6 min de lectureFélix Vallotton

 » Je crains bien d’être une gloire posthume. »

F. Vallotton, Journal, 1919.

Félix Vallotton - The Ball - Google Art ProjectDe Vallotton, je n’avais guère qu’un souvenir, celui d’une toile vue des années auparavant : Le Ballon (1899), qui offrait la vue aérienne d’une petite fille courant après sa balle et échappant aux prises de l’ombre.

Quand je suis entrée dans le musée [1], et que j’ai entamé ma déambulation, j’ai vite été frappée de surprise. Par-delà le lien initial et connu de Vallotton avec le groupe des Nabis, ressortent surtout la dimension énigmatique du personnage et la singularité de son œuvre. L’on sent une nature sombre, l’on découvre l’expression d’un réel pessimisme. L’on se surprend parfois à ressentir un apaisement, une forme de sérénité (cf. certains paysages comme Le Repos, Honfleur – 1909), et puis très vite le tourment, le malaise intérieur réinvestissent l’atmosphère. Un regard lucide, souvent cruel (cf. divers portraits), sarcastique, rarement attendri, en tout cas sans concession. Tentons de mettre en évidence les différentes facettes de cet artiste complexe.
Après une série de toiles proches des Nabis (1893-1902) par la technique des aplats de couleur, deux thèmes prennent une place centrale dans son œuvre : le nu et le paysage.

Le nu et le paysage

À partir de 1904, les nus emplissent l’espace. La représentation du nu féminin, en particulier, affine son identité artistique. Les corps prennent tout leur relief, une émotion trouble se dégage. La représentation des corps frappe en effet par son absence de chaleur. Sous les yeux, défilent des chairs froides, pour ne pas dire glaciales. Ce que l’on saisit mieux à travers ses propres mots écrits en 1910 : « les corps humains comme les visages ont des expressions individuelles qui accusent, par des angles, par des plis, par des creux, la joie, la douleur, l’ennui, les soucis, les appétits, la déchéance physiologique qu’imprime le travail, les amertumes corrosives de la volupté ».
Rendue par une technique lisse, des formes nettement délimitées, l’humanité qui nous est servie semble découpée au scalpel de sa vision désabusée. Ce qui se retrouve également dans les grandes allégories ou mythologies que Vallotton réalise à ce moment-là (Enlèvement d’Europe, 1908 ; Orphée dépecé par les Ménades, 1914). La Haine (1908) est une toile, à cet égard, des plus révélatrices, traduisant explicitement au passage sa manière négative de voir les relations hommes-femmes. Pessimiste, sans illusions sur ses congénères, l’artiste se démarque de ses confrères nabis qui s’attardent davantage sur la connivence, l’intimité des êtres.

Ensuite, dès 1909 (et ce jusqu’à sa mort), c’est au tour du paysage d’occuper une place majeure. On trouve beaucoup de gris, de vert, de mauve au sein d’une combinaison de réalisme et d’imaginaire. Outre, ici ou là, un timide apaisement à la faveur de certains paysages (immobilité silencieuse, atmosphère quasi onirique), on retient surtout les ciels sombres, brumeux ou balayés de nuages et l’expression de la petitesse humaine face à la magnificence de la nature (Coucher de soleil blanc jaune, 1911). La vision s’arrête sur la représentation du soleil mourant ou celle des feux (Les Feux, 1911), symbole de la fin, de l’agonie, fut-ce celle du siècle ou de l’homme. N’écrira-t-il pas lui-même : « La vie est une fumée, on se débat, on s’illusionne, on s’accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et la mort est là » (Journal, 1921). Constat de l’impuissance des hommes, de la vanité de l’existence, auquel renvoie notamment son Chemin sous la pluie (1914). Un chemin qui ne semble mener nulle part, sinon à une sorte de cul-de-sac rendu par une sombre et menaçante barrière d’arbres.
Ce chemin, en raison de sa date d’exécution, est sans doute à relier également au climat de guerre qui émerge alors. En effet, le conflit qui éclate retient particulièrement l’attention de Vallotton et lui apporte une nouvelle source d’inspiration.

