L’eau de la mélancolie

Résumé

L’humeur noire de la mélancolie peut trouver un champ expressif dans une pluralité d’images. Il est apparu que, parmi celles-ci, l’eau pouvait revêtir une importante puissance d’évocation. Elle est, en effet, à même de traduire le sentiment du néant, l’angoisse de l’enlisement dans ses ombres, mais aussi l’horizon d’un apaisement, celui-ci dût-il se résoudre au choix de la mort volontaire.

 

Abstract

Several images can vividly convey and express black humor causing melancholy. Among those images, water happens to have a strong evocative power; indeed, water can express the feeling of nothingness, the anguish of being trapped in
its shadows, but also possible soothing reassurances, even if they eventually mean the choice of one’s voluntary death.

 

Parution

Visions urbaines

Lowave, Visions urbainesLowave, label des films indépendants sur DVD, nous présente avec Visions urbaines son premier DVD Européen de courts-métrages et films expérimentaux. Une alliance de l’art et de la technologie qui nous convie à une traversée aux abords multiples des méandres de nos espaces urbains.

L’ensemble de ce parcours se compose de onze films, à travers lesquels sont épinglés nombre d’aspects de notre urbanité : ses rythmes quotidiens, ses banales codifications, ses lumières crues, ses vertiges, ses pièges et ses débauches. Depuis les cliquetis, jeux de signaux et autres boutons qui scandent nos gestes quotidiens (Push, Gorka Aguado), jusqu’aux Promenaux de Stefano Canapa, en passant par quelque voisinage grotesque (La nuit où le plancher devient plafond, Rudolf Buitendach) ou, plus durement, par le mortel vol seringué mis en scène par Lombardi-Clan (Le dernier vol), s’offrent à nous une pluralité de visions qui laissent un goût plutôt amer.

Rails, artères, blocs d’immeubles. Incarcération des corps, des êtres dans des décors qui les enferment d’autant plus qu’ils leur échappent. Ainsi le tournis incessant de Fausse solitude (même la solitude semble avoir perdu son nom). Riens à faire et riens à se dire grimaçants maquillés par d’illusoires évasions. On songe à la mortelle extase du dernier vol bien sûr, mais aussi aux shoots de Hi-Fi (Sean Baker) et à l’identité en miettes, dispersée dans les rues, allant pour trois sous jusqu’à se répandre dans le sang versé d’autrui (One last thing, Hilton Earl). Géographie du corps bien souvent impuissante à se calquer sur celle de la ville ou à lui imposer ses propres contours. Même si, avant que The Strip mall trilogy (Roger Beebe) ne vienne clore ce cheminement, filtrent avec les Promenaux – le film à notre sens esthétiquement le plus abouti – quelques rayons de soleil et pas de danse, sous les augures de la « bonne pensée du matin » de Rimbaud. Même si, pas plus.

Visions urbaines dont il faut saluer l’effort de scruter avec un œil artiste, aux nationalités multiples, nos trottoirs, nos fenêtres et le modelage plus ou moins heureux de nos corps urbains. À chacun ensuite de créer son propre trajet de circulation/appréciation au sein de ces onze mises en scène, d’élire les regards à son sens les plus aiguisés, de trouver son rythme, enfin, à travers les néons agressifs (The Strip mall trilogy) et les chantiers pierreux.
Les éclaircies, de toute façon, émergent rarement d’un lit de roses…

>> Pour en savoir plus sur les travaux et projets de Lowave : www.lowave.com

Parutions
  • Webzine Plumart, n°45, septembre 2002.

Lectures | Sélection 2016

Les livres que j’ai aimés en 2016

Littérature, Art

akounine_cimetiereBoris Akounine, Grigori Tchkhartichvili, Histoires de cimetières
Les Éditions Noir sur Blanc, 2014
Traduit du russe par Paul Lequesne
240 pages

Si vous aussi êtes un(e) taphophile, alors les Histoires de cimetières de Grigori Tchkhartichvili, alias Boris Akounine, sont faites pour vous !

 


anabase-lesprit-de-la-montagneBernard Amy, Jean-Marc Rochette, Anabase – L’esprit de la montagne
Le Tripode, 2016
Édition reliée et cartonnée
48 pages

Une fable sur l’homme et la montagne : texte de Bernard Amy magnifiquement mis en relief par les peintures de Jean-Marc Rochette (11 peintures).


