6 min de lectureTrajections II

Présentation

Trajections II répond au même principe que Trajections : laisser les émotions prendre corps, les sentiments se définir, les pensées s’asseoir, les réflexions cheminer. Ne pas aller chercher les mots, mais les laisser venir à soi et se formuler après une lente infusion intérieure ou dans l’intensité fugace de l’instant. Retenir ensuite les fragments susceptibles de caractériser le pouls fragile d’une existence en quête d’elle-même.

1

Serrer les paupières et pleurer à la tombée de la nuit. Et pourquoi pas maintenant ?

 

Retrouvée l’émotion, la chaleur de ses bras. Elle vient la chercher certaines nuits. Ce n’est pas elle pourtant qu’il faudrait retrouver. Le corps garde la mémoire des pressions intenses… Plus que l’esprit ne le voudrait sans doute. Ne pas retrouver, mais libérer, trouver une chaleur nouvelle, se lover dans une autre tendresse. Pour revivre et sur-vivre. Respirer ailleurs. Plaquer ses paumes sur cette autre peau non encore visitée et dévastée. La laisser s’assouplir, se donner à soi, selon un geste inconnu, un rythme insoupçonné, brisant les champs trop labourés de l’esprit. Peau, indice d’un être non déjà cerné, osant tout renouveler, décloisonner, exténuer, époumoner. À portée de corps ?

 

Vivre en apesanteur entre fantasmes et ancrage dans le réel. Laisser son esprit glisser dans des scènes sensuelles, s’imaginer soutenue par ce regard si proche, tout en creusant le lit de sa solitude. Là est la véritable meurtrissure : une joie bafouée, un échange interdit, tandis que l’on est convaincu qu’il serait exaltant, lumineux, jubilatoire. Est-ce la clé de toute existence qui a noué une étreinte trop étroite avec la mélancolie ? Recherchant toujours des sommets mort-nés ? Ou bien cherchant à se liquéfier chaque fois un peu plus jusqu’au geste terminal ?

 

Un homme assis sur une borne en pierre, tourné vers les quais du fleuve. Il semblait heureux, fasciné par les lumières de la ville déjà plongée dans le noir. Elle a envié son sourire, sa félicité du moment. La ville, les lumières, une petite borne en pierre pour assoir ses pensées et libérer son sourire.

 

Au départ quelques mots simples. Comme une brise légère et délicate. Des mots qui n’ont fait que croître donnant naissance à de longues phrases, enroulant chaque lettre comme dans une large écharpe. Les enrobant, oui, de chaleur, les percutant de pointes humoristiques, leur donnant un pouls véritable installé au bord de la frontière amicale. Ensuite, c’est la vibration du téléphone, le petit tintement des messages qui disent : « il t’a répondu », « il pense à toi ce matin », « ton texte l’a intéressé », « il a envie de te faire rire », « ta musique le touche ». C’est l’addiction de la relation à distance, de l’échange privilégié qui se joue des heures et des codes du quotidien. C’est l’installation dans le fantasme, l’écho débridé du corps et de l’esprit.
C’est l’envie de se rapprocher. Le verbe qui craque, la peur qui s’instille. L’éloignement qui déchire, qui donne envie de se replier comme une page froissée… Le silence qui inquiète, angoisse, abat les humeurs. L’obligation de se remettre debout, seule. SEULE.

 

Soirée festive. Apprécier la compagnie des autres. Se sentir bien. Aller aux toilettes. Se dire qu’on a juste envie de crever.

 

La fin d’une inspiration.
La fin dans le silence s’évertuant à tuer l’attente.
La fin dans le mépris et la tristesse profonde que sa lâcheté a infusés dans ses veines.
La fin de mois émus et troubles dont elle escomptait une éclaircie improbable…

 

Avoir tout relu. Envie de vomir.

 

Partir du blanc des mots. Non écrits et non prononcés. Réaliser que l’on ne s’est jamais senti méprisé de la sorte. Sentir cette forme d’humiliation au plus profond de soi, mépriser à son tour l’inélégance, la petitesse, le peu de considération qui a cinglé son visage. Comprendre que, derrière le jeu de l’attirance et de la séduction, se cachait un être dépourvu de véritable sensibilité. Intérioriser que l’intelligence déployée voilait peut-être une pathétique pauvreté intérieure. Ne pas savoir. Avoir mal. Se dire que l’on fera son possible pour ne plus jamais subir cela.

 

Un jour elle ne cherchera plus son nom. Un jour, elle n’éprouvera pour lui que mépris et indifférence. Tout sera terminé. Ce jour arrivera. Ne pas savoir ce qui l’attriste le plus : qu’il faut en arriver là ou que cela se produira.

 

En attendant : le degré insoupçonnable du manque. La froideur qui tue l’estime. Le silence qui court-circuite le rire.

 

Fermer la fenêtre. Et pleurer.

2

Être là. Se sentir à nouveau protégé, entouré. Pour un jour, deux peut-être. Le prendre comme un don et remercier les siens.

 

Y penser. Toujours. La coloration de cette pensée ? Perte d’une tendresse intérieure. Disparition des mots flottant élégamment sur les rives de l’intime. Y penser dans l’incapacité d’arracher la fibre dernière de cet attachement. Peur de signer là le retrait, la mort de l’audace. Angoisse de la clôture du moi.
Elle. À nouveau. Égarée dans le maelström de ses ombres.
Se débattre ?

 

Sentir la fin. Donner son bras comme un appui, mais aussi comme un constat de mort approchante. Voir l’esprit s’échapper quelques instants, puis revenir, mais après ce détour confus. Redouter l’installation de l’égarement, craindre la chute.
Se demander si la déliquescence de ceux que l’on aime est là pour amoindrir la peine parce que la douleur nous fera peu à peu souhaiter que cela cesse, ou bien s’il s’agit seulement du travail implacable des vices du temps. L’indifférence et la mort sont au gouvernail et, piteux et impuissants, nous restons sur la rive à constater les dégâts.

 

Savoir qu’il lui manquera toujours un peu. Au creux du ventre. Au frémissement des neurones. Au détour des lignes. Au terme d’une belle journée ensoleillée. Comme un sourire qu’elle ne pourrait partager qu’avec lui. Elle fera sans mais elle le sait.

 

[2015- ]

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