Être de boue

« Personne ne connaît notre désespoir. Quand nous sommes seuls. »

Joyce Carol Oates, MudwomanVa-et-vient entre la boue, boue de l’abandon et du sauvetage de l’adoption – Mudgirl – et son existence présente, celle de M.R. L’existence d’une femme brillante, droite, concentrée sur sa carrière d’universitaire.

Mudwoman est également amoureuse d’un homme lointain, Andre Litovik, son amant (secret). « Elle avait un faible pour les hommes d’une intelligence exceptionnelle – ou, du moins, d’une intelligence supérieure à la sienne. Pour ne pas avoir à dissimuler la sienne. L’ennui était que, dans sa vie, ces hommes-là semblaient avoir été invariablement plus âgés qu’elle. Parfois cyniques. Parfois usés comme de vieux gants, des bottes éculées. La plupart étaient mariés, et certains pour la deuxième ou troisième fois. » Est-elle vraiment amoureuse d’Andre ou bien, comme elle s’en fait la réflexion, « peut-être était-elle tombée amoureuse d’Andre Litovik parce qu’il était inaccessible » ?

Elle – préparée à tout : accomplir sa tâche de présidente d’université, poursuivre ses recherches en philosophie, affronter les désaxés comme Alexander Stirk.

Elle – seule – intensité. « Seule, M.R. vivait plus intensément que si elle avait vécu avec quelqu’un. Car la solitude est la grande fécondité de l’esprit, quand elle ne signe pas sa destruction. »

Elle – seule – son amant (secret). Solitude que résume peut-être sa chute dans l’escalier au cours d’une nuit : se cogner le crâne, se retrouver le corps meurtri, la respiration coupée… Chuter, avoir mal sans crier, juste « des grognements, des sanglots d’étonnement, de douleur, d’humiliation – Seule – Seule – comme ça. »

Ce moment où ils sont en bas, éminents collègues, à l’attendre pour le dîner. Elle, en haut, à maquiller les marques de sa chute, prise d’un violent mal de ventre. « Mudgirl à l’étage sur l’horrible siège des toilettes, le visage défait et maculé de larmes, et M.R. Neukirchen au rez-de-chaussée, à la place qui était la sienne. » Elle descend, elle participe, sa pensée s’échappe du côté de la boue. Elle ira jusqu’au terme du dîner.

Elle tiendra son rang, assumera ses responsabilités. Son existence, comme ça, celle-là : « C’est ma vie maintenant. Je la vivrai ! »

Mais Mudgirl gronde tandis que M.R. Neukirchen se surmène. Son âme se disloque peu à peu et Mudwoman est menacée par la folie… Parviendra-t-elle à s’extirper de la boue ?

La tension des dernières heures de lecture où l’auteur nous amène à flotter entre rêve-cauchemar et réalité, où l’on a peur de la rechute ou de la chute finale, que celle-ci soit due à elle-même ou à la crasse d’autrui ! Il y a une intensité, une force dans l’écriture qui vous tient, vous étreint et vous fait battre le cœur en même temps que Meredith.

Mudwoman
Joyce Carol OATES
traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
Points
2014
576 pages

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