes eaux, absorbées par le sol sablonneux ou aussitôt évaporées par le vent constant de la prairie…”


Jim Fergus, La Vengeance des mèresJim Fergus, La Vengeance des mères
Roman | Pocket, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Pingre
512 pages

La suite de Mille femmes blanches. Une écriture toujours aussi grave et exaltante ! Jim Fergus nous offre des portraits de femmes dont la tendresse et le courage désespéré exposent de manière saisissante les massacres des Amérindiens perpétrés par les États-Unis.

“- Vous prétendez, capitaine, qu’il n’y a pas de nation cheyenne. Mais les Cheyennes se considèrent comme une nation. Les Lakotas, également, se considèrent comme une nation. Comme ils sont ici depuis bien plus longtemps que nous, ils croient avoir le droit inaliénable de continuer à vivre sur cette terre que leurs ancêtres ont parcourue pendant mille générations. J’ajoute que votre gouvernement, qui en réclame maintenant la propriété, la leur avait accordée par un traité. Ils se sont battus aujourd’hui avec férocité et ténacité, comme vous dites, pour la simple raison qu’ils défendent leur pays envers et contre tout. Ce pays n’est ni le vôtre, ni le mien, ni celui des États-Unis d’Amérique. C’est le leur. Ils en ont assez, des traités bafoués, des terres volées, des assauts de l’armée au milieu de l’hiver quand leurs villages sont sans défense. Assez qu’on assassine leurs femmes, leurs enfants, leurs parents.” (Douzième carnet de Molly McGill. L’enfer, juin 1876)


Romain Gary, Le sens de ma vieRomain Gary, Le sens de ma vie. Entretien
Entretien | Gallimard, coll. “Folio”, 2016
112 pages

“[…] je ne pense plus avoir assez de vie devant moi pour écrire une autre autobiographie.”

Transcription de l’entretien accordé, en 1980, par Romain Gary à Radio-Canada (entretien réalisé par Jean Faucher). L’écrivain s’est suicidé quelques mois plus tard, le 2 décembre 1980.


Lilian Jackson Braun, Le chat qui allait au placardLilian Jackson Braun, Le chat qui allait au placard
Roman | Éditions 10/18, 1995
Traduit de l’anglais par Marie-Louise Navarro
285 pages

“Après avoir longuement réfléchi à la question, je suis persuadé que le monde serait meilleur si tout le monde avait un chat, déclara sentencieusement Pender Wilmot.”


Siegfried Lenz, Une minute de silenceSiegfried Lenz, Une minute de silence
Roman | Robert Laffont, coll. “Pavillons poche”, 2016
Traduit de l’allemand par Odile Demange
144 pages

“Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour.”

Un texte bouleversant sachant exprimer la délicatesse d’un premier amour et la déchirure de la perte irrémédiable.


Robert Pinget, Monsieur SongeRobert Pinget, Monsieur Songe suivi de Le Harnais et Charrue
Récit et carnets | Éditions de Minuit, coll. “Double”, 2011
192 pages

> Extraits de Monsieur Songe lu par Robert Pinget


Lydie Salvayre, Marcher jusqu'au soirLydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir
Éditions Stock, 2019
224 pages


Georges Walter, Enquête sur Edgar Allan PoeGeorges Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain
Biographie | Phébus libretto, 2009
624 pages


Evelyn Waugh, Le cher disparuEvelyn Waugh, Le cher disparu
Roman | Robert Laffont, coll. “Pavillons poche”, 2018
Traduit de l’anglais par Dominique Aury
192 pages


Philosophie

Ruwen Ogien, L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaineRuwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine
Le Livre de Poche, 2012 (éditeur d’origine : Grasset)
360 pages


Clément Rosset, La joie est plus profonde que la tristesseClément Rosset, Alexandre Lacroix, La joie est plus profonde que la tristesse
Entretiens avec Alexandre Lacroix
Éditions Stock, coll. “Essais – Documents”, 2019
126 pages

L’ouvrage est composé de huit entretiens sélectionnés parmi ceux que Clément Rosset a accordés à Alexandre Lacroix entre 2007 et 2017. Les lecteurs assidus de Clément Rosset n’apprendront rien de nouveau, mais ce recueil nous permet de retraverser les thèmes majeurs de la réflexion du philosophe – le réel, le double, l’identité, la joie -, et de savourer encore son humour et sa finesse d’esprit.

“[…] une joie qui ferait abstraction des pires douleurs, qui nierait que nous sommes fragiles et mortels, pourrait passer pour une sorte de folie, de déni. Mais une joie qui sait faire la part du tragique, qui reconnaît la vulnérabilité de l’être humain, sa souffrance, et qui, en même temps, considère qu’il est possible de dépasser celles-ci pour aller vers un sentiment de gratitude, est superbe.”


Clément Rosset, Écrits intimesClément Rosset, Écrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque
Les Éditions de Minuit, 2019
144 pages

 


Bande dessinée

Franck Le Gall, Le Dernier Voyage de l'AmokFranck Le Gall, Le Dernier Voyage de l’Amok
Bande dessinée | Dupuis, 2018
64 pages

Tome 13 des aventures de Théodore Poussin.


Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Tome 3, Après la guerreTardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 3, Après la guerre
Bande dessinée | Casterman, 2018
162 pages

 

Noter les faits

« La seule expérience de l’immortalité de l’âme que nous puissions avoir avec sûreté, c’est cette immortalité qui consiste en la persistance du souvenir des morts parmi les vivants. »

Hélène Berr, Journal (1942-1944)Entrer dans la vie d’Hélène Berr, c’est suivre le cheminement d’une jeune femme, étudiante brillante et musicienne accomplie. Outre ses lectures et ses sujets de réflexion, on découvre son entourage familial, amical et amoureux. En particulier sa rencontre avec Jean Morawiecki, faite d’affinités musicales et de respect mutuel.

Mais Hélène est issue d’une famille juive et pénètre peu à peu dans le climat terrible que la guerre va imposer à son existence et à celle des siens. Port obligé de l’étoile jaune, relégation dans le dernier wagon des transports, interdiction pour elle de s’inscrire à la préparation de l’agrégation d’anglais… Les humiliations, les arrestations, dont celle de son père, les rafles. Hélène subit et observe tout en essayant de poursuivre le quotidien de sa vie parisienne – cours, travail à la bibliothèque, musique, promenades –, et d’apporter son aide (elle s’occupe bénévolement des enfants de déportés au sein de l’UGIF, Union générale des israélites de France).

Elle entame son journal en avril 1942 et, après une éclipse de plusieurs mois, en reprend l’écriture. Ce texte nous livre à la fois le regard d’une jeune femme pleine d’aspirations et son pressentiment de plus en plus grand qu’un destin terrible la guette. Ce en quoi elle a prévu de confier son journal à Andrée Bardiau, afin qu’elle le donne à Jean, son fiancé avec lequel elle n’a eu le temps de partager que les délicates volutes de leur amour naissant. Au fil des pages, on sent l’étau se resserrer inexorablement derrière ses pas. On sent que, malgré le souffle courageux de cette jeune femme, tout menace de s’effondrer d’un jour à l’autre.

