3 min de lectureL’Endormeuse

L’Endormeuse est une nouvelle remarquable de Guy de Maupassant, écrite en 1889, dans laquelle il s’attache à relever le sort douloureux réservé par la société aux candidats au suicide, appelant par là même à la reconnaissance de la liberté de la mort volontaire.

Le personnage de L’Endormeuse entame la lecture du journal : « j’aperçus ces mots : “Statistique des suicides” et j’appris que, cette année, plus de huit mille cinq cents êtres humains se sont tués. » Dès lors, il pénètre au cœur de ce climat asphyxiant où s’effondre la logique vitale, imaginant cette foule des morts volontaires et faisant défiler dans son esprit les multiples modalités du suicide. Poison, couteau de cuisine, rasoir, corde ou chute dans les flots… Il entend leur mal de vivre, sent leurs angoisses, sait les chagrins qui les ont menés jusqu’à ce seuil sinistre « car je sens l’infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l’a sentie. Comme je les ai compris, ceux qui, […], ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d’une récompense tardive, […], et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie. »

Lorsque la comédie n’est plus que « honteuse », que les jours paraissent seulement féroces, et qu’aucune parcelle d’existence ne semble décidée à ménager d’ouverture joyeuse, alors l’atmosphère devient insoutenable et dessine les gestes de l’arrêt volontaire. « La sensation de la vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche » a déserté les lieux. Les yeux deviennent fixes, le souffle s’étrangle et les lèvres se crispent. « Le suicide ! mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus ! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l’ouvrir et passer de l’autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés ! »
Alors, les mots de Maupassant l’expriment au plus juste, le suicide peut être abordé sans jugement hâtif et ce sas de sortie compris comme ce non-emprisonnement essentiel, puisque demeure « toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer ».

L’auteur se fait le porte-parole de ces « désespérés las de vivre » et formule une adresse au monde, à la société qui, imagine-t-il, un jour « comprendra mieux », autorisant une mort plus douce, « qui ne soit point répugnante ou effroyable ».
Il imagine même un lieu où l’on irait mourir en douceur, grâce à l’Endormeuse, dispositif inoculant la mort via l’émanation d’un gaz imperceptible et parfumé. Au-delà de cette rêverie et des prolongations que l’on pourrait faire du côté de l’euthanasie [1], le message délivré est bien celui d’une meilleure compréhension de cet acte existentiel. Autrement dit, laisser de côté les postures morales simplistes et culpabilisantes, comme si le suicidé n’était qu’un démissionnaire lâche, pour une invite à la compassion envers la détresse humaine – il y a un homme qui n’en peut plus.

L’Endormeuse
Guy de MAUPASSANT
L’Écho de Paris
1889


[1] Rappelons que le mot « euthanasie » signifie bonne mort, mort douce et sans souffrance et non comme le traduit l’acception moderne : « geste ou omission du geste qui provoque délibérément la mort du malade qui souffre de façon insupportable ou vit une dégradation insoutenable ».

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