Lectures | Sélection 2022

Les livres que j’ai aimés en 2022

 

Littérature, Art

Christian Bobin, La présence pureChristian Bobin, La présence pure
Le temps qu’il fait, 1999
72 pages

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent. »

 


Lilian Jackson Braun, Le chat qui lisait à l'enversLilian Jackson Braun, Le chat qui…
Romans | Traduits de l’anglais par Marie-Louise Navarro

Le chat qui lisait à l’envers (1966)
10/18, coll. « Grands détectives », 1992
222 pages

Le premier roman de la série « Le chat qui… ».

Le chat qui mangeait de la laine (1967)
10/18, coll. « Grands détectives », 1992
222 pages

Le 2e roman de la série.

Le chat qui voyait rouge (1986)
10/18, coll. « Grands détectives », 1991
256 pages

Le 4e roman de la série.

Le chat qui connaissait un cardinal (1991)
10/18, coll. « Grands détectives », 1993
285 pages

Le 12e roman de la série.

Le chat qui déplaçait des montagnes (1992)
10/18, coll. « Grands détectives », 1993
290 pages

Le 13e roman de la série.

« Il gravit la pente lentement et s’arrêta à plusieurs reprises pour caresser sa moustache. Elle était particulièrement sensible à certains stimuli et il éprouvait une sensation particulière à sa racine chaque fois qu’il rencontrait des mensonges, des fraudes ou tout autre signe de malhonnêteté. Et voilà qu’il enregistrait le signal. Koko avec ses moustaches retroussées et son nez inquisiteur avait les mêmes tendances. D’une certaine façon, ils étaient frères. »

Le chat qui n’était pas là (1992)
10/18, coll. « Grands détectives », 1994
288 pages

Le 14e roman de la série.

« Il n’existe pas deux Koko, dit-il avec conviction. C’est le Shakespeare des chats, le Beethoven des chats, le Leonardo des chats. »


László Krasznahorkai, Le Dernier LoupLászló Krasznahorkai, Le Dernier Loup (poche)
Nouvelle | Éditions Cambourakis, 2022
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly
80 pages

Un texte fascinant qui nous embarque dans son unique phrase de laquelle émane le cri déchirant de la nature à travers le destin du dernier loup et où l’angoisse entre en lutte avec le vide étreignant l’ancien professeur de philosophie qui entreprend ce voyage en Estrémadure : « […] alors qu’il fixait la rue, il ressentit la même angoisse que là-bas, et fut horrifié de constater que cette angoisse était de toute évidence plus forte que le vide qui constituait son être, ce vide dans lequel il connaissait le calme et le repos ».


Alice Munro, Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du toutAlice Munro, Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout
Nouvelles | Éditions de l’Olivier / Points, 2021
Traduit de l’anglais (Canada) par Agnès Desarthe
456 pages

 


Auður Ava Ólafsdóttir, Rosa candidaAuður Ava Ólafsdóttir, Rosa candida
Roman | Éditions Zulma, 2015
Roman traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson
288 pages

 


Auður Ava Ólafsdóttir, Miss IslandeAuður Ava Ólafsdóttir, Miss Islande
Roman | Éditions Zulma, 2019
Traduit de l’islandais par Éric Boury
288 pages

 


Virginia Woolf, Flush : une biographieVirginia Woolf, Flush : une biographie (1932)
Roman | Éditions Le Bruit du temps, 2015
Traduction de l’anglais par Charles Mauron
160 pages

 


Philosophie, Éthologie, Histoire

Éric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l'histoireÉric Baratay, Le Point de vue animal. Une autre version de l’histoire
Seuil, coll. « L’Univers historique », 2012
400 pages

« Il faut sortir notre regard et notre réflexion du nombril humain, examiner avec générosité pour mieux voir et souligner les capacités et les potentialités des animaux, dans leurs diversités spécifiques, alors qu’on n’a fait que les nier ou les masquer pour défendre la place et les privilèges que l’espèce humaine s’est attribués. »


Éric Baratay, Biographies animalesÉric Baratay, Biographies animales. Des vies retrouvées
Seuil, coll. « L’Univers historique », 2017
304 pages

« Les animaux ne sont pas plus « naturels » que les humains. Ils ne font pas plus partie du décor terrestre que nous. […] Les animaux évoluent tous dans un environnement avec lequel ils composent, pour lequel ils s’adaptent d’eux-mêmes ou sous la force des pressions extérieures. »


Florence Burgat, La cause des animauxFlorence Burgat, La cause des animaux. Pour un destin commun
Essai | Buchet-Chastel, coll. « Dans le vif », 2015
112 pages

« Agissons conformément à notre conviction sans nous réfugier derrière le prétexte que, individuellement considérée, notre action est vaine. Enfin, ne nous laissons pas intimider par l’argument selon lequel il y a des choses  plus urgentes et plus graves. Qu’est-ce qui peut l’être au regard d’une condition dont la violence la plus extrême est légalisée partout dans le monde ? Suspectons la générosité morale et l’engagement humanitaire de ceux qui profèrent cet argument, et refusons d’admettre que les animaux passent après tout le reste. Loin d’être volée aux êtres humains, l’attention portée aux animaux, en plus d’être directement tournée vers eux et à ce titre pleinement justifiée, concourt très sûrement à la pacification des relations interhumaines. Car, en effet, comment abaisser le niveau de violence entre les êtres humains tant que l’on enseignera que la mise à mort est la relation normale avec les animaux ? »


