2 min de lectureNoble misère

« Dur métier que le nôtre. » J’étais assise à une table de « Chez Zadar », petit troquet de la rue… Le véritable troquet : lieu de concentration des paumés avinés du quartier qui viennent commencer leur journée, la finir ou encore les deux à la fois, scotchés au comptoir graisseux  de la petite salle étriquée. Comptoir graisseux mais généreux. Le patron, Michel, dit « Mimi », ne compte plus les bouteilles qu’il déverse pour rien dans leurs gosiers avides. Ce qu’il veut : leur donner la chaleur que leurs yeux fiévreux ne cessent de quémander. Et tant pis s’il fait faillite ! C’est ce qu’il m’a dit au moment où il m’offrait peut-être mon cinquième verre de Sauvignon. Le « dur métier que le nôtre » a résonné à mes oreilles à peu près à ce moment-là, à ce moment où l’alcool m’avait suffisamment assouplie pour que d’emblée je sois à l’écoute de ces êtres que je voyais mal, tapis  dans l’ombre du fond de la salle. Moi j’étais dehors, à la terrasse : à ces mots qui m’étaient adressés, j’ai tourné la tête. Devant moi un visage ravagé mais jovial, des mains abîmées mais ouvertes : un homme qui voulait parler. Mon visage l’avait peut-être inspiré. Je lui ai demandé quel était son métier. « Facteur » m’a-t-il répondu d’un air rieur. « À chaque arrêt, il te faut répondre avec le même entrain au “viens boire un coup”. Il te faut boire tous ces verres tout le long du parcours offerts. Et après… tu te retrouves là, vers la fin de l’après-midi avec plus de trois grammes dans le sang. Il ne te reste plus qu’à te finir et… à rentrer tant bien que mal. » Le plus dur : rentrer, les sacoches vides de tout courrier et les veines gonflées d’eau de feu. « Ça, c’est mon vélo », a-t-il conclu fièrement, l’instrument de son métier, de sa vie : balade mortelle au milieu de ses congénères. Le mieux serait qu’il crève, entre deux verres, sur son vélo.

Je suis repartie, le soir tombait, un peu bourrée de « Chez Zadar ». « À bientôt » m’a lancé « Mimi » que je rencontrais pour la première fois. « À bientôt », ai-je répondu. Sans doute y retournerai-je…

[1995]

Parutions
  • Revue L’Aleph, « Autour de la télévision », n°0, novembre 1998.

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