Entretien avec Robert Misrahi, philosophe

À propos de la jouissance

Auteur de nombreux ouvrages, Robert Misrahi a notamment écrit La jouissance d’être, Le sujet et son désir (1996) et 100 mots pour construire son bonheur (2004). Au cœur de son œuvre philosophique, une doctrine du Désir-sujet, c’est-à-dire du sujet comme libre désir, dont l’objectif profond est une éthique de la liberté heureuse.


[Entretien réalisé en 2004]

 

À quelles conditions estimez-vous que la jouissance exprime une authentique jubilation de l’être ? Pouvez-vous en particulier revenir sur la notion de conversion réflexive déterminante dans votre appréhension de la jouissance ?
Je distingue la jouissance au sens ordinaire de plaisir ; la jouissance dont parlent aussi les psychanalystes et qui désigne la satisfaction d’une souffrance subie ou imposée à l’autre ; et enfin la jouissance vraie qui implique la jouissance d’être et qui désigne ce que j’entends précisément par jouissance.
Celle-ci exprime en effet « une authentique jubilation de l’être ». Pour en saisir les conditions, il convient de préciser un peu sa définition et ne pas se contenter d’une simple évocation du terme. Cette jouissance est la joie qui résulte de l’accord intégral avec soi-même (ses actes et son existence), cet accord résultant de l’accomplissement véritable de son Désir au travers de grandes joies actives et créatrices.
La jouissance devient alors non seulement la joie du Désir accompli, mais encore la joie d’être et d’exister.
La condition fondamentale de l’accès à cette jouissance est en effet la conversion réflexive. Elle renverse et inverse notre regard sur nous-même, sur les autres, et sur le sens de l’existence. Elle fait alors émerger trois vérités : comme Désir-sujet, nous sommes la source de toute valeur et de toute signification, nous sommes toujours créateurs et responsables ; dans la relation, autrui est un sujet qui est un centre comme nous et non un instrument ; et enfin la signification de l’existence, c’est-à-dire notre vocation humaine et notre potentialité, réside dans la poursuite et la réalisation effective du bonheur (par les actes de la joie) et non pas dans la délectation de la souffrance, de la mort et du « tragique ».
Par cette conversion réflexive (qui est à la fois analyse et décision, pensée et désir) nous pouvons nous libérer des biens imaginaires, des dogmes et des faux combats, et nous pouvons dès lors déployer la reconstruction de notre Désir.
Ainsi la jouissance vraie et, en elle, la jouissance d’être, est simultanément réflexive et existentielle, « rationnelle » et « affective ». Elle est la vie même du Désir, intelligemment reconstruit, maîtrisé et déployé.

« Pour jouir pleinement de l’être et du présent, il faut être éveillé et perspicace, dynamique et poète. »

L’on éprouve quasi inévitablement une déception entre l’avenir désiré et sa réalisation dans le présent, d’autant plus, comme l’a montré N. Grimaldi [1], que ce présent correspond davantage à ce que nous en avions imaginé. Ce sentiment de « carence » du présent doit-il selon vous être imputé au statut fallacieux de notre imagination, à la dimension d’attente de notre conscience ou bien à une appréhension tronquée de notre Désir ? Comment dans ces circonstances rendre au présent toute sa densité ?
À mon sens il n’est pas inévitable que le présent soit décevant. C’est une idéologie tragique qui gonfle cette expérience simplement éventuelle et empirique pour en faire une donnée de base, structurelle et « tragique ». Au contraire, Victor Segalen montre bien dans son « Carnet de route » que la réalité est en fait souvent plus riche et plus somptueuse que les anticipations vagues et inconsistantes de notre imagination à propos de cette même réalité (il parle d’une ville chinoise, anticipée au-delà d’un col de montagne).
Ce sentiment d’un présent décevant est dû à une faiblesse de notre perception et de notre Désir, mais aussi à une sorte de ressentiment systématique contre le réel et les autres, à une sorte de paresse également. Pour jouir pleinement de l’être et du présent, il faut être éveillé et perspicace, dynamique et poète. L’homme déçu est celui qui n’est poète qu’en imagination et qui refuse (méchamment ou pauvrement) de l’être dans sa vie réelle.