L’heure de la guerre

Dans la réalisation de ses toiles de guerre, Vallotton cherche à se situer au plus près des émotions. Pas de personnages, une atmosphère captée : les brumes, les lumières, les éclats. Se dégage la volonté, selon ses propres dires, de peindre des « forces » plutôt que les effets matériels. Ainsi notamment ses paysages de ruines et d’incendies (1915) et Verdun par la suite (1917). Pas de place à la sentimentalité, il montre les paysages torturés et les feux dévastateurs de la guerre. La boucherie, les morts en chaîne ressortent d’autant plus. S’exprime aussi le désir de revanche, surtout à travers son frappant triptyque : Le deuil – le crime châtié – l’espérance (1915), allégorie de la vengeance de la France.

L’acuité du regard de l’artiste, les touches tranchantes et crues de son pinceau, font profondément ressentir le souffle déchirant de la guerre. Conflit douloureux, exaspérant, qui aboutit à cet absurde carnage, à ces morts innombrables ensevelis sous les ruines ou sous l’«alignement impeccable» des croix du cimetière (Cimetière militaire de Châlons – 1917).
Mais là ne s’arrête pas le parcours au sein de l’œuvre. Autre dimension notable, l’artiste militant qu’a incarné le ténébreux Félix.

Le militant

Age du papierTrès tôt, Vallotton exécute de nombreuses gravures sur bois (xylographie), qui lui ont rapidement apporté une reconnaissance internationale. Ainsi sont-elles parues dans diverses revues, telles que La Revue Blanche, Le Courrier français et Le Rire dès 1894, Le Cri de Paris, le Scribner de New-York (vers 1900), et bien d’autres encore. Les dessins et gravures de l’artiste révèlent encore une autre facette du personnage. Il réagit vivement aux événements de la vie politique et sociale de son temps : affaire Dreyfus, guerre des Boers, politique coloniale française… L’on est saisi par nombre de gravures, ainsi que par diverses lithographies parues dans Le Rire, Le Cri de Paris ou encore L’Assiette au Beurre. Expression de son amère vision du monde, notamment à travers les scènes traduisant sa sympathie pour le mouvement anarchiste et son regard critique envers la société bourgeoise de son époque (L’Anarchiste, 1892 ; L’Exécution, 1894). On sent la ville s’enfler, dégager son grondement sourd. L’attention est captée par sa sensibilité au quotidien urbain, à la vie de la rue et aux petites gens qui gravitent sur ces pavés inégaux. Vallotton nous fait entrer dans la diversité de la foule. Là encore, là toujours, l’enthousiasme n’est pas de mise. Ressortent le tumulte des hommes, la violence des éléments : averses et nuits noires, rixes, suicides traduisent un évident malaise intérieur. Vallotton ausculte, dissèque, emporte dans ses images le mouvement complexe de la bourrasque humaine. Un courant sombre traverse son œuvre, la travaille par en dessous, posant des ombres, figeant des gestes, décalquant d’inquiètes postures.

Vallotton laisse la trace de ce bien étrange artiste, aux contours difficilement saisissables. Il n’embrasse aucune mode. Il ne s’adosse qu’à lui-même, qu’à sa sensibilité écorchée. Il suit son propre courant, amer courant…


[1] Article rédigé à l’occasion de la rétrospective offerte par le Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2001 : « Le très singulier Vallotton, 1865-1925 ». Exposition d’une centaine de toiles, et de presque autant de dessins et gravures, qui a constitué alors une remarquable occasion d’explorer l’œuvre du peintre et graveur français.

Parutions
  • Webzine Plumart, n°28, avril 2001.
  • Revue L’Aleph, « Artguments », n°7, juin 2001.


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