Hélène et ses parents parviendront à échapper aux griffes nazies jusqu’en 1944, mais ils seront arrêtés le 8 mars. Hélène mourra en avril 1945, quinze jours avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

Les mots intelligents et délicats de son journal nous font mesurer l’horreur de ces temps où l’appartenance à une communauté vouait ses membres à être impitoyablement broyés. Et tant pis pour l’ardeur de la jeunesse, l’élévation et la persévérance de l’esprit, la bienveillance et le courage ! La ligne de mire nazie n’entendait épargner personne sur son passage. À travers son journal, Hélène nous a au moins laissé son regard aiguisé et sa volonté de ne pas ployer tant qu’on ne la clouerait pas au sol.

Ce regard s’inscrit au plus profond de l’intériorité du lecteur et met, si besoin était, à leur juste place les salauds et les assassins. Des textes comme Si c’est un homme de Primo Levi ont su faire ressortir toute l’horreur et la froideur de la politique d’extermination des nazis. L’écriture intime d’Hélène Berr nous fait découvrir la peur montante de celles et ceux qui se savaient traqués et qui, chaque jour, se disaient qu’ils allaient sans doute devoir abandonner tout ce qu’ils s’essayaient à édifier, jusqu’à leur propre vie.

Hélène a noté. Tout ce qu’elle a pu. À nous de ne pas perdre la mémoire. De tout ce que nous devrions retenir.

Journal (1942-1944)
Hélène BERR
Points, 2009
336 pages

L’eau de la mélancolie

L’homme est fleur, émergeant à peine de l’eau. Lithographie d’Odilon Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste [1] nous ouvre à une vision cauchemardesque, angoissante : tête suspendue à une tige dont la fragilité évoque la menace de la chute. Une eau sombre, marécageuse : risque de sombrer, d’y être englouti. Tête abandonnée dans une étendue d’eau gagnée par le noir du fusain de Redon. Sombre coloration de l’humeur qui a orienté le tracé du crayon, révélant, selon les mots même de l’artiste dans Mes Noirs, sa « mentalité, alors si morose et mélancolique [2] ». La toile est envahie par les ombres, exprimant la fragilité de la condition humaine et le regard de celui dont le tempérament est disposé à ressentir l’aspiration du néant. Ce en quoi Redon parle de cet « état d’esprit qui a dû se placer souvent sous mes crayons [3] ».

La mélancolie est bile noire, fluide qui répand son froid et amer courant dans l’être qui en est affecté. Il abat l’humeur, donne corps aux heures accablantes et aux sombres visions. Comme le suggère le triste visage de La Fleur du marécage, cette bile peut nous évoquer une ligne d’eau, des images liquides serpentant dans les œuvres des auteurs mélancoliques, exprimant tour à tour la nocivité de l’humeur noire, son pouvoir oppressant et angoissant, mais aussi sa force créatrice et la possibilité d’une libération, fût-elle seulement momentanée. Ce sont ces marécages, ces vagues, ces rivières, ces lacs que nous souhaitons explorer, afin d’en extraire le visage multiforme de la mélancolie. L’eau qui inquiète, emporte et écrase ; l’eau qui est l’indice de la voie créative ; l’eau encore qui arrête le flux de l’existence qui n’en peut plus, stoppant précisément son cours. Parce que le souffle s’étrangle et parce que la source d’inspiration est tarie.
La mélancolie qui s’écrit, se dessine, se peint et se pense, en somme, au gré d’une eau fangeuse, violente ou d’une eau plus claire.

 

Enlisement et angoisse

La mélancolie comporte une puissance d’abattement d’une grande virulence pour celui qui en est la proie : sentiment de vide, vision de la chute des êtres, du réel rongé par le temps et la mort. En quoi l’image de l’humeur noire des Anciens reste sans doute la plus riche et la plus juste. Elle exprime au plus près cette capture de l’être pris dans les rets de cette tristesse insondable, parce que sans cause assignable [4]. Fluide qui serpente dans le corps qualifiant un tempérament et susceptible d’appeler dans l’esprit des images elles-mêmes mouvantes et liquides. Appréhendée selon son versant destructeur, l’eau est alors placée sous le signe de la menace : sombre et marécageuse.

On pense là au mouvement silencieux et perfide de la rivière de Maupassant. Pas de grondement, mais un écoulement incessant et sans bruit. En quoi elle est comparable au « plus sinistre des cimetières, celui où l’on n’a pas de tombeau [5] ». Perfidie issue de ce silence, envahissant tout, et faisant dire au personnage bloqué sur ce cours d’eau : « La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase [6]. » La vase est spirale d’enfoncement, d’enlisement, expression du travail du temps mortifère. Et ce n’est pas fortuit si, au terme du récit, l’on apprend que l’ancre de la barque était coincée par le cadavre d’une vieille femme gisant au fond de la rivière. Le cadavre, lesté d’une grosse pierre au cou, empêchait la remontée de l’ancre, obligeant ainsi le personnage à rester seul de longues heures à attendre quelque secours. Heures au cours desquelles il a été saisi par l’angoisse, l’eau sombre et silencieuse de la rivière le renvoyant à un sentiment d’impuissance et d’abandon jusqu’à faire germer dans son esprit cette image de cimetière sans sépulture.

La menace de l’humeur mélancolique, cette « chute dans une fange languissante [7] » comme l’appelait Cioran, c’est aussi l’eau en arrière-plan. L’eau est derrière soi, dans son dos, incarnant le risque de noyade mentale. Edvard Munch a réalisé plusieurs toiles répondant à une telle disposition. Intéressons-nous aux peintures directement consacrées au thème de la mélancolie (les toiles sont nommées ainsi) et dont le peintre norvégien a offert plusieurs variantes. À chaque fois, on trouve un personnage solitaire au bord de la mer. L’eau apparaît alors comme le reflet de la souffrance intérieure du personnage qui, trop accablé, semble regarder dans le vide ou bien conserve les yeux baissés. Ainsi dans Mélancolie (Le Bateau jaune) [8] : le personnage principal est au premier-plan de la toile, le regard baissé et la tête appuyée sur sa main gauche, tournant le dos à la plage et à la mer. En arrière-plan, on peut discerner trois silhouettes sur un ponton dont la posture lointaine accroît le sentiment de solitude du personnage.

Puissance expressive de la détresse humaine qui parvient à son apothéose dans Le Cri. Citons les mots de Munch lui-même, racontant la genèse de ce tableau : « Je longeais le chemin avec deux amis ; c’est alors que le soleil se coucha, le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang. Je m’arrêtai, m’adossai, épuisé à mort contre une barrière. Le fjord d’un noir bleuté et la ville étaient inondés de sang et ravagés par des langues de feu. Mes amis poursuivirent leur chemin, tandis que je tremblais encore d’angoisse, et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini [9]. »

The ScreamSouffle ravageur de mélancolie qui plonge l’homme dans l’angoisse et l’amène à expulser le cri. Au premier plan de la composition, s’impose au regard la bouche ouverte du personnage au visage cadavérique, se tenant la tête entre les mains et immergé dans un paysage instable aux lignes sinueuses et aux couleurs violentes. Expression du cri s’échappant des profondeurs humaines. Version picturale de la douleur et du désarroi de l’individu investi par l’angoisse. À l’horizon, en arrière-plan du personnage, on voit la silhouette de ses deux amis accentuant là encore sa solitude. Le personnage tourne le dos au paysage composé d’un ciel rouge sang et d’une étendue d’eau. Vague d’un bleu sombre entourant une île jaune et qui poursuit son déploiement vers la droite de la toile, donnant l’impression qu’elle va déborder du tableau pour venir nous happer et nous faire pénétrer davantage dans les ondes du cri.