Jessica Serra, Dans la tête d'un chatJessica Serra, Dans la tête d’un chat
Le Livre de Poche, 2021 (Éditeur d’origine : Humensciences, 2019)
352 pages

 


Bande dessinée

Blacksad, Alors, tout tombe, tome 1Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido, Blacksad
Tome 6, Alors, tout tombe. Première partie

Bande dessinée | Éditions Dargaud, 2021
Scénario : Juan Diaz Canales – Dessin, Couleurs : Juanjo Guarnido
60 pages

 


Jacques Ferrandez, Carnets d'OrientJacques Ferrandez, Carnets d’Orient
Cycle 1 : 1830-1954

Bande dessinée | Éditions Casterman, 2019
368 pages

Premier tome de l’intégrale des Carnets d’Orient qui réunit en un volume les cinq premiers tomes de la série (Djemilah, L’Année de feu, Les Fils du Sud, Le Centenaire, Le Cimetière des Princesses).


Benoît Sokal et François Schuiten, Aquarica Tome 2, La baleine géanteBenoît Sokal et François Schuiten, Aquarica Tome 2, La baleine géante 
Bande dessinée | Rue de Sèvres, 2022
Scénario : Benoît Sokal et François Schuiten – Dessin : Benoît Sokal
80 pages

La suite et la fin de cette fable maritime et onirique conçue par Benoît Sokal et François Schuiten (cf. tome 1, Roodhaven). La baleine géante pourra-t-elle échapper à la folie vengeresse de Baltimore et de ses hommes ? Aquarica, le savant John Greyford et le lieutenant O’Bryan partent à leur poursuite avec un double objectif : empêcher les marins d’accomplir leur dessein meurtrier et comprendre pourquoi la baleine dérive vers le nord. Quel destin est envisageable pour le peuple vivant sur le dos de la baleine tandis que le froid gagne du terrain ?

Avec cet album, nous faisons également nos adieux à Benoît Sokal qui n’a pas eu la force de dessiner les dernières pages du livre et qui est mort en mai 2021. François Schuiten, son ami de très longue date et co-auteur, a alors dessiné les 12 dernières pages de l’album. La lecture de ce dernier tome, qui porte la trace de ce passage de témoin, n’en est que plus poignante.

 

Lectures | Sélection 2021

Les livres que j’ai aimés en 2021

 

Littérature, Art

Eva Baltasar, PermafrostEva Baltasar, Permafrost
Roman | Verdier, 2020
Traduit du catalan par Annie Bats
128 pages

Un roman grave, écrit au scalpel et empreint d’un humour mordant.

Extrait : « Réussir son suicide tient aujourd’hui de la prouesse. Le monde est plein de malotrus diplômés en secourisme, ils sont partout, discrets et gris comme des pigeons femelles, mais aussi agressifs que des mères. Ils défient la mort des autres avec leurs massages cardiaques et leurs impeccables manœuvres de Heimlich. […] Mourir dans un coin, ça serait bien, ça devrait être possible de louer des coins pour bien mourir, sans interférences, sans bouteilles d’oxygène autopropulsées qui te tombent dessus par surprise juste au dernier moment, un coin où les mesures de sécurité te garantiraient, t’assureraient une mort comme il faut. » (p. 17-18)


Nicolas Bouvier, Routes et DéroutesNicolas Bouvier, Routes et Déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall [1992]
Entretiens | Éditions Métropolis, 2004
256 pages

 


Jean-Louis Fournier, Merci qui ? Merci mon chienJean-Louis Fournier, Merci qui ? Merci mon chien
Buchet-Chastel, 2020
224 pages

Accompagné de sa chatte Artdéco, Jean-Louis Fournier nous propose un parcours tendre et facétieux pour remercier les animaux de l’amour qu’ils nous apportent. Et pour dénoncer l’ingratitude de nombre de nos congénères envers eux. L’on peut, avec l’auteur, reprendre ces mots de Christian Bobin : « [Il faut] leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner. »


Arnaldur Indridason, La Femme en vertArnaldur Indridason, La Femme en vert
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2007
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

« Y a-t-il quelqu’un pour condamner le meurtre d’une âme ? »

Un texte particulièrement éprouvant parce qu’il aborde le thème de cette enfer domestique que l’on nomme pudiquement « violences conjugales ». Comme le relève Mikkelina : « Voilà un mot bien édulcoré pour décrire l’assassinat d’une âme. Un terme politiquement correct à l’usage des gens qui ne savent pas ce qui se cache derrière. Vous savez ce que c’est, de vivre constamment dans la terreur ? »


Arnaldur Indridason, Les Nuits de ReykjavikArnaldur Indridason, Les Nuits de Reykjavik

Policier | Points, coll. « Points Policier », 2016
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

« Avant de s’endormir, il avait longuement pensé à cette jeune fille de l’École ménagère et à la disparue de Thorskaffi en se demandant si ce n’était pas sa passion pour les destins tragiques qui l’avait conduit à s’engager dans la police. »