Les chats des écrivains

Bérangère Bienfait, Brigitte Bulard-Cordeau, Valérie Parent, Les chats des écrivains
Illustrations de Loïc Sécheresse
Gallimard, coll. « Folio », 2015
192 pages

Le chat, ami de l’écrivain. Un cheminement littéraire félin très intéressant en compagnie, notamment, de Céline et Bébert, Huysmans et Barre de Rouille, Hugo et Chanoine, Green et Finette, et encore bien d’autres.
Les dessins de Loic Sécheresse illustrent, par ailleurs, de manière fort réussie nombre de couples chat-écrivain.


Emmanuel Bove, Mes amisEmmanuel Bove, Mes amis
Roman | Éditions de l’Arbre vengeur, 2015
240 pages

Un livre marquant et singulier à ranger parmi les grandes œuvres littéraires.
Au nombre des admirateurs de l’écrivain, on compte, entre autres, Colette (qui fera publier Mes amis, premier roman d’Emmanuel Bove, en 1924), Guitry, Rilke, Gide, Handke et Beckett, ce dernier saluant chez Bove son « sens du détail touchant ».
De quoi vous inviter à découvrir les errances de Victor Bâton et sa quête éperdue d’un lien véritable avec autrui…


Michel Butor, Curriculum vitae. Entretiens avec André ClavelMichel Butor, Curriculum vitae. Entretiens avec André Clavel
Plon, 1996
274 pages

Des entretiens particulièrement intéressants, s’attachant à appréhender l’œuvre de Michel Butor à partir de la vie de l’écrivain. L’écriture à l’intérieur de l’histoire personnelle : traversant notamment les multiples voyages qui ont scandé son existence, on mesure l’envie de Michel Butor d’être partout à la fois, de tout voir, et les textes multiformes qui émergent à partir de là. Au bout du compte, une œuvre gigantesque au service d’une écriture non conventionnelle, toujours en mouvement, qu’elle soit de forme pyramidale ou gyroscopique…

Page 260, André Clavel cite le passage suivant du « portrait de l’artiste en jeune escargot » : « Je suis né fatigué… J’ai décidé d’aérer ma fatigue en la traînant de par le monde entier, m’étant bien enduit de la bave de tous les écrivains qui m’avaient enchanté, portant ma coquille de phrases qui s’agrandissait en spirales au long de mes pèlerinages, incapable de la déposer pour me reposer. »

Ce à quoi Michel Butor répond : « C’est bien ça… »


Jeremy Chambers, Le grand ordinaireJeremy Chambers, Le grand ordinaire
Roman | Éditions 10/18, 2015
Traduit de l’anglais (Australie) par Brice Matthieussent
312 pages

Un roman remarquable dépeignant l’humanité sans fard : arrogante, désarmée, brutale, tendre aussi…

 


Michael Cunningham, CrépusculeMichael Cunningham, Crépuscule
Roman | Belfond, 2012
Traduit de l’américain par Anne Damour
312 pages

Un très beau roman de Michael Cunningham. Comme dans Les heures, l’auteur exprime le questionnement intérieur des êtres avec une grande finesse. Ici, c’est le cheminement de Peter Harris que nous sommes amenés à suivre : un cheminement particulièrement tourmenté qui l’amène à remettre en question l’ensemble de ses choix d’existence.


Michael Cunningham, Les heuresMichael Cunningham, Les heures
Roman | Belfond / Pocket, 2001
Traduit de l’américain par Anne Damour
226 pages

 

 

 


Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasierStig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier
Actes Sud, 1981
Traduit du suédois par Philippe Bouquet
24 pages

 


Silvio D'Arzo, Maison des autresSilvio D’Arzo, Maison des autres, suivi de Un moment comme ça
Récits | Verdier/poche, 2015
Maison des autres, traduit de l’italien par Bernard Simeone
Un moment comme ça, traduit de l’italien par Philippe Renard et Bernard Simeone
96 pages

Maison des autres – Un village reculé de montagne dont la vie monotone est essentiellement entrecoupée par les enterrements et les fêtes chrétiennes.
Une vie morne. Un vieux prêtre. Une vieille lavandière, pauvre et vivant à l’écart du village. Elle est venue le voir, ses mots tournant autour du cœur de son propos, puis elle est repartie. Elle est revenue une fois en son absence, a laissé une lettre puis l’a récupérée avant qu’il ne puisse la lire. Elle a une question cruciale à poser… Le dialogue aura lieu. L’écriture de Silvio D’Arzo intègre magistralement la monotonie des jours, les silences accroissant la tension du suspense.


William H. Gass, Le Musée de l'InhumanitéWilliam H. Gass, Le Musée de l’Inhumanité
Roman | Le Cherche Midi, 2015
Traduit de l’américain par Claro
576 pages

« Skizzen s’attendait à voir l’humanité périr, mais finit par redouter qu’elle survive. » Telle est la bonne phrase à laquelle aboutit Joseph Skizzen, après s’être essayé à de nombreuses formulations.