Images instables, mouvement inquiétant de l’eau, exposant de manière saisissante l’être abandonné à sa détresse, l’emprise de la mélancolie dans laquelle l’œuvre a puisé son inspiration.

 

Liquidation

Il y a l’eau sur laquelle on flotte et dans laquelle on risque de pourrir ou de s’enliser. Il y a l’eau derrière soi, dans son dos, là comme des nappes d’inquiétude ou des vagues d’angoisse. Et puis il y a l’eau devant soi, qui peut se présenter comme un repos bienfaisant et qui offre un horizon apaisant à l’imaginaire. « Le Port » de Baudelaire évoque cela : « un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie [10] ». Le regard est diverti par le mouvement des flots, par le jeu du ciel et des nuages modifiant la coloration de la mer. Baudelaire n’oublie pas non plus la lumière scintillante des phares et le ballet des navires. Autant d’éléments susceptibles d’« entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté ». L’être las et aspirant à l’immobilité peut s’adonner à l’observation de l’agitation humaine. Il ne fait pas partie de ceux qui partent et de ceux qui arrivent, il n’en a pas ou plus le goût et peut alors trouver « une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique » à suivre les gestes des autres êtres mus par leur ambition ou animés du désir de voyager. Cette station sur la grève exprime, ainsi, aussi bien la lassitude d’un être, la mort du désir, qu’une forme d’accalmie où l’on peut laisser son imaginaire vagabonder sans tension. Repos de la mélancolie.

Au-delà de l’affliction et des ombres, se diriger vers une eau claire, capter les reflets de la lumière à la surface des flots, se laisser porter par des vagues, jusqu’à parfois vouloir s’y dissoudre. L’eau devant soi, c’est aussi, en effet, celle dans laquelle on peut aspirer à s’enfoncer définitivement. C’est alors l’arrêt du voyage. Parce que la mélancolie est parvenue au terme de sa faculté créatrice, parce que l’individu se sent abandonné par ses forces ou bien encore les deux à la fois.

On se rapprochera sur ce point de Virginia Woolf qui, précisément, a choisi d’achever son existence dans l’eau. 28 mars 1941 : elle se laisse glisser dans l’Ouse, la rivière située près de sa maison, les poches lestées de pierres. Se liquider. On a beaucoup insisté sur la folie de l’écrivain, mais cette noyade peut apparaître tout aussi bien comme une forme d’accomplissement, une façon de clore avec sa cohérence propre son chemin d’existence. L’écriture de Virginia Woolf était elle-même profondément mouvante et fluide : ondulation, écoulement, épousant au plus près la courbure du temps, le flux des êtres, le courant de conscience des personnages. L’auteure des Vagues ne pouvait plus tenir ses démons à distance. Envahie par eux, dépassée par eux, ne sentant plus en elle l’énergie lui permettant de les repousser et, peut-être aussi, parce qu’elle avait écrit l’essentiel de ce qu’elle avait à exprimer, elle a lâché prise. Sentant les signes de la dépression revenir, elle a estimé cette fois ne plus pouvoir faire face. Elle a écrit les mots suivants à son mari, Léonard : « Je suis certaine que je retombe dans la folie […]. Et cette fois-ci je ne m’en remettrai pas. Je commence à entendre des voix, et ne peux me concentrer [11]. »

L’écrivain fait dire à Isabelle, un des personnages de son dernier roman Entre les actes : « Je vais descendre l’allée qui mène au noyer et à l’arbre de mai […]. Puisse l’eau me recouvrir [12] ». Isabelle peut être appréhendée comme le double de Virginia dans cet écrit, exprimant son aspiration à la tranquillité et au silence. L’écriture a devancé l’intention ou bien annonçait la décision qui avait mûri dans l’esprit de Virginia. Quelque temps plus tard, elle a sombré dans l’eau arrêtant le flux intérieur de ses ombres.

La mélancolie sait trouver des images fortes répondant au courant tumultueux de l’humeur qui la caractérise. Ainsi le cafard de Kafka dans La métamorphose, ou encore, entre autres figures, Le Corbeau d’Edgar Poe et son « Jamais plus ! ». En quoi l’affliction ou la pulsion destructrice parviennent à danser sur le fil mortel et à se tourner du côté de la création pour traduire et dépasser les tourments. L’Eau de la mélancolie nous est apparue comme une image importante : expression de la tristesse insondable qu’elle génère, de ses visions macabres, mais aussi image de la force de l’esprit en quête d’une formulation juste de sa noirceur, de sa perception aiguë de la mouvance du réel. Ressort aussi sa tentative de trouver un apaisement. Il s’agit alors de proprement parvenir à une forme de liquidation : atténuer l’empreinte de l’humeur noire, libérer les tensions internes. Cela pouvant se traduire par le choix de la mort volontaire, à l’instar de la noyade de Virginia Woolf estimant avoir épuisé sa capacité de création littéraire.

Redon.yeux-clos

L’eau peut ainsi consacrer la fin de la lutte, une ligne de faille dans le noir tissu du réel offrant des moments d’accalmie et de grâce lumineuse. On songe là aux Yeux clos de Redon, toile emblématique de la sortie de l’univers des « Noirs » pour un passage à la couleur. Le peintre nous amène aux portes du rêve, à la vision d’une tête endormie semblant flotter sur une étendue d’eau. « La mélancolie, écrit Sophie Collombat, cesse d’être une maladie et prend ici la valeur d’un plaisir esthète [13]. »  Une eau cette fois non menaçante, nappée de lumière, laissant place à une flottaison douce et au jeu de l’imaginaire.

Mais la tête peut également passer sous la ligne d’eau, celle-ci libérant et dissolvant alors une vie à bout de souffle.


[1] O. Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste, 1885. Planche II de l’album Hommage à Goya. Lithographie, 27,5 x 20,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France.

[2] O. Redon, Mes Noirs, La Rochelle, Rumeur des Âges, 2011, p. 27.

[3] Ibid., p. 28.

[4] Rappelons les mots de Cioran sur ce point : «  La mélancolie est une sorte d’ennui raffiné, le sentiment que l’on n’appartient pas à ce monde. Pour un mélancolique, l’expression “nos semblables” n’a aucun sens. C’est une sensation d’exil irrémédiable, sans causes immédiates. La mélancolie est un sentiment profondément autonome, aussi indépendant de l’échec que des grandes réussites personnelles. La nostalgie, au contraire, s’accroche toujours à quelque chose, même si ce n’est qu’au passé. » (Cioran, “Entretien avec J. L. Almira” (1982), in Entretiens, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1995, p. 124).

[5] G. de Maupassant, « Sur l’eau », Contes et nouvelles, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1974, p. 54.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Cioran, Précis de décomposition (1949), in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 676.

[8] Huile sur toile, vers 1891.

[9] Extrait du journal d’Edvard Munch du 22 janvier 1892. Cité par Y. Hersant, Mélancolies, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2005, p. 804.

[10] Ch. Baudelaire, « Le Port », Le Spleen de Paris, in Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 344.

[11] Lettre citée dans V. Woolf, Romans, Essais, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2014, p. 70.

[12] V. Woolf, Entre les actes (1941), trad. C. Cestre,, Paris, LGF, coll. “Le Livre de Poche”, “Biblio Roman”, 1982, p. 96.