Erlendur n’est alors qu’un simple agent de police, mais, intrigué par la mort déclarée accidentelle d’un clochard prénommé Hannibal, qu’il avait rencontré à diverses reprises lors de ses patrouilles de nuit, il entame une enquête discrète.
Suivant les investigations du jeune policier, se dessinent déjà les traits saillants de sa personnalité : un intérêt pour les êtres disparus et un tempérament sombre. Alors qu’Erlendur observe la vagabonde Thuri monter dans l’autobus pour se laisser conduire au hasard, Indridason écrit : « Sa vie était un voyage sans but et, en voyant l’autobus s’éloigner de Hlemmur, Erlendur avait presque l’impression de se voir à sa place, voyageur solitaire et sans but, condamné à une éternelle errance dans l’existence. »

À l’issue de cette première enquête officieuse, menée avec succès et opiniâtreté, la commissaire Marion Briem invite Erlendur à la rejoindre à la brigade criminelle. À suivre dans Le Lagon noir.


Arnaldur Indridason, Les Fantômes de ReykjavikArnaldur Indridason, Les Fantômes de Reykjavik

Policier | Métailié Noir, coll. « Bibliothèque nordique », 2020
Traduit de l’islandais par Éric Boury
320 pages

Une construction du récit magistrale. Les enquêtes conduites ici par Konrad, un policier à la retraite, semblent démarrer doucement, puis elles gagnent en intensité, créant un profond suspense maintenu jusqu’au dénouement.
Konrad, à l’instar d’Erlendur, parvient à se ressaisir de ses propres failles pour faire montre de compassion et rendre aux êtres martyrisés et négligés une sépulture digne.


Michel Lambert, Je me retournerai souventMichel Lambert, Je me retournerai souvent
Nouvelles | Pierre-Guillaume de Roux, 2020
208 pages

Chronique de l’ouvrage publiée sous le titre « À contretemps » dans le n°27 de la revue Alkemie.


Auður Ava Ólafsdóttir, ÖrAuður Ava Ólafsdóttir, Ör
Roman | Éditions Zulma, 2020
Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson
208 pages

 


James Salter, L'Homme des hautes solitudesJames Salter, L’Homme des hautes solitudes
Roman | Points, 2014
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Deseix
264 pages

« Cette première et grandiose image devait bouleverser la vie de Rand. La montagne l’aimantait, elle s’élevait avec une lenteur infinie comme une vague prête à l’engloutir. Rien ne pouvait lui résister, rien ne pouvait lui survivre. »

La prose splendide de James Salter couplée à l’exaltation des hauts sommets, entre quête de l’ultime dépassement de soi et tentation du vide.


Lydie Salvayre, La DéclarationLydie Salvayre, La Déclaration (1990)
Roman | Points, coll. « Points », 1999
128 pages

« J’arpente mon malheur. Il est vaste et se déplace. Je marche pour perdre son souvenir dans la foule mais son souvenir est partout dans la foule. Je crois reconnaître son manteau gris au bout de chaque rue, au fond de chaque place, et mon cœur saute dans ma tête chaque fois.
Depuis qu’elle m’a quitté, je n’ai pas croisé un regard. »

« Un sang d’une légèreté de champagne bat à mes tempes et réanime des forces que je croyais mortes à jamais. Je me sens fort, décidé à vivre. C’est la première fois. »

Un texte dense, direct, qui fouille sans détour les recoins plus ou moins malodorants de nos âmes. Un texte qui sonde les cœurs blessés, dans leur oscillation essentielle : proches de l’extinction et prêts à reprendre une cadence…


Lydie Salvayre, FamilleLydie Salvayre, Famille
Nouvelle | Éditions Tristram, 2021
38 pages

« Le spécialiste a dit que le fils était schizophrène. Quelle honte dit le père. Ça ne doit pas sortir de la famille dit la mère. »

Un fils schizophrène, des parents ignorants et défaillants qui s’enferment dans le déni : « avec les psychiatres moins tu en dis mieux tu te portes ». Un père épuisé, violent et alcoolique. Une mère étouffante et abreuvée de télévision, à la sauce feuilleton sentimental américain. Et un fils dont on ignore la maladie mentale, au bord de la bascule criminelle.

« Je me sens dit le fils d’une humeur homicide. Je roule la vengeance au gouffre de mon cœur. Un bon assassinat me détendrait les nerfs.

Dis-lui ses quatre vérités à cette salope ! crie la mère à Bradley lorsque Jessica sapée comme une pute lui annonce qu’elle part le week-end à Las Vegas avec une amie de bureau, tu parles ! Je suis fatigué d’être dit le fils. Y aurait-il un humain en ce monde pour entendre ce que je dis ? Ta maman est là mon chéri dit la mère. Où peut-on être mieux qu’auprès de sa maman ? »

Le drame frappe à la porte de cette Famille, sous la plume cinglante et percutante de Lydie Salvayre.