 Jean Giono, Prélude de PanJean Giono, Prélude de Pan et autres nouvelles
Nouvelles | Gallimard, coll. « Folio 2 € », 2005
112 pages

Le livre comporte les quatre nouvelles suivantes : « Prélude de Pan », « Champs », « Joffroi de la Maussan » et « Philémon ». Le déchainement des éléments, l’attachement à la terre jusqu’à la déchirure, les cœurs qui s’emportent et qui saignent…
Nouvelles extraites du recueil Solitude de la pitié.

 


Yves Hersant, MélancoliesYves Hersant, Mélancolies. De l’Antiquité au XXe siècle
Anthologie | Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2005
990 pages

« […] en s’écrivant, en se peignant, en s’arrachant à l’“asymbolie”, elle se transcende ou se sublime. Comme si, dans l’affliction poussée à un certain degré, se déployait une énergie qui incite à l’œuvre d’art. On retrouve ici l’idée ancienne, que Rilke exprime à sa manière : […] “Un monde naquit de la plainte, un monde où tout fut recréé”. Les mots peuvent l’emporter sur le vécu ; de l’impossibilité de vivre, on passe alors à la possibilité d’en parler. » (Yves Hersant)

Une excellente anthologie d’Yves Hersant que je vous invite à lire si vous vous intéressez à la mélancolie et à sa dimension créative.


Charles Juliet, LambeauxCharles Juliet, Lambeaux
Gallimard, coll. « Folio », 1997
160 pages

 


Antonio Moresco, Les IncendiésAntonio Moresco, Les Incendiés
Roman | Éditions Verdier, coll. « Terra d’altri », 2016
Traduit de l’italien par Laurent Lombard
192 pages

« En ce temps-là, j’étais complètement malheureux. Dans ma vie j’avais tout faux, j’avais tout raté. J’étais seul. Je l’avais compris tout à coup, par une nuit de pluie battante où je n’arrivais pas à dormir, et ça m’avait anéanti. Il n’y avait pas de liberté autour de moi, il n’y avait pas d’amour. Tout n’était qu’avidité, asservissement, vide, la vie ressemblait à la mort. »

L’accablement, la solitude, l’envie de laisser le monde derrière soi, de renoncer à tout. « Quitte à être seul, autant être seul tout seul. » Mais, au milieu d’une effroyable nuit d’incendie, une femme aux dents d’or apparaît à cet homme. Quête de l’amour véritable qui renaît alors dans son cœur et qui prendra la forme d’un rêve. Un rêve étrange, obsédant, à la fois sombre et stimulant. À brûler…


Frédéric Pajak, MélancolieFrédéric Pajak, Mélancolie
PUF, coll. « Perspectives critiques », 2004
192 pages
Livre dessiné et écrit par F. Pajak.

« C’est un va-et-vient entre le passé et le présent, entre les cauchemars d’hier et les rêveries d’aujourd’hui, entre les amours insouciantes et l’ombre oppressante des morts, un va-et-vient dicté par la plus trouble des affections : la mélancolie qui confond le malheur de vivre et la volupté de se laisser vivre. » (F. Pajak)


Patti Smith, Glaneurs de rêvesPatti Smith, Glaneurs de rêves
Récit autobiographique | Gallimard, coll. « Folio », 2016
Traduit de l’américain par Héloïse Esquié
112 pages

 

 

 


Philosophie

François Jullien, De l'intimeFrançois Jullien, De l’intime. Loin du bruyant Amour
Essai | Le Livre de Poche, coll. « Biblio Essais », 2014
216 pages

 


La mort et le soinJean-Philippe Pierron et Élodie Lemoine (sous la dir.), La mort et le soin. Autour de Vladimir Jankélévitch
PUF, coll. « Questions de soin », 2016
192 pages

 


 Voltaire, Pensées végétariennesVoltaire, Pensées végétariennes
Recueil établi par Renan Larue | Mille et une nuits, 2014
96 pages

Voltaire n’est pas l’auteur d’un ouvrage spécifiquement dédié à la question du végétarisme. En revanche, il a rédigé de nombreuses pages exprimant son approbation de cette abstinence de la chair animale.


Bande dessinée, Humour

Charles Haquet et Bernard Lalanne, Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfsCharles Haquet et Bernard Lalanne, Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs
Mercure de France, coll. « Littérature générale », 2014
208 pages

 

 

 


Lucky Luke, La terre promiseJul et Achdé, Lucky Luke – La terre promise
Bande dessinée | Lucky Comics, 2016
Scénariste : Jul – Dessinateur : Achdé

Une famille juive d’Europe de l’Est débarque au Far West. Lucky Luke les accompagne depuis Saint Louis jusqu’à leur terre promise, Chelm City, où se sont déjà installés des cousins à eux.