[13] J. Clair (sous la dir.), Mélancolie. Génie et folie en Occident, Paris, Réunion des musées nationaux / Gallimard, 2005, p. 470.


Résumé

L’humeur noire de la mélancolie peut trouver un champ expressif dans une pluralité d’images. Il est apparu que, parmi celles-ci, l’eau pouvait revêtir une importante puissance d’évocation. Elle est, en effet, à même de traduire le sentiment du néant, l’angoisse de l’enlisement dans ses ombres, mais aussi l’horizon d’un apaisement, celui-ci dût-il se résoudre au choix de la mort volontaire.

Abstract

Several images can vividly convey and express black humor causing melancholy. Among those images, water happens to have a strong evocative power; indeed, water can express the feeling of nothingness, the anguish of being trapped in
its shadows, but also possible soothing reassurances, even if they eventually mean the choice of one’s voluntary death.


Parution

Deux, ensemble

“L’essentiel est que nous sommes déjà ensemble, aussi ensemble que si nous nous voyions. En cette vie et en une autre vie, âmes liées, à jamais inséparables.”

François Cheng, L'éternité n'est pas de tropAvec L’éternité n’est pas de trop, François Cheng nous offre un roman superbe et poignant qui parvient à exprimer toute la profondeur de l’amour susceptible d’unir deux êtres.

Un amour longtemps entravé, pendant trente ans. Des retrouvailles avec un regard intact : la reconnaissance immédiate de la place privilégiée de cet autre dans son cœur, le même émoi, une vibration qui n’a rien perdu de son intensité.

Un amour entouré d’interdits qui déploie son souffle tout en retenue : regards, frôlements, étreinte qui se résout dans celle des mains.
Un engagement de l’être entier qui, en cela, dépasse l’empreinte charnelle pour transfigurer l’âme elle-même. Alors, malgré les rencontres furtives, la séparation des corps, le manque, l’attente, le lien est là, indéfectible.

L’éternité n’est pas de trop
François CHENG
Le Livre de Poche, coll. « Littératures & Documents », 2003
254 pages

Lectures | Sélection 2018

Les livres que j’ai aimés en 2018

Littérature, Art

Hélène Berr, JournalHélène Berr, Journal (1942-1944)
Points, 2009
336 pages


Emmanuel Bove, La dernière nuitEmmanuel Bove, La Dernière nuit
Roman | Le Castor Astral, coll. “Galaxie”, 2017
168 pages

“Quatre heures sonnèrent. La nuit tombait déjà. En cet après-midi pluvieux de novembre, elle était attendue avec impatience. N’allait-elle pas, cette nuit semblable à toutes les nuits, faire oublier le jour lugubre qui s’achevait ?”

Une longue nuit, qui débute avec la tentative de suicide d’Arnold…


Emmanuel Bove, Journal écrit en hiverEmmanuel Bove, Journal écrit en hiver
Roman | Éditions Sillage, 2016
208 pages


Emmanuel Bove, Petits contesEmmanuel Bove, Petits contes
Nouvelles | Éditions Manucius, coll. “Littéra”, 2018
68 pages


J. M. Coetzee, L'abattoir de verreJ. M. Coetzee, L’abattoir de verre
Nouvelles | Éditions Seuil, coll. “Cadre vert”, 2018
Traduit de l’anglais par Georges Lory
176 pages

“À mesure que nous prenons de l’âge, chaque partie de notre corps se détériore ou souffre d’entropie, jusqu’à la moindre cellule. Les vieilles cellules, même toujours saines, sont frappées par les couleurs de l’automne. Cela vaut aussi pour les cellules du cerveau : frappées par les couleurs de l’automne.
Tout comme le printemps est la saison qui regarde l’avenir, l’automne est la saison qui regarde vers l’arrière. Les désirs conçus par un cerveau automnal sont des désirs d’automne, nostalgiques, entassés dans la mémoire. Ils n’ont plus la chaleur de l’été ; même lorsqu’ils sont intenses, leur intensité est complexe, plurivalente, tournée vers le passé plus que vers l’avenir.” (“Une femme en train de vieillir”)


Mayumi Inaba, 20 ans avec mon chatMayumi Inaba, 20 ans avec mon chat
Roman | Éditions Picquier, coll. “Littérature”, 2014
Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu
208 pages

Un texte particulièrement sensible qui relate les “vingt années passées avec Mî, cette chatte qui avait été mon soutien tout au long de sa vie”. Au fil de ce texte, nous assistons au lien indéfectible qui se noue entre Mayumi Inaba (le livre est davantage un récit qu’un roman) et son chat Mî. Nous découvrons comment l’auteure, avec ce chat à ses côtés, va peu à peu s’ouvrir au monde qui l’entoure et à elle-même, se concentrant alors sur sa vocation d’écrivain.

“La principale métamorphose était que j’avais gagné mon indépendance, je m’étais habituée à ma vie avec Mî, je m’étais faite au travail de rédaction que j’avais entrepris grâce à mes amies et amis, ce que j’avais commencé d’écrire sans savoir si cela me mènerait quelque part avait pris forme. Sans que je m’en aperçoive, j’avais fini par devenir écrivain. […] Tout avait commencé avec la rencontre d’un chaton. Sans Mî, je ne me serais sans doute pas installée dans ce quartier. Je n’aurais pas déambulé dans tous ses recoins, je n’aurais pas contemplé la couleur de l’eau de la rivière au lit tortueux, particulière à chaque saison. Je n’aurais pas prêté une oreille passionnée au pouls de la ville entière qui battait au rythme de sa propre métamorphose.”


Alice Munro, Amie de ma jeunesseAlice Munro, Amie de ma jeunesse
Nouvelles | Éditions de l’Olivier / Points, 2013
Traduit de l’anglais (Canada) par Marie-Odile Fortier-Masek
360 pages


Marilynne Robinson, LilaMarilynne Robinson, Lila
Roman | Babel, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
368 pages

 


Annie Saumont, Un si beau parterre de pétuniasAnnie Saumont, Un si beau parterre de pétunias
Nouvelles | Éditions Julliard / Pocket, 2014
192 pages


Luis Sepúlveda, Histoire d'un escargot qui découvrit l'importance de la lenteurLuis Sepúlveda, Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur
Dessins de Joëlle Jolivet
Éditions Métailié, 2017
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
96 pages

“Il pensait qu’il avait commis une erreur en abandonnant le groupe et la sécurité du pied d’acanthe, mais en même temps quelque chose, une voix qui n’était pas la sienne, lui répétait que la lenteur devait bien avoir une raison et qu’avoir un nom à lui, rien qu’à lui, un nom qui le rendrait unique, singulier, cela serait formidable.”


Luis Sepúlveda, Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à volerLuis Sepúlveda, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler
Éditions Métailié, 2004
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
126 pages

Un texte qui sait allier tendresse, humour et profondeur, à lire et à faire lire aux plus jeunes.


Philosophie

Clémnt Rosset, Esquisse biographiqueClément Rosset, Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa
Entretiens | Éditions Les Belles Lettres, coll. “encre marine”, 2017
136 pages

Un éclairage très intéressant sur l’itinéraire de pensée du philosophe. À cette fin, Clément Rosset revient sur des moments-clés de son existence l’ayant éveillé à la réflexion philosophique et fixant l’orientation de celle-ci. Rosset s’attache, par ailleurs, et ce avec l’humour qui le caractérise, à dissiper des contresens à propos de sa philosophie du réel.