Joël Vernet, Marcher est ma plus belle façon de vivreJoël Vernet, Marcher est ma plus belle façon de vivre
Notes éparses | La rumeur libre, 2021
112 pages

« La marche est mon souffle, ma plus belle façon de vivre. »


Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouvertsMarguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts
Entretiens avec Matthieu Galey

Entretiens | Le Livre de Poche, 1981
319 pages

« Nous passons tous, sans cesse, par des seuils initiatiques. Chaque accident, chaque incident, chaque joie et chaque souffrance est une initiation. Et la lecture d’un beau livre, la vue d’un grand paysage peuvent l’être aussi. Mais peu de gens sont assez attentifs ou réfléchis pour s’en rendre compte. »


Philosophie

Florence Burgat, Vivre avec un inconnuFlorence Burgat, Vivre avec un inconnu. Miettes philosophiques sur les chats
Essai | Rivages, coll. « Rivages Poche Petite Bibliothèque », 2016
112 pages

 


Marcel Conche, Ma vie antérieureMarcel Conche, Ma vie antérieure
Encre marine, 1998
160 pages

 


Frédéric Gros, Marcher, une philosophieFrédéric Gros, Marcher, une philosophie
Essai | Flammarion, coll. « Champs essais », 2019
320 pages

 


Frédéric Gros, Petite bibliothèque du marcheurFrédéric Gros, Petite bibliothèque du marcheur
Anthologie | Flammarion, coll. « Champs classiques », 2011
304 pages

« Philosopher, c’est faire vivre en soi le paysage de certaines questions ».

 


Étienne Klein, Psychisme ascensionnelÉtienne Klein, Psychisme ascensionnel. Entretiens avec Fabrice Lardreau
Arthaud, coll. « Versant intime », 2020
160 pages

« Psychisme ascensionnel » est une expression empruntée à Gaston Bachelard qui qualifie par ces termes la philosophie de Nietzsche (Cf. L’Air et les songes, chapitre V). Dans cet ouvrage d’entretiens avec Fabrice Lardreau, Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, revient sur sa passion pour la montagne. Celle-ci offre présence à soi, déploiement de la pensée, confrontation aux ressources du corps et à ses liens troubles avec l’esprit.
À travers son expérience de la randonnée et, surtout, de l’escalade et du trail, E. Klein a pu trouver une profonde élévation :  celle de son être propre qui, s’affrontant aux lois de la gravité, accède à la beauté fascinante des hauts sommets, mais aussi du soi avec les autres à travers l’amitié et la solidarité qui se noue avec l’esprit de cordée.


Sven Ortoli, Marcher avec les philosophesSven Ortoli, Marcher avec les philosophes
Philo Éditions, 2018
219 pages

Avec Pascal Bruckner, Cédric Gras, Frédéric Gros, Nancy Huston, Jean-Paul Kauffmann, Alexis Lavis, David Le Breton, Michel Malherbe, Michel Serres et les illustrations d’Emmanuel Guibert.
Sous la direction de Sven Ortoli.


Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich NietzscheFranz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche
Éditions Allia, 2006
Traduit de l’allemand par Jeanne Champeaux
64 pages

 


Bande dessinée

Blake et Mortimer – Le Cri du MolochJean Dufaux, Christian Cailleaux et Etienne Schréder, Blake et Mortimer – Le Cri du Moloch
Bande dessinée | Éditions Blake et Mortimer, 2020
Scénariste : Jean Dufaux – Dessinateurs : Christian Cailleaux et Etienne Schréder
56 pages


Emmanuel Lepage, Sophie Michel et René Follet, Les Voyages d'UlysseEmmanuel Lepage, Sophie Michel et René Follet, Les Voyages d’Ulysse
Bande dessinée | Daniel Maghen éditions, 2016
Scénariste : Sophie Michel – Dessinateurs : Emmanuel Lepage et René Follet
264 pages

Une Odyssée au féminin particulièrement remarquable. Suivre la quête de Salomé à travers les flots, c’est entrer dans un parcours exaltant pour retrouver les toiles d’Ammôn Kasacz. Créations picturales qui sont un hommage profond à Homère, ainsi qu’à la mère de Salomé qui admirait son œuvre et berçait ses enfants de la lecture de celle-ci. Pourquoi Salomé part-elle à la recherche des peintures de Kasacz ? À vous de le découvrir dans Les Voyages d’Ulysse. L’ouvrage lui-même est un petit bijou à tous égards : le fil du récit doté d’une grande poésie, les extraits d’Homère encartés sur papier calque et la qualité graphique servie par des dessins magnifiques réalisés par Emmanuel Lepage et René Follet.

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur

« Il pensait qu’il avait commis une erreur en abandonnant le groupe et la sécurité du pied d’acanthe, mais en même temps quelque chose, une voix qui n’était pas la sienne, lui répétait que la lenteur devait bien avoir une raison et qu’avoir un nom à lui, rien qu’à lui, un nom qui le rendrait unique, singulier, cela serait formidable. »

Luis Sepúlveda, Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteurC’est parce que, contrairement à ses congénères, il questionne sa condition d’être lent et désire avoir un nom que l’escargot va découvrir l’importance de la lenteur.

Grâce à elle, il va faire des rencontres décisives, telles que celle du hibou attristé par la destruction de nombreux arbres et celle de la tortue qui va l’accompagner dans sa quête. Avec elle, il trouvera un nom et sera éclairé sur les dangers que les hommes font peser sur leur habitat.

Le lent cheminement de l’escargot a permis au temps de faire sa plus belle œuvre : rencontrer d’autres êtres loin de la dispersion et de l’agitation, se constituer une mémoire et concevoir un moyen de protéger les siens.