« […] dans la souffrance extrême où nous sommes parfois comme engloutis et confrontés au choix ultime de la vie ou de la mort, nous pouvons trouver la force de révolte et de régénération qui nous fera instaurer un nouveau commencement, une nouvelle manière de vivre, une nouvelle jouissance. »

« Le sujet, après sa conversion réflexive, a dépassé le stade où l’existence peut côtoyer le morcellement ou la dispersion ; le sujet, valablement fondé, a dépassé le stade de l’incertitude et les menaces de la “vanité” ou de l’“éphémère” ». Comme vous l’écrivez, la jouissance pleine est aux antipodes de toute perspective tragique. Comment, en conséquence, appréhendez-vous l’alliance profonde entre la lucidité tragique, l’intériorisation de notre finitude et l’affirmation du caractère jubilatoire de l’existence reconnue par d’aucuns (Nietzsche, Rosset…) ? N’est-elle en aucun cas en mesure de frayer un chemin à la jouissance ?
Pas plus que Grimaldi, Nietzsche ou Rosset ne sont pour moi des autorités en matière d’éthique existentielle.
C’est par facilité et refus de nos responsabilités dans l’émergence du malheur, que l’on affirme que le tragique est nécessairement lié à la joie. Méfions-nous de l’ambivalence complice. Faire du tragique une joie est une étrange démarche, une sorte de renonciation au travail ou au combat de perfectionnement de la réalité. Heidegger aimait Nietzsche, mais il aimait aussi l’angoisse, Hitler et la mort : disons plutôt la mort des autres. Qu’ont fait Nietzsche ou Rosset contre l’injustice dans le monde ou contre leur propre angoisse ?
La tyrannie, la famine, la maladie et la guerre sont des événements fréquents mais non nécessaires, des drames mais non des « destins tragiques ». Ils sont donc dépassables et d’ailleurs souvent dépassés (invention de la démocratie et du droit, développement de la médecine ou de l’agriculture pacifique, etc.). Il y a souffrance (contingente) et non pas tragédie (nécessaire).
Ce n’est pas la tragédie (ou la guerre…) qui fraie un chemin à la jouissance de vivre : c’est la réflexion, la connaissance et l’intelligence.
Ce qui reste vrai et que ces auteurs n’ont pas songé à reconnaître, c’est que dans la crise profonde, dans la souffrance extrême où nous sommes parfois comme engloutis et confrontés au choix ultime de la vie ou de la mort, nous pouvons trouver la force de révolte et de régénération qui nous fera instaurer un nouveau commencement, une nouvelle manière de vivre, une nouvelle jouissance. Mais le drame et la souffrance auront été laissés derrière nous.
Ce mouvement de recommencement radical n’est pas une fiction : il est la possibilité même de cette liberté qui définit toute conscience.

J’ai pu lire à votre propos : « Itinéraire d’un philosophe heureux ». Cette expression caractérise-t-elle adéquatement à vos yeux votre cheminement intellectuel ?
Oui, cette expression dit bien mon cheminement intellectuel. Précisons cependant. Ma vie (enfant de chômeurs immigrés et persécutés) et ma pensée sont bien un itinéraire vers l’accroissement et la consolidation de la joie de vivre, mais cet itinéraire aboutit effectivement à un présent heureux et libre, à la fois immobile et en mouvement, contemplatif et actif, sensible au « manque » qui fait la vie même du Désir et à la plénitude qui seule dit le sens et la vérité de ce Désir.


[1] Nicolas GRIMALDI, Bref traité du désenchantement, Paris, P.U.F., coll. « Perspectives critiques », 1998.

Repères bibliographiques :
100 mots pour construire son bonheur, Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2004.
L’être et la joie. Perspectives synthétiques sur le spinozisme, Encre marine, 1997.
Qu’est-ce que l’éthique ?, Armand Colin, 1997.
La jouissance d’être, Le sujet et son désir, Encre marine, 1996.
Construction d’un Château, Paris, Le Seuil, coll. « Points sagesses », 1995.
La Problématique du sujet aujourd’hui, Encre marine, 1994.

Parutions
  • Revue L’Aleph, « La Jouissance », n°13, septembre 2004.

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