Clément Rosset, L'Endroit du paradis

Clément Rosset, L’Endroit du paradis. Trois études
Éditions Les Belles Lettres, coll. “encre marine”, 2018
64 pages

“Ce petit livre est consacré à une dernière (je l’espère pour moi et mes lecteurs) tentative d’analyse et de description de la joie de vivre et de la joie d’exister.” (Clément Rosset)


Bande dessinée

Matthieu Bonhomme, L'homme qui tua Lucky LukeMatthieu Bonhomme, L’homme qui tua Lucky Luke
Bande dessinée | Lucky Comics, 2016
64 pages

Les amateurs du Lucky Luke originel, celui de Morris et Goscinny, ne peuvent être que déroutés en entrant dans cet album. Lucky Luke nous apparaît sous des traits décalés : une figure adulte dont l’on redoute la vulnérabilité. Le titre de l’album et l’atmosphère glauque de Froggy Town, la ville dans laquelle notre héros débarque, ne sont pas faits pour rassurer le lecteur. Matthieu Bonhomme va-t-il nous faire assister à la mort de Lucky Luke ? Nous ne dévoilerons pas la fin de cette aventure. Disons toutefois que celle-ci est un très bel hommage à l’homme qui tire plus vite que son ombre.


Les Vieux Fourneaux - Tome 5, Bons pour l'asileWilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux Tome 5, Bons pour l’asile
Bande dessinée | Dargaud, 2018
Scénariste : Wilfrid Lupano – Dessinateur : Paul Cauuet


Mathieu Sapin et Patrick Pion, Les Rêves dans la maison de la sorcière
Bande dessinée | Rue de Sèvres, 2016
64 pages
Scénario : Mathieu Sapin – Dessin : Patrick Pion

“Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules.”

Une adaptation très réussie de la nouvelle de H. P. Lovecraft.


AquaricaBenoît Sokal et François Schuiten, Aquarica Tome 1, Roodhaven
Bande dessinée | Rue de Sèvres, 2017
72 pages
Scénario : Benoît Sokal et François Schuiten – Dessin : Benoît Sokal

Les auteurs nous embarquent dans une superbe fable maritime ! Les amateurs de l’univers créatif de B. Sokal (jeu vidéo Syberia, Bande dessinée Kraa…) ne seront pas déçus : des dessins d’une grande beauté au service d’une histoire mêlant les échos de Moby Dick ou de Jules Verne à un arrière-plan écologique. Des marins emblématiques de l’époque de l’exploitation baleinière, des naufragés sur une île qui n’est autre que le dos d’une baleine géante, et Aquarica, jeune femme aux capacités étonnantes, qui débarque à Roodhaven dans un étrange vaisseau, sorte de crabe-méduse géant. Aquarica est en quête de l’aide d’un savant en mesure de sauver la baleine de son île… À la fin de ce tome, on n’a qu’une hâte : découvrir la suite et la fin de cette histoire qui nous sera livrée dans le tome 2, La baleine géante.

Le Poids d’un ange

« Le monde suivait son cours, ne sachant pas qu’il n’y avait plus personne pour le sauver. Ceux qui auraient pu le faire étaient morts ou n’avaient pas trouvé le chemin du retour. »

Un grand texte d’Eugen Uricaru dans lequel s’affrontent l’horreur et la grâce d’une âme libre.

L’horreur : celle du système communiste, de son règne savamment orchestré de la peur et de la surveillance annihilant les personnes pour les réduire à « des cas ».
À travers l’histoire de la Roumanie, Eugen Uricaru nous fait entrer de manière saisissante dans ce climat de la peur, dans l’absurdité de ses rouages pourfendant l’humanité de sa cruauté et de sa pauvreté d’esprit. « Il fallait “retirer de la circulation” tous ceux qui savaient que le monde est plus vaste, plus coloré et meilleur que ce qu’ils voyaient autour d’eux. »

L’âme libre : Basarab Zapa qui ne livrera pas ses secrets. De ceux qui n’empêchent pas les bourreaux de détruire leurs semblables, mais qui les feront toujours vaciller, fussent-ils parvenus au sommet de leur tas de cadavres et d’êtres soumis. La vacillation du doute : Basarab a su conserver son âme et, pour cela, se couler dans l’obscurité qui n’est autre que la couverture de la lumière intérieure. Comme Cezar le soufflera : « Qui peut dire le poids d’un ange ? »

Le poids d’un ange
Eugen URICARU
Les Éditions Noir sur Blanc
2017
Traduit du roumain par Marily Le Nir
288 pages

Le Musée de l’Inhumanité

William H. Gass, Le Musée de l'Inhumanité« Skizzen s’attendait à voir l’humanité périr, mais finit par redouter qu’elle survive. »

Telle est la bonne phrase à laquelle aboutit Joseph Skizzen, après s’être essayé à de nombreuses formulations.
La bonne phrase, autrement dit celle à même de traduire la vision du monde de Joseph et sa déchirure profonde.

Déraciné et effrayé par la sauvagerie de ses semblables, ce dernier n’aspire qu’à une chose : n’être qu’un artifice, un être invisible, ne pas se faire remarquer, rester le plus possible en retrait, afin de disparaître de la scène du monde.

Parce qu’à celui-ci répond le musée de l’Inhumanité, c’est-à-dire le grenier dans lequel Joseph collecte des documents exposant les maux terribles et innombrables que ses semblables sont capables de commettre : vols, crimes, massacres, tortures…

La musique est le seul réconfort de sa vie et, peut-être aussi, le jardin patiemment élaboré par sa mère, tel un écrin protecteur et délicat. Maigres remparts face à « la souillure morale du monde » que rien ne peut racheter.

Le Musée de l’Inhumanité
William H. GASS
Le Cherche Midi, 2015
Traduit de l’américain par Claro
576 pages

Étranges rivages

“S’agissant des disparitions, le temps ne changeait rien à l’affaire. Certes, il finissait par endormir la douleur, mais il en faisait la compagne quotidienne de ceux qui restaient en la rendant plus profonde, plus sensible, délicate, d’une manière qu’il ne s’expliquait pas vraiment.”

Arnaldur Indridason, Étranges rivagesLes rivages d’Islande recèlent des histoires d’être disparus. Les flots, le froid, le vent, la neige recouvrent bien vite leurs traces ; la vie reprend son cours et on les oublie. En apparence tout au moins.
Parce qu’il reste des cœurs déchirés, des existences hantées par les ombres de ces fantômes. Comment, en effet, se rapporter au défunt dont on ignore les circonstances exactes de sa mort et auquel l’on n’a pas pu donner de sépulture ?

Le commissaire Erlendur veut percer les mystères de la lande et des âmes de ses congénères.
Pour d’autres : qu’est-il arrivé à Matthildur au cours de la tempête de 1942 ? A-t-elle disparu tandis qu’elle marchait vers les failles de Hrævarskörd, comme tout le monde en est persuadé, ou bien sa mort est-elle due à un assassinat ?
Et pour lui-même : Erlendur peut-il éclairer un tant soit peu la mort de son petit frère Bergur ? Il lui tenait la main au cœur de la tempête, afin de ne pas le perdre, puis il n’a plus rien tenu. Le temps de réaliser, totalement égaré et transi par le froid, Bergur avait été avalé par le blizzard. Pourra-t-il trouver le lieu de sa mort, tout au moins une quelconque trace ?