« La tortue lui dit en mâchant les derniers pétales de pissenlit que s’il n’avait pas été un escargot lent, très lent, et que si, au lieu de sa lenteur, il avait le vol rapide du milan, la rapidité de la sauterelle qui traverse d’énormes distances en sautant, ou l’agilité de la guêpe qui est et n’est plus là avant que le regard se pose sur elle, peut-être que cette rencontre entre deux êtres aussi lents que peuvent l’être un escargot et une tortue n’aurait jamais eu lieu. – … Tu comprends… Rebelle ?… conclut la tortue en fermant les yeux. – Je crois que oui. Ma lenteur m’a servi à te rencontrer, à ce que tu me donnes un nom, que tu me montres le danger, et maintenant je sais que je dois prévenir les miens. »

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur
Luis SEPÚLVEDA
Dessins de Joëlle Jolivet
Éditions Métailié, 2017
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
96 pages

Kraa

Bande dessinée de Benoît Sokal, Kraa se compose de trois tomes : « La Vallée perdue » (2010), « L’Ombre de l’aigle » (2012) et « La Colère blanche de l’orage » (2014).

B. Sokal, Kraa - La vallée perdue

Ces albums nous font pénétrer dans un univers fascinant : grands espaces parcourus à travers les battements d’ailes de l’aigle Kraa et le regard de Yuma, son frère indien. Mais ils nous plongent aussi dans une atmosphère inquiétante qui met en scène la course à l’exploitation des ressources rendant les hommes capables des pires actes pour écarter ce qui peut freiner leur soif de profit : meurtres de populations, défiguration de la nature…

Un scénario finement conduit, servi par les magnifiques dessins de Benoît Sokal (les amateurs du jeu vidéo Syberia, notamment, comprendront).
À ce titre, le regard à la fois superbe et sanguinaire de Kraa, ainsi que le désarroi de Yuma, savent laisser une empreinte marquante dans l’esprit du lecteur.

> Lire l’interview de Benoît Sokal (Casterman)

Kraa
tome 1 : « La Vallée perdue » (2010) – 96 pages
tome 2 : « L’Ombre de l’Aigle » (2012) – 66 pages
tome 3 : « La Colère blanche de l’orage » (2014) – 72 pages
Benoît SOKAL
Casterman

« La nature ne fait rien en vain »

Aristote et la rationalité de la nature

Se faire spectateur de la nature et de la vie qui l’anime amène un certain nombre d’interrogations. Au sein de ce vaste ensemble tout est-il soigneusement ordonné et calculé ? Ou bien n’est-ce là qu’un formidable chaos placé sous le seul signe du hasard ? S’agissant alors de l’existence et de la morphologie de chacun des êtres de la nature, tout est-il pour le mieux, c’est-à-dire rigoureusement prévu ? Ou bien y a-t-il des couacs, des fausses notes, des imperfections ? Bien plus, peut-on établir une ligne de partage avec d’un côté le noble et l’estimable, puis de l’autre le sans intérêt et le méprisable ?
S’exprimant dans le traité des Parties des animaux sur l’intérêt de la biologie, Aristote considère que, dans l’étude de la nature, il n’y a rien de négligeable. Il ne faut, dit-il, « négliger aucun détail qu’il soit de médiocre ou de grande importance [1] ». Ainsi, invite-t-il l’observateur, non seulement à ne pas « se laisser aller à une répugnance puérile pour l’étude des animaux moins nobles », mais aussi à faire écho à Héraclite qui, ouvrant sa porte à des étrangers, leur déclarât que « là aussi il y avait des dieux ». Ceci parce que, comme Aristote en est convaincu, « dans toutes les œuvres de la nature réside quelque merveille ». C’est dire par conséquent que chaque animal, chaque être « réalise sa part de nature et de beauté ». Aux yeux du philosophe, une telle affirmation n’a rien d’un vœu pieux ; elle se veut au contraire fondée en raison. Il s’agit là d’une réflexion en liaison directe avec des observations aussi nombreuses que précises. « Car, assure-t-il, dans les œuvres de la nature ce n’est pas le hasard qui règne, mais c’est au plus haut degré la finalité [2]. » D’où il découle l’évidence suivante : « la nature ne fait rien en vain », autrement dit « la nature ne fait rien d’inutile ». Voilà le principe fondamental qu’Aristote dégage du spectacle du monde vivant.
Pour tenter d’en éclairer la signification, nous nous intéresserons alors principalement au traité des Parties des animaux duquel est tiré ce grand principe, ainsi qu’à celui de la Génération des animaux, tous deux riches d’études biologiques indispensables à notre propos. Mais d’abord, si elle ne fait rien en vain, qu’est-ce que la nature ? Question qu’il paraît, en premier lieu, nécessaire de se poser. La représentation qu’Aristote nous en donne est en effet très particulière et, en cela, fort édifiante. À partir de là, nous pourrons tenter de mettre en évidence la rationalité de la nature et de dégager les implications majeures de l’approche aristotélicienne.