Jeux de mots subtils et clins d’œil amusants se glissent tout au long de ce périple, depuis Rabbi Jacob jusqu’au jean Levi-Strauss, en passant par Dark Vador.


Benjamin Renner, Le grand méchant renardBenjamin Renner, Le grand méchant renard
Bande dessinée | Éditions Delcourt, coll. « Shampoing », 2015

Un bijou de drôlerie et de tendresse !
En bref, l’histoire d’un renard peu à l’aise dans sa condition. Ni grand, ni méchant – lorsqu’il crie « graou !! » pour effrayer ses proies, il récolte des rires ou de l’indifférence -, il se voit réduit à manger des navets que le cochon et le lapin de la ferme lui mettent de côté.
Le loup, pour le coup grand et méchant, lui suggère de voler des œufs, pensant qu’il lui sera aisé d’élever les poussins et de les dévorer. Mais, au moment de l’éclosion des œufs, le renard se voit aussitôt appelé « maman » par les poussins. Quoiqu’il s’en défende, notre renard s’attache à ses poussins…


Blake et Mortimer, Le testament de William S.Yves Sente et André Julliard, Blake et Mortimer – Le testament de William S.
Bande dessinée | Éditions Blake et Mortimer, 2016
Scénariste : Yves Sente – Dessinateur : André Julliard

Philip Mortimer part à la recherche d’un manuscrit inédit de William Shakespeare, en compagnie d’Elizabeth McKenzie, fille de Sarah Summertown (une ancienne conquête de Philip), présidente de la William Shakespeare Defenders Society. C’est en résolvant une série d’énigmes complexes, entre l’Italie et l’Angleterre, qu’ils pourront accéder au précieux manuscrit et découvrir la véritable identité du dramaturge. Le temps leur est compté et, qui plus est, une confrérie secrète tente de les piéger. Parallèlement, Francis Blake enquête sur une série d’agressions perpétrées par une bande de Teddys de Hyde Park.
Une aventure passionnante qui sait rester fidèle à l’esprit des personnages créés par Edgar P. Jacobs en 1946, tout en étant innovante. Une très belle façon de commémorer les 400 ans de William Shakespeare.


Benoït Sokal, Kraa, tome 3Benoît Sokal, Kraa
Bande dessinée | Casterman

tome 1 : La Vallée Perdue » (2010)
tome 2 : « L’Ombre de l’Aigle » (2012)
tome 3 : « La colère blanche de l’orage » (2014)

J’avais lu initialement le tome 3 de la bande dessinée Kraa, « La colère blanche de l’orage ». Celui-ci m’ayant beaucoup plu, j’ai lu, ensuite, les deux premiers tomes de cet ensemble, intitulés respectivement « La Vallée Perdue » et « L’Ombre de l’Aigle ».

Ces trois tomes nous font pénétrer dans un univers fascinant : grands espaces parcourus à travers les battements d’ailes de l’aigle Kraa et le regard de Yuma, son frère indien. Mais ils nous plongent aussi dans une atmosphère inquiétante qui met en scène la course à l’exploitation des ressources rendant les hommes capables des pires actes pour écarter ce qui peut freiner leur soif de profit : meurtres de populations, défiguration de la nature…
Un scénario finement conduit (les trois tomes forment une histoire complète), servi par les magnifiques dessins de Benoît Sokal (les amateurs du jeu vidéo Syberia, notamment, comprendront). À ce titre, le regard à la fois superbe et sanguinaire de Kraa, ainsi que le désarroi de Yuma, savent laisser une empreinte marquante dans l’esprit du lecteur.


Clifton et les gauchers contrariésZidrou et Turk, Clifton et les gauchers contrariés
Bande dessinée | Le Lombard, 2016
Scénariste : Zidrou – Dessinateur : Turk

Une plaisante récréation en compagnie de l’éminent détective Clifton !
Un étrange phénomène se produit au Royaume-Uni : des citoyens de sa Majesté se mettent à conduire à droite ! N’y aurait-il pas là un complot fomenté par quelque vil Français ? À ce train là, comme le déclare, outré, le président du très important B.R.A.C. (British Royal Automobile Club), pourquoi ne pas imaginer l’adhésion de l’Angleterre à la communauté européenne ?! Mais, heureusement, le colonel Clifton est là ! Selon une expression chère à Hercule Poirot, comptons sur lui pour activer ses petites cellules grises, afin de résoudre cette épineuse affaire.

