2 min de lectureDe plus loin

Billet de confinement - 06/05/20

“Surtout, disons-le lentement… […]. Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes “pressés”. […] se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent, – comme un art, une connaissance d’orfèvre […] au sein d’un âge de “travail”, autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite “en avoir fini” avec tout”.

Friedrich Nietzsche, « Avant-propos », Aurore, 1886.

Le monde s’est tu et j’ai, pour la première fois, entendu nettement le chant des oiseaux depuis mon appartement. J’ai apprécié ce silence des hommes et cette partition ailée qui fait si souvent défaut dans la vie citadine.

Et puis j’ai senti tout s’éloigner peu à peu : avec le corps des autres, c’est la chaleur de leur affection qui a commencé à se raréfier.

Les figures de proches défunts sont alors revenues avec force dans mon esprit, imaginant chacun d’entre eux se prononcer sur la situation. Qui aurait adopté un ton grave, qui aurait déployé son humour prenant cela avec un détachement plus ou moins feint, qui aurait pris des nouvelles scrupuleusement ou se serait fait plus discret, profitant de ce temps pour se livrer à un recueillement… Cet espace-temps clos sur lui-même exhale cruellement le manque des échos de tous ces êtres aimés. Je vois défiler leurs visages, je devine leurs mots, je me remémore leurs gestes, sachant que je ne les retrouverai jamais.

Bientôt la vie reprendra son tumulte. Je pressens l’agression des bruits et celle des voix envahissant à nouveau l’espace. Je redoute l’afflux des corps, l’image de la foule. Non par crainte d’une infection, mais de la difficulté à supporter le trop-plein du monde. Et l’absence de nos morts s’écrasant sous les semelles des vivants pressés.

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