« La nature ne fait rien en vain » : tel est bien, selon Aristote, le principe fondamental qu’il nous faut retenir du monde vivant. Cette idée est à ses yeux essentielle précisément parce que c’est elle qui vient régir la structure et la vie des animaux. C’est, plus encore qu’une idée, une véritable loi qui fournit l’explication des formes de toutes les espèces. Comme l’écrit Pierre Louis dans son étude sur Aristote, ces diverses formes sont des « gestes » de la nature [3]. En effet, Aristote nous représente bien souvent celle-ci comme une personne vivante pourvue de sagesse, c’est-à-dire agissant toujours en connaissance de cause. Dire donc que la nature ne fait rien en vain, c’est dire qu’elle sait parfaitement ce qu’elle veut, qu’elle vise une fin sans jamais la perdre de vue. Ainsi, organise-t-elle les parties des animaux suivant un plan préétabli, en songeant à tout. Idée que Pierre Louis traduit ainsi : « Elle fabrique, comme un bon ouvrier, tissus et vaisseaux. […] Pour disposer les chairs sur les os, elle imite le sculpteur qui place un bâti avant de modeler la glaise. » La nature, selon les termes mêmes d’Aristote, c’est un « architecte » engagé dans la réalisation de son Grand Œuvre. Ce qu’exprime aussi très bien Jean Marie Le Blond à propos de la Méthode chez Aristote quand il parle des « schèmes de l’industrie », insistant là sur le parallélisme opéré par l’auteur entre la nature et l’industrie humaine. Aristote le précise lui-même dans la Physique comme tel : l’art « imite la nature » assure-t-il. En effet, s’agissant d’accomplir une production, que ce soit selon la nature ou selon l’art, les deux activités parcourent les mêmes étapes. Ainsi la nature se voit-elle personnifiée et présentée, pour reprendre l’expression de Le Blond, comme une sorte « d’artisan cosmique » : en tant que « la fin est une action », c’est bien à la manière d’un artiste que la nature agit, qui fabrique et arrange harmonieusement, car « la fin en vue de laquelle un être est constitué et produit, tient la place du beau [4] ».
Il faut dès lors considérer que « la nature ne fait rien d’inutile ». Si alors, pour ne prendre qu’un exemple, les poissons n’ont pas de paupières, ce n’est pas par hasard, encore moins par erreur ou oubli, mais uniquement parce qu’elles ne leur serviraient à rien. Ces parties sont destinées à protéger les yeux contre les impuretés suspendues dans l’air. Or l’eau présente moins de risques pour la vue. Aussi les paupières sont inutiles aux poissons. C’est pourquoi ils en sont dépourvus [5]. Par conséquent, chaque partie du corps, chaque organe, est constitué en vue d’une fin.
Plus encore, de ce principe général, il suit que la nature non seulement ne fait rien d’inutile, mais aussi qu’elle agit toujours pour le mieux. Pour Aristote, parmi les possibles, la nature ne manque jamais de réaliser le meilleur. En attestent notamment les différents types de systèmes pileux. Chez l’homme, les poils sont sur le devant du corps, car c’est là que se trouvent les parties les plus précieuses et les plus vulnérables. Aussi la nature veille-t-elle de la sorte à les protéger. Il en va autrement pour les quadrupèdes chez lesquels ces parties sont situées en dessous du corps, donc plus à l’abri. Ainsi les poils sont plus épais sur le dos et moins abondants sur le ventre [6]. La conformation générale des animaux est à ce propos plus qu’édifiante, montrant que « la nature participe non seulement à la vie, mais encore au bien-être [7] » : pour la plupart d’entre eux, les parties du corps sont symétriques relativement à un plan qui le coupe par le milieu. De là, presque tous les organes sont doubles : membres, reins, poumons, ainsi que ceux des sens, oreilles et yeux. Et si la nature tend à réaliser cette symétrie dans toutes les parties du corps et chez tous les animaux, c’est justement parce qu’elle est facteur de beauté et surtout d’équilibre. Notion qui nous met alors sur la voie d’un premier enjeu fondamental de l’œuvre raisonnée de la nature. Car, d’après Aristote, ne rien faire en vain, cela signifie, pour la nature, procéder à une répartition en tout point équilibrée de la matière dont elle dispose.