Erlendur est prêt pour cela à interroger sans relâche ces sombres rivages, voire à profaner des tombes, si cela peut lui permettre d’arracher aux morts leurs derniers secrets…

“Il était poussé par une force qu’il avait du mal à maîtriser, une force qu’il portait en lui, permanente et impérieuse. Il éprouvait un besoin constant de découvrir les choses cachées, de retrouver ce qui était perdu.”

Étranges rivages
Arnaldur INDRIDASON
Points, coll. “Points Policier”, 2014
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

Hypothermie

Arnaldur Indridason, HypothermieDeux enquêtes s’offrent au commissaire Erlendur Sveinsson.

La première porte sur un suicide suspect, celui de Maria. Son douloureux passé et son intérêt certain pour l’au-delà suffisent-il à assimiler sa pendaison à un suicide ?
La seconde enquête concerne la disparition de deux jeunes gens survenue il y a de nombreuses années, sans que la cause n’en ait alors été trouvée. Et si ces deux disparitions signalées à peu de temps d’intervalle étaient en fait liées ?

Ces dossiers « froids » retiennent l’attention d’Erlendur. Suicide trouble, disparitions inexpliquées : des investigations menées simultanément par le commissaire islandais. Cela le conduit aussi sur ses propres traces, son histoire intime, en l’occurrence la mort de son frère Bergur au cours d’une tempête alors qu’ils étaient enfants. Un drame qui a brisé sa famille, un froid glacial qui colle aux semelles d’Erlendur…

Faisant le récit de cette histoire à sa fille Eva Lind, il revient sur le moment du départ de la maison familiale, trop proche du lieu de la mort de Bergur pour que ses parents et lui supportent d’y demeurer :

« Ta grand-mère a vidé notre maison avec soin en ne laissant rien, elle a emporté les meubles à Reykjavik et donné le reste. Personne n’a voulu habiter là-bas après notre départ. Notre maison a été abandonnée. Ça engendre un étrange sentiment. Le dernier jour, on passait d’une pièce à l’autre et j’ai perçu un drôle de vide qui m’habite depuis lors. On aurait dit qu’on laissait notre vie à cet endroit, derrière ces vieilles portes et ces fenêtres vides. On aurait dit qu’on n’avait plus de vie. Que des forces nous l’avaient arrachée.
– Comme elles vous avaient arraché Bergur ?
– Parfois, j’aimerais qu’il me laisse tranquille, qu’une journée entière se passe sans qu’il vienne dans mes pensées.
– Et ça n’arrive jamais ?
– Non, ça n’arrive jamais. »

Hypothermie
Arnaldur INDRIDASON
Points, coll. “Points Policier”, 2011
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

Lectures | Sélection 2017

Les livres que j’ai aimés en 2017

Littérature, Art

Cheng_5meditations_sur_la_mort_130François Cheng, Cinq méditations sur la mort
Le Livre de Poche, coll. “Littérature & Documents”, 2015
168 pages

Un texte dense et subtil achevant sa démarche réflexive par une série de très beaux poèmes.

 


François Cheng, L’éternité n’est pas de trop
Roman | Le Livre de Poche, coll. “Littératures & Documents”, 2003
254 pages

« L’essentiel est que nous sommes déjà ensemble, aussi ensemble que si nous nous voyions. En cette vie et en une autre vie, âmes liées, à jamais inséparables. »

Un roman superbe et poignant qui parvient à exprimer toute la profondeur de l’amour susceptible d’unir deux êtres.


Annie Dillard, L'amour des MaytreeAnnie Dillard, L’amour des Maytree
Roman | Christian Bourgois Éditeur, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Yves Pétillon
288 pages

« Elle dit adieu à sa solitude. Adieu à la vie sans autre horaire que son caprice. Adieu à la vie parmi aucun objet autre que choisi par elle, et chacun d’eux toujours à sa place ; adieu à la vie sans vrai repas ; adieu à la liberté de penser. Tout ça s’envolait à tire-d’aile. Mais à quoi bon la solitude, si ce n’était pas pour faire ce qu’il fallait ? Sa solitude avait toujours tenu maison ouverte. »


F. Scott Fitzgerald, La fêlureF. Scott Fitzgerald, La fêlure et autres nouvelles
Nouvelles | Gallimard, coll. “Folio”, 2014
Traduit de l’américain par Marc Chénetier
256 pages

« Pour l’essentiel, nous les écrivains, sommes condamnés à nous répéter ; c’est la stricte vérité. Nous connaissons deux ou trois expériences importantes et bouleversantes dans notre vie, des expériences si importantes et si bouleversantes qu’il ne nous semble pas, lorsqu’elles ont lieu, que quiconque ait jamais été captivé, tabassé, ébloui, étonné, battu, brisé, sauvé, illuminé, récompensé et humilié tout à fait de la même manière. Puis nous apprenons notre métier ; plus ou moins bien, et nous racontons nos deux ou trois histoires (chaque fois sous des accoutrements différents) dix fois peut-être, peut-être cent, aussi longtemps que les gens veulent bien nous écouter. » (« Cent faux départs »)


Théophile Gautier, Les Mortes amoureuses. Omphale, La Morte amoureuse, Arria Marcella
Nouvelles | Actes Sud, coll. “Babel”, 2004
176 pages

La femme qui revient d’outre-tombe et dont les charmes exceptionnels savent susciter un amour absolu et inoubliable à l’homme qu’elle a choisi. Omphale, Clarimonde (La Morte amoureuse), Arria Marcella, autant d’images du fantasme de l’amour plus fort que la mort. Expressions mêmes de l’amour impossible puisqu’il ne trouve à se réaliser qu’en dehors de notre monde matériel.

Les trois nouvelles réunies dans cette édition, écrites respectivement en 1834, 1836 et 1852, sont une excellente occasion de relire ou de découvrir ces fictions fantastiques de Théophile Gautier.


Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitudeBohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude
Roman | Robert Laffont, coll. “Pavillons Poche”, 2015
Traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek
128 pages

“Si je suis venu pour quelque chose au monde, c’est pour écrire Une trop bruyante solitude.” (Bohumil Hrabal)


Arnaldur Indridason, Étranges rivagesArnaldur Indridason, Étranges rivages
Policier | Points, coll. “Points Policier”, 2014
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

“S’agissant des disparitions, le temps ne changeait rien à l’affaire. Certes, il finissait par endormir la douleur, mais il en faisait la compagne quotidienne de ceux qui restaient en la rendant plus profonde, plus sensible, délicate, d’une manière qu’il ne s’expliquait pas vraiment.”

 


Arnaldur Indridason, HypothermieArnaldur Indridason, Hypothermie
Policier | Points, coll. “Points Policier”, 2011
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

 


Arnaldur Indridason, La Cité des JarresArnaldur Indridason, La Cité des Jarres
Policier | Points, coll. “Points Policier”, 2006
Traduit de l’islandais par Éric Boury
336 pages

“- On s’imagine que ça n’attaque pas le moral. On se croit assez fort pour supporter de telles choses. On pense qu’avec les années, on se forge une carapace, qu’on peut regarder tout ce bourbier à bonne distance comme s’il ne nous concernait en rien et qu’on peut ainsi parvenir à se protéger. Mais il n’y a pas plus de distance que de carapace. Personne n’est suffisamment fort. L’horreur prend possession de ton être comme le ferait un esprit malin qui s’installe dans ta pensée et te laisse en paix seulement lorsque tu as l’impression que ce bourbier est la vie réelle car tu as oublié comment vivent les gens normaux. Voilà le genre d’enquête que c’est. Elle est semblable à un esprit malfaisant qui aurait été libéré et s’installerait dans ta tête jusqu’à te réduire à l’état de pauvre type.
Erlendur soupira profondément.
– Tout ça, ce n’est rien d’autre qu’un foutu marécage.”


