5 min de lectureEntretien avec Pierre Bruyas

À propos de la guerre d'Algérie

Pierre Bruyas est né en 1942 à Alger de Guy et Yvette Bruyas.
Yvette Bruyas est née en 1914 à Mostaganem (département d’Oran) de parents nés en Algérie l’un et l’autre.
Guy Bruyas est né à Rivoli (département d’Oran), petit village près de Mostaganem, de parents nés tous deux en Algérie.

Pierre Bruyas revient sur son départ d’Algérie, son regard croisant ses souvenirs ensoleillés et sa mémoire blessée.


[Entretien réalisé en 2000]

 

Tu es né en Algérie et tu en es parti dans le sillon de la guerre en 1961 : que représente pour toi cette période de ta vie ? Quelles sont les images qui s’imposent à ta mémoire ?
Je peux dire que le départ d’Alger fut pour moi une véritable fracture dans mon existence. Pendant des années la vie en métropole a été ressentie comme un déracinement, tout me manquait : le soleil, les odeurs, l’espace, la végétation, la population algérienne dans sa diversité. Je ne pouvais m’empêcher de voir défiler dans ma tête les images de mon enfance, de mon adolescence dans ce pays que j’aimais et auquel on m’avait arraché sans espoir de retour ; j’avais l’impression d’être un étranger.
En écrivant ces lignes j’ai tout à coup l’impression de revivre cette époque et les mêmes sentiments remontent à la surface.
Ces dix-huit ans vécus dans ce pays resteront ineffaçables jusque dans ma chair ; ce sont des années ensoleillées de grand bonheur dont je garderai toujours la nostalgie.

Penses-tu que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable ? Et si oui crois-tu que des modalités pacifiques auraient pu être mises en place ?
Je pense que l’indépendance était inéluctable à partir du moment où la France n’avait pas su accorder la citoyenneté française aux Arabes, alors qu’elle en avait fait des soldats qui devaient mourir pour le drapeau français. Ce fut la grande erreur.
Des modalités pacifiques étaient certainement possibles mais difficiles à imaginer compte tenu de la soif de pouvoir du FLN pourtant bien amoindri sur le terrain depuis 1958. Je reste pourtant persuadé que la population arabe dans sa majorité ne souhaitait guère le départ des français « pieds noirs ».

Estimes-tu que la guerre d’Algérie reste aujourd’hui encore une tranche de notre histoire que nous n’avons pas digérée ? As-tu, d’un point de vue plus personnel, le sentiment d’avoir été trahi par la France ?
La guerre d’Algérie est une tranche de l’histoire qui, à mon sens, n’intéresse guère les Français et qu’ils se sont empressés de digérer, ce qui n’est évidemment pas le cas des Français d’Algérie.
La France nous a effectivement trahis, et elle a la mémoire bien courte la France. En effet elle a vite oublié qu’à partir de 1942 ce furent les pieds noirs (dont 17 classes furent mobilisées, soit plus qu’en 14-18) et les Français musulmans qui ont relevé l’honneur de la France après la débâcle douloureuse de mai-juin 1940 (campagne de Tunisie, d’Italie, débarquement de Provence…). Les jeunes métropolitains ont montré bien peu d’enthousiasme à combattre en Algérie à part quelques unités d’Élite.
Et combien fut tiède l’accueil des rapatriés en 1962…
Pour toutes ces raisons je garderai toujours une rancœur vis-à-vis des Français, pris dans leur globalité bien sûr.

Que voudrais-tu transmettre aux générations qui n’ont pas vécu la guerre d’Algérie ?
Ce que je voudrais dire aux générations futures ?
D’abord rappeler ce que je viens de dire sur le comportement peu glorieux des Français vis-à-vis de leurs frères d’Algérie. Et ensuite montrer le magnifique travail que la France a réalisé dans ce pays en seulement cent-trente ans de présence. D’abord sur le plan humain puisque la population est passée d’environ 800. 000 à 11 millions, ensuite sur le plan économique amenant ce territoire à dépasser l’autosuffisance, enfin sur le plan social (avec la sécurité sociale et les allocations familiales) et sanitaire (magnifique infrastructure hospitalière). Je passe sur l’extraction pétrolière et la richesse qui en découlait.
C’était un beau pays maintenant défiguré par des dirigeants incompétents et corrompus (souvent).


Repères chronologiques sur la Guerre d’Algérie (1954-1962)

1954
01/11 : Le C.R.U.A. (Comité révolutionnaire de l’unité algérienne) déclenche la rébellion armée.
05/11 : Le gouvernement français envoie des renforts en Algérie.

1955
12/12 : Report des élections en Algérie.

1956
Août : Les chefs du F.L.N. (Front de libération nationale) de l’intérieur se réunissent pour la première fois : c’est le congrès de la Soummam dont sera issue la plate-forme du F.L.N.
05/12 : Le gouvernement français dissout les conseils généraux et les municipalités en Algérie.

1957
07/01 : Le général Massu est chargé du maintien de l’ordre à Alger.
29/11 : L’Assemblée nationale vote la loi-cadre et la loi électorale de l’Algérie.

1958
26/04 : 30. 000 Algérois demandent un Gouvernement de salut public après la chute du gouvernement Gaillard.
13/05 : Un Comité de salut public est créé à Alger sous la présidence du général Massu ; on fait appel à de Gaulle.
15/05 : De Gaulle se déclare prêt à assumer les pouvoirs de la République.
01/06 : L’Assemblée nationale investit de Gaulle par 339 voix contre 224.
23/10 : De Gaulle propose la paix des braves au F.L.N.
21/12 : De Gaulle est élu président de la République.

1959
30/01 : De Gaulle renouvelle l’offre de paix en Algérie.
16/09 : De Gaulle proclame le droit des Algériens à l’autodétermination.

1960
24/01 : Début de la semaine des barricades à Alger.
25/06 : Pourparlers préliminaires de Melun.

1961
25/04 : Putsch des généraux à Alger ; de Gaulle assume les pleins pouvoirs aux termes de l’article 16 de la Constitution.
20/05 : Ouverture des pourparlers d’Evian.
14/07 : Recrudescence des attentats de l’O.A.S. (Organisation Armée Secrète).

1962
18/02 : Pourparlers des Rousses.
07/03 : Négociations d’Evian.
19/03 : Cessez-le-feu en Algérie.
03/07 : Le G.P.R.A. (Gouvernement provisoire de la République d’Algérie) s’installe à Alger.

Parutions
  • Revue L’Aleph, « De mémoire… », n°5-6, novembre 2000.

Un commentaire sur “5 min de lectureEntretien avec Pierre Bruyas

  1. Merci pour ce bref rappel. Il manque toujours à mes enfants le récit que leur grand-mère a écrit, surtout depuis que Jacques n’est plus là pour leur parler de sa version de l’Histoire (pas celle de Macron).

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