Une juste ordonnance, c’est donc d’abord une loi d’équilibre. Partant du principe que « toute chose a besoin d’un contrepoids pour atteindre l’équilibre et le juste milieu [8] », Aristote constate que, ne faisant rien en vain, « toujours, en effet, la nature s’ingénie à remédier à l’excès d’une chose en lui juxtaposant son contraire, afin que l’un compense l’excès de l’autre [9] ». Cette notion d’équilibre est un élément si essentiel pour le philosophe que c’est à elle, précisément, qu’il fait appel pour appréhender la morphologie des êtres vivants.
D’abord en ce qu’elle lui permet d’expliquer et de justifier la place occupée par certains organes et, à partir de là, le rôle qu’ils jouent dans le fonctionnement de l’être vivant. Ainsi, ce n’est pas fortuit si la moelle épinière est le prolongement du cerveau. Celui-ci est en effet la partie la plus froide du corps, tandis que la moelle, elle, est naturellement chaude. Elle est alors « de par sa nature […] tout le contraire du cerveau [10] ». L’un est donc destiné à équilibrer l’autre. De même, si « la nature a fabriqué le cerveau » c’est « en contre-partie de la région du cœur et de la chaleur qui s’y trouve [11] ». Car, de la sorte, il « tempère la chaleur et l’ébullition qui règnent dans le cœur [12] ». Il y a par conséquent, les exemples sont nombreux, pour la place de chaque organe une évidente raison d’équilibre, l’un servant toujours de contrepoids à un autre.
C’est ensuite la même loi d’équilibre ou de compensation qui permet de rendre compte de la présence ou de l’absence de certaines parties suivant les animaux. Ce qui conduit Aristote à énoncer la règle suivante : « l’accroissement d’une partie se trouve compensée par l’absence d’une autre [13] ». C’est une des lois les plus importantes de la nature vivante. D’où notamment le développement des cornes sur le front de plusieurs mammifères en rapport direct avec le manque de dents incisives à la mâchoire supérieure. L’un est cause de l’autre. Bien plus, cela revient en fait à dire que l’absence d’incisives a favorisé la pousse des cornes. La nature, en effet, dans son œuvre régulatrice, n’attribue pas un excédent de matière à plusieurs parties à la fois. Elle va donc réduire une partie afin d’en développer une autre, donner à celle-ci ce qu’elle retire à celle-là. Ainsi, il est rationnel que les animaux qui ont le pied fendu aient deux cornes, car la nature restitue sur la tête la quantité de matière retranchée aux pieds [14]. Et, si la nature ôte d’un côté ce qu’elle donne de l’autre, c’est bien justement, ne l’oublions pas, parce qu’elle a l’habitude de ne rien faire d’inutile ou de superflu. En cela, la constitution des rapaces est très parlante. Leur corps est petit par rapport aux ailes, car c’est dans celles-ci que passe l’essentiel de la nourriture, afin de donner à l’oiseau de proie des moyens d’attaque et de défense. Au contraire, les oiseaux qui ne volent pas ou peu ont le corps beaucoup plus développé [15]. C’est bien la loi de compensation qui s’applique, selon Aristote, à tous les animaux.
Enfin, la loi de compensation ou d’équilibre, si elle explique la taille et la place de chaque organe, permet également de rendre compte de leur fonctionnement. Ce n’est pas le hasard qui fait que les règles cessent pendant l’allaitement, mais pour la simple et bonne raison que « la nature du lait est la même que celle des règles [16] ». « Car, ajoute le philosophe, la nature ne peut pas prodiguer ses efforts en deux directions à la fois : si la sécrétion se produit d’un côté, il est nécessaire qu’elle manque de l’autre [17] ». C’est alors mettre l’accent, les exemples précédents nous le faisaient pressentir, sur un autre élément essentiel : le principe d’économie inhérent à l’œuvre de la nature.

Aristote nous l’a bien montré : la nature utilise au mieux la quantité de matière dont elle dispose pour former les parties des animaux. C’est dire par conséquent que cette quantité n’est pas illimitée. Rappelons-le : la nature, pour développer une partie, en réduit toujours une autre. Ainsi, une juste ordonnance, si c’est parvenir à un équilibre biologique, c’est aussi une loi d’économie : la nature, explique Aristote, tel « un bon maître de maison […] a l’habitude de ne rien jeter de ce qui peut avoir quelque utilité [18] ».
La loi d’économie implique alors d’abord que la nature, en vue d’un résultat déterminé, emploie toujours le moins de matière possible. C’est pourquoi les os longs des vertébrés ont la forme de tubes épais au lieu d’être pleins. Par ailleurs, dans le même souci d’économie, la nature veille à ce que les animaux ne gaspillent pas les aliments nécessaires à leur survie et développement. De là s’explique la longueur des intestins : celle-ci n’est nullement excessive malgré les apparences ; elle est le moyen de promouvoir une absorption plus lente et une assimilation plus complète de la nourriture. D’où également la forme et l’emplacement de la bouche des requins, disposée comme telle afin d’empêcher d’avaler trop de nourriture à la fois.
D’où cette conséquence non moins importante : la nature emploie souvent un même organe pour des fonctions diverses. Tel est le cas de la bouche dont le rôle premier est de recueillir la nourriture, mais qui sert aussi à la respiration et à la production des sens, et qui aide encore chez beaucoup d’animaux aux actions de défense [19]. L’utilisation du même organe pour remplir plusieurs fonctions n’est néanmoins, précise Aristote, pas générale. La nature ne le fait que lorsque le résultat est favorable à la vie de l’animal. Ainsi la bouche qui, en assurant à la fois l’ingestion de la nourriture et la respiration, contribue à satisfaire les deux besoins essentiels de l’être vivant, à qui il est indispensable de se nourrir pour vivre et de se refroidir pour se conserver.
Dernière conséquence, celle-ci sans exception : la nature attribue toujours chaque organe uniquement aux animaux capables de s’en servir. Aussi ne gaspille-t-elle pas les moyens, les réservant aux animaux auxquels ils sont utiles. C’est pourquoi les parties destinées à l’attaque et à la défense ne sont fournies qu’aux animaux capables d’en faire l’usage le plus efficace. Tel est le cas pour les défenses, les crocs, les cornes, les ergots. Les serres recourbées sont réservées aux rapaces, les pattes palmées aux oiseaux qui nagent, etc. Toujours, et ceci est fondamental, la nature crée l’organe qui correspond à la fonction, c’est-à-dire qui en permet l’exercice dans les conditions les plus favorables. En conséquence, si l’homme a des mains, c’est parce qu’il est plus intelligent des animaux. En effet, l’être le plus intelligent est le plus capable de pratiquer un grand nombre de techniques. Or la main est en elle-même plusieurs outils puisqu’elle peut mettre en œuvre quantité d’instruments divers. C’est donc bien en raison de son intelligence que la nature a mis à la disposition de l’homme l’outil le plus utile, la main. Par là même, l’homme se voit pourvu de l’arme qu’il veut quand il veut. « Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir [20]. » L’existence de la main de l’homme s’offre comme le meilleur exemple de cette prudence toujours en éveil dans la nature.