Sheridan Le Fanu, CarmillaSheridan Le Fanu, Carmilla
Roman | Actes Sud, coll. “Babel”, 1996
Traduit de l’anglais (Irlande) par Gaïd Girard
160 pages

“Et aujourd’hui encore, l’image de Carmilla me revient à la mémoire dans sa dualité ambiguë : tantôt je revois la jeune fille ravissante, languide et espiègle, tantôt le démon grimaçant de l’église en ruine. Et quand je me perds dans mes rêveries, il m’arrive souvent de tressaillir, croyant reconnaître le pas léger de Carmilla à la porte du salon.”

Un texte fantastique captivant où Le Fanu met en scène un vampire féminin. Carmilla est un récit singulier, dans la mesure où l’auteur irlandais ajoute de manière subtile une dimension érotique à la figure mortelle du vampire.
À noter que Carmilla a été écrit en 1871, vingt-six ans avant Dracula (1897).


Ileana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seulesIleana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seules
Poésie | Éditions hochroth-Paris, coll. “sine die”, 2016
Anthologie bilingue, traduction du roumain par Nicolas Cavaillès
26 pages

Des textes profonds et sombres dont les mots semblent perpétuellement creusés par l’angoisse et la mort.

Extrait du poème “Cauchemar” :

“La ville entière était pleine de morts,
ils étaient sortis dans la grand-rue,
[…]
Leur foule fantastique nous effrayait terriblement,
Mais nous restions là, surpris, comme devant un cortège,
Car nous avions tous quelqu’un dans la rue
Dont nous n’aurions pas voulu qu’on l’enferme au cimetière.”


Thierry Metz, L'homme qui pencheThierry Metz, L’homme qui penche
Éditions Unes, 2017
112 pages

“J’écris avec ce qui me reste, entre le pouce et l’index, dans un pincement d’étoile.”

“On cherche un habitant qui n’est plus dans la maison. Pourtant, n’est-ce pas lui que l’on aperçoit, à l’orée de ce qui est, ne sachant pas où il va, de dos, faisant un signe d’adieu ou de reconnaissance, un signe, c’est tout pour les jours passés, pour ceux à venir ?
N’est-ce pas l’homme qui penche, vu de trop loin maintenant, ou trop tard ?”

Reprendre les mots de Cédric Le Penven dans sa Préface est sans doute la meilleure manière de qualifier les textes de cet ouvrage de Thierry Metz :
“Vous êtes au seuil d’une grande œuvre. Un homme vous attend, “un morceau de parole cassée dans la main”. Il va vous dire à voix haute ce qui chuchote en vous chaque fois que vous posez le pied par terre, chaque matin : rien ne va de soi.”

Fragments à lire et à relire, exprimant la douleur d’être au monde, la difficulté à y (re)trouver un ancrage par-delà les drames et les déchirures intimes.


Lorrie Moore, Merci pour l'invitationLorrie Moore, Merci pour l’invitation
Nouvelles | Éditions de l’Olivier, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux
240 pages

“Toute vie pouvait ressembler, à s’y méprendre, à une véritable vie. On pouvait vraiment passer sa vie à passer à côté de la sienne.”

Vie sentimentale qui se délite, vocation ratée, rancœurs, frustrations… Lorrie Moore nous offre une galerie de portraits impitoyables, regardant ses personnages chuter et se cogner violemment à la paroi de leur solitude. Tous semblent plus ou moins hagards, comme dépossédés d’eux-mêmes, assistant au déroulement de leur vie sans jamais véritablement exister. Une écriture lucide, armée d’un humour particulièrement grinçant.


Pascal Quignard, Une journée de bonheurPascal Quignard, Une journée de bonheur
Arléa, coll. “Arléa-Poche”, 2017
160 pages

La grâce du style de l’écrivain au service d’une méditation d’une grande finesse.

 


GileadMarilynne Robinson, Gilead
Roman | Babel, 2015
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
336 pages

 


Eugen Uricaru, Le Poids d’un ange
Roman | Les Éditions Noir sur Blanc, 2017
Traduit du roumain par Marily Le Nir
288 pages

« Le monde suivait son cours, ne sachant pas qu’il n’y avait plus personne pour le sauver. Ceux qui auraient pu le faire étaient morts ou n’avaient pas trouvé le chemin du retour. »

Un grand texte d’Eugen Uricaru dans lequel s’affrontent l’horreur et la grâce d’une âme libre.

 


Tarjei Vesaas, Nuit de printempsTarjei Vesaas, Nuit de printemps
Roman | Babel, 2017
Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
272 pages


wilde_deprofundis

Oscar Wilde, De profundis | La Ballade de la geôle de Reading
GF Flammarion, 2008
Traduit de l’anglais par Pascal Aquien
348 pages

« Les dieux sont étranges. Ce n’est pas de nos vices qu’ils se servent pour nous flageller. Ils nous mènent à la ruine en usant de ce qu’il y a en nous de bonté, d’aménité, d’humanité et d’amour. Et si je n’avais éprouvé ni pitié ni affection pour toi et les tiens, je ne serais pas là à pleurer en ces lieux épouvantables. » (O. Wilde, De profundis)

De profundis et La Ballade de la geôle de Reading : textes poignants emblématiques de la détresse d’Oscar Wilde après son emprisonnement et, plus largement, de sa fin misérable (Wilde meurt à 46 ans, dans d’atroces souffrances, deux ans après sa sortie de prison).


Philosophie, Ethnologie

Alkemie, 2017 – 1 Revue semestrielle de littérature et philosophie, n°19 – La mélancolie
Revue | Éditions Classiques Garnier, 2017
308 pages
Table des matières


Alkemie, La mortAlkemie, 2016 – 2 Revue semestrielle de littérature et philosophie, n°18 – La mort
Revue | Éditions Classiques Garnier, 2016
412 pages
Table des matières

 


Mémoires de GéronimoMémoires de Géronimo
Recueillies par S. M. Barrett
Éditions La Découverte / Poche, 2003
Introduction de Frederick W. Turner III
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Wiznitzer
182 pages

“Nous sommes en train de disparaître de cette terre et pourtant, je ne peux croire que nous sommes inutiles, sinon Usen ne nous aurait pas créés. Il a créé toutes les tribus des hommes et Il avait certainement un but en créant chacune d’elles.”


Patrick Deval, Squaws. La mémoire oubliéePatrick Deval, Squaws. La mémoire oubliée
Éditions Hoëbeke, 2014
224 pages

Une enquête ethnologique de grande qualité qui rappelle le rôle central joué par les Indiennes, hier et aujourd’hui.

“Une nation reste insoumise tant que le cœur de ses femmes n’est pas terrassé. Alors seulement, et qu’importe la bravoure de ses guerriers ou la force de ses armes, ce sera la fin.”
(Proverbe cheyenne, cité dans l’ouvrage)


Ruwen Ogien, Mes mille et une nuits
Essai | Albin Michel, 2017
256 pages


Bande dessinée

Les vieux fourneaux, tome 4Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux
Tome 4, La magicienne
Bande dessinée | Dargaud, 2017
Scénariste : Wilfrid Lupano – Dessinateur : Paul Cauuet

Ce tome 4 est tout aussi drôle et émouvant que les précédents. Partez, cette fois, à la rencontre de la magicienne dentelée et des zadistes. Sans oublier, bien sûr, nos vieux fourneaux, Sophie, la petite-fille d’Antoine, et son théâtre de marionnettes “Le loup en slip” !


Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 1

Bande dessinée | Casterman, 2012
194 pages

La seconde guerre mondiale vécue par le père de Jacques Tardi, René Tardi : le dessinateur s’est attaché à transposer en bande dessinée les carnets de son père.
Dans ce tome 1, il relate sa jeunesse fauchée par la guerre et nous plonge au cœur de l’enfer du camp Stalag II B où René Tardi est resté prisonnier pendant quatre ans et huit mois (à Hammerstein, en Poméranie orientale).

 

Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 2, Mon retour en France
Bande dessinée | Casterman, 2014
146 pages

La sortie du camp, le retour. Parcours Hammerstein-Lille. Une lente progression à pied dans des conditions très difficiles. La faim, le froid, la fatigue, la puanteur, la promiscuité, la brutalité des geôliers : quatre mois de marche exténuante à travers des paysages dévastés, en quête du train qui, cette fois, pourra ramener René Tardi chez lui.

Tout au long des deux tomes, le dessinateur accompagne son père sous les traits d’un enfant. Une façon intelligente et pudique de dialoguer avec lui et de tenter de partager les épreuves que celui-ci a endurées. La figure de l’enfant, les traits du dessinateur, livrant, à la lueur des carnets de son père, un témoignage touchant sur le sort généralement méconnu des prisonniers de la seconde guerre mondiale.

Avant de partir, les mots d’une âme apaisée

“Tant de fois j’ai vu l’aube se lever, la lumière se répandre sur la plaine, chaque chose se mettre à rayonner au même instant tandis que le mot “bon” s’affirmait si profondément dans mon âme que j’étais ébahi qu’on m’autorise à assister à un tel spectacle.”

Nous sommes en 1956 à Gilead, petite ville de l’Iowa. Marilynne Robinson prête sa voix au révérend John Ames parvenu au soir de sa vie. Une vie très modeste qui amène le pasteur à léguer à son jeune fils le seul héritage qu’il lui soit possible de concevoir, celui de ses mots.

Il entreprend alors l’écriture d’une longue lettre dans laquelle il revient sur l’ensemble de son existence. Il relate de nombreux souvenirs, dont celui particulièrement marquant de son grand-père, un pasteur qui avait lutté pour l’abolition de l’esclavage. Il fait part également à son fils de son questionnement spirituel, parcourant aussi bien les tensions intérieures, les doutes, les défaites que les moments de grâce. Celle qui a ouvert son esprit à une compréhension plus ample de son engagement et qui a su raffermir la foi qu’il a prise pour guide de son existence. Celle aussi du cœur qui a permis à John Ames de rencontrer l’amour à soixante-sept ans, alors qu’il ne l’attendait plus. Cet amour est incarné par Lila, une femme discrète au regard triste et intelligent, nettement plus jeune que John. Elle est entrée un jour dans l’église, son attention traduisant l’écho profond en elle des paroles du pasteur. Quant à lui, il caractérise en ces termes la vision première qu’il a eue d’elle : « Ce matin-là fut le début de quelque chose que je ressentis sans équivoque comme mon âme se faisant happer hors de mon corps. » Dès lors, ces deux êtres vont se lier indéfectiblement : ils se marieront et auront un fils, celui-là même auquel le pasteur adresse cette lettre. Le grand écart d’âge qu’il y a entre eux n’aurait donc pu aucunement représenter un obstacle à leur union. Il donne lieu seulement à un regret, celui pour le pasteur de ne pas pouvoir accompagner son enfant dans sa vie d’homme. Un prochain abandon que les mots tentent de combler autant qu’ils le peuvent…

Une écriture sobre qui déroule lentement son fil, laissant une véritable place au silence, à l’introspection et qui peut amener chacun à s’interroger sur le rôle qu’il souhaite ou, tout au moins, se sent capable de jouer au sein de ce monde dont nous faisons très provisoirement partie. Le révérend s’arrête en particulier sur le courage, estimant qu’il doit « exister un courage préalable qui nous permet d’être braves – c’est-à-dire de reconnaître qu’il y a plus de beauté que nos yeux ne peuvent en supporter, que des choses précieuses sont entre nos mains et que ne rien faire pour les honorer, c’est faire beaucoup de mal. »

Un roman traversé de réflexions profondes sur d’importantes fêlures humaines, telles que la convoitise ou le ressentiment, mais aussi sur la place de l’amour dont l’intrusion dans nos vies réside dans son non-sens même. « L’amour ne s’embarrasse ni de justice, ni de mesure, et pourquoi le ferait-il donc ? Chacune de ses manifestations n’est que l’aperçu ou la parabole d’une réalité qui nous accueille mais que nous ne comprenons pas. L’amour n’a aucun sens car il est effraction perpétuelle dans notre univers temporel. Alors comment pourrait-il se réduire à n’être qu’une cause ou une conséquence ? »

Mots dont le souffle hésitant ou porteur exprime avec justesse tout à la fois la force et le tremblement des êtres qui, comme John Ames, tentent de se rapporter à leurs semblables avec bienveillance et compassion.  

Gilead
Marilynne ROBINSON
Babel, 2015
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
336 pages

Autour des Trajections

Retour sur la lecture performée du 8 décembre 2016

Affiche_081216

Le 8 décembre 2016, un temps d’échange et de lecture a été organisé à l’Université Jean Moulin Lyon 3 autour du livre Trajections (ouvrage écrit par Emma BRUYAS-VEYRAT, dessins de Chantal ORTILLEZ).

 

Aurélien MÉTRAL de la Cie de théâtre Les Chapechuteurs, actuellement en résidence d’artistes à Lyon 3, a lu des extraits du livre, tandis que des reproductions d’un certain nombre de dessins ont été exposées dans la salle.

 

Retour en images et en sons

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

Extraits du livre lus par le comédien Aurélien Métral :

 

Manifestation organisée par le service des Affaires culturelles de l’Université Jean Moulin Lyon 3.

A(u)près

Calme observation

Faire connaissance

Pas de secousse

Pourtant une sensation

Toi près de moi

Toi prêt à fondre sur moi

Pas une capture violente

Des bras tendres qui m’auraient serrée contre toi

Fort

Mais Calme encore

Pas d’attraction

Pas de pensée qui s’attarde

Pas

Échange plus soutenu

Captée par ce regard

Dire au revoir

Le dire et se retourner

Non-envie de partir

Petit feu

L’éteindre

Retenir les mots

Brider les gestes

Tenter le silence

Le manquer

Plusieurs fois

Comme une suture qui lâche

Te dire

Être à côté Te sentir

Tout près

Pour savoir Se risquer

Blanc

Chuter seule

Ton ombre Dissipation

Manque Dépit

Manque Nausée

Manque Larmes

Manque

Engloutir les derniers sanglots émus

Nous regretter