Ainsi la proposition : « la nature ne fait rien en vain » ne résonne-t-elle pas comme un pur idéal. Elle constitue bien plutôt le cadre d’une démarche tout autant scientifique que philosophique.
Scientifique, car en excluant de la sorte toute irrationalité de l’œuvre de la nature, elle marque d’abord la volonté résolument moderne d’Aristote de se faire théoricien, c’est-à-dire de tenter d’établir des principes généraux – ce que nous avons tenté de montrer avec la loi d’équilibre et d’économie – capables d’expliquer les structures du vivant. Ce qui signifiait par là même pour l’auteur se faire praticien en se livrant à des observations, de l’homme à la crevette en passant par les quadrupèdes, d’une ampleur et d’une précision époustouflantes.
Philosophique, car en nous faisant ainsi plonger dans les plus petits recoins du monde vivant, donc en insistant sur la nécessité de se préoccuper du moindre rouage de l’architecte-nature, Aristote fait se déprendre d’une estimation relative à nos seuls attirances et dégoûts, trop humaine dirait Nietzsche. Pour la nature, quand bien même vise-t-elle à l’économie, il n’y a pas d’un côté le noble et de l’autre le vil. Car, nous l’avons vu, chacun de ses êtres est l’objet de soins particuliers en vue de sa préservation. À ce propos, La génération des animaux est plus que significative. En effet, plus les animaux sont petits, plus leur progéniture est nombreuse. Ainsi la propagation des souris ou des insectes qui pullulent un peu partout le montre. Par conséquent, la nature combat toujours le risque de destruction de l’espèce, comme en ce cas par le nombre des individus qui la composent.
Aristote le disait dès le début des Parties des animaux : « quand il s’agit de la nature, il faut s’occuper de l’assemblage [21] ». Ici ce n’était pas seulement l’homme de science, en quête de démontrer la rationalité de la nature qui parlait, mais aussi le philosophe convaincu que, répétons-le : « chacun réalise sa part de nature et de beauté ».
Si Aristote, notamment avec l’exemple de la main, n’oublie pas la place privilégiée de l’homme, le vivant ne nous apparaît pas moins comme une totalité à respecter comme telle, comme une vaste horloge, dont chaque pièce doit être l’objet d’attention si l’on veut que la mécanique fonctionne ; en somme comme une immense orchestration dont la moindre note, fourmi ou crapaud, mérite considération de notre part.

 


[1] Aristote, Les parties des animaux, traduit du grec par Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1990, I, 5.

[2] Ibid.

[3] P. Louis, La découverte de la vie : Aristote, Paris, Hermann, 1975.

[4] Aristote, Les parties des animaux, op. cit., I, 5.

[5] Ibid., II, 13.

[6] Ibid., II, 14.

[7] Ibid., II, 10.

[8] Ibid., II, 7.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid., IV, 8.

[14] Ibid., III, 2.

[15] Ibid., IV, 12.

[16] Aristote, De la génération des animaux, traduit du grec par Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1961, IV, 8.

[17] Ibid.

[18] Ibid., II, 6.

[19] Aristote, Les parties des animaux, op. cit., III, 1.

[20] Ibid., IV, 10.

[21] Ibid., I, 5.

Voltaire et le végétarisme

« Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme que parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir […]. Et dans l’humble mesure du possible, changeons (c’est à dire améliorons s’il se peut) la vie. »

Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur.

Voltaire n’eVoltaire, Pensées végétariennesst pas l’auteur d’un ouvrage spécifiquement dédié à la question du végétarisme. En revanche, à partir de 1761, il a rédigé de nombreuses pages exprimant son approbation de « cette formidable loi par laquelle il est défendu de manger les animaux nos semblables ».

Au fil de ses textes, il s’intéresse en particulier à la pensée de Pythagore, de Porphyre [1], à l’hindouisme, retrouvant là des apologies importantes du végétarisme.
S’articulant avec ces réflexions philosophiques anciennes et profondes, la pensée de Voltaire insiste sur la sensibilité animale, critiquant au passage la théorie de l’animal-machine de Descartes, et de ce fait sur la responsabilité des hommes dans la souffrance qu’ils infligent aux bêtes. Ainsi écrit-il dans son Traité sur la tolérance : « il faut n’avoir jamais observé les animaux pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la souffrance, de la joie, de la crainte, de l’amour, de la colère, et de toutes leurs affections ; il serait bien étrange qu’ils exprimassent si bien ce qu’ils ne sentiraient pas. »

Plus largement, à travers notamment les images de boucheries, l’interrogation porte sur l’accoutumance des hommes à la barbarie, au carnage et, au fond, sur leur disposition au mal.


[1] L’ouvrage Traité de Porphyre, touchant l’abstinence de la chair des animaux a été traduit du grec en français en 1747, par Jean Levesque de Burigny.

Pensées végétariennes
VOLTAIRE
Recueil établi par Renan Larue
Mille et une nuits, 2014
96 pages