Entretien avec Jacques Rebotier, écrivain

À propos du rire

Jacques Rebotier est à la fois compositeur, poète et metteur en scène. Il a écrit une quinzaine d’ouvrages. Il est aussi l’auteur de nombreux spectacles, parmi lesquels on peut citer Réponse à la question précédente, La Vie est courbe ou encore Zoo musique.


[Entretien réalisé en 2000]

 

« Prendre conscience de ce qui est atroce et en rire, c’est devenir maître de ce qui est atroce », disait Ionesco, exprimant une certaine dimension de liberté propre à l’humour. Estimez-vous, à l’instar de l’auteur, qu’il est « l’unique possibilité que nous ayons de nous détacher – mais seulement après l’avoir surmontée, assimilée, connue – de notre condition humaine comico-tragique, du malaise de l’existence. » [1] ?
Certes nous n’allons pas vraiment du bon côté, mais est-ce bien si atroce ? Et nous n’avons pas là-dessus l’embryon d’une maîtrise. Distance, seulement distance. Qui permet de : 1/ voir, 2/ supporter. Mais certainement pas de se détacher, et encore moins de surmonter. L’illusion de maîtrise que nous nous jouons à nous-mêmes prolonge au fond la posture du héros romantique, qui revient à se mettre à part, c’est-à-dire au-dessus. Pathos exalté, indifférence orgueilleuse : deux versants d’une même pose, d’une même complaisance.
Srebrenica et consorts, oui : voilà de l’atroce. Se rendre maître de ça, ou du moins commencer à influer un peu sur le réel, supposerait sortir du registre individuel et associer les indignations.
Mais l’écrivain est ici hors-champ.

« Ce qui est commun à la musique et à l’humour, c’est la mise à distance. L’objet musique plante ses racines dans les sons et lance ses feuilles dans l’abstrait. »

On trouve dans votre œuvre un lien constant entre musique et humour. Que ressort-il de cette alliance à vos yeux ?
Distance, toujours distance. Ce qui est commun à la musique et à l’humour, c’est la mise à distance. L’objet musique plante ses racines dans les sons et lance ses feuilles dans l’abstrait. Appliquée au texte, la musique, comme toute mise en forme, l’écarte, le fait sonner étranger, étrange, c’est-à-dire plus nous qu’avant, plus nous que nous, moi enfin vu.

Considérez-vous, à travers votre travail sur le langage et l’expression de sa vacuité, par-delà « le sac et le ressac » [2] des mots, qu’il faut avec Beckett – « dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer » [3] ?
Comme devant la mer : on peut éprouver de la vacuité, ou bien une immense richesse et pourquoi pas, de la joie. Il y a bien sûr du « vide », de la « peine », et de la « faute », dans cette histoire de langue, mais pas seulement. À vrai dire, cet océan toujours mobile-immobile est pour moi un éblouissement. J’y vois une mine inépuisable et mystérieuse de formes, de la chaleur aussi, de la tendresse, la solidarité des générations, le miroir en mouvement du personnel et du collectif, la figure même de l’histoire.

Le corps dans vos textes semble avoir une place privilégiée. Quel rôle lui assignez-vous ?
Porte-souffle, porte-voix, porteur de voix, et de souffle. Gardeur de fou aussi, qui prévient la folle du logis de toute prise de pieds dans le tapis, corps, garde-nous du fou !


[1] IONESCO (E.), Notes et contre-notes, Paris, Gallimard, 1963, p. 200.

[2] REBOTIER (J.), Réponse à la question précédente, Théâtre de l’Athénée, 1993.

[3] BECKETT (S.), L’Innommable, Paris, Minuit, 1953, p. 213.

 

Parutions
  • Revue L’Aleph, « Rires », n°4, mai 2000.

 

Site web de Jacques Rebotier : www.rebotier.net

Le Caravage, peintre

« Il faut aller jusqu’à soi sans désir et sans rien, savoir être triste puis être nu, accepter cela, n’avoir plus rien, pas même son nom, tout juste son poids. »

Guy Walter, Le Caravage, peintreCru, pourquoi si cru ? La lecture commence par une forme de heurt qui se répète au cours des premières pages du livre. L’on s’interroge sur ces « queues » et ces « culs » qui emplissent les lignes. Pourquoi tant de termes au-dessous de la ceinture ? Pourquoi une telle insistance sur ces « bas mots » ?

Alors – peut-être est-ce là l’intention première de ces propos chargés – l’on se sent incité, provoqué même, à se ressaisir de la complexe personnalité de cet homme qui a fait voler en éclat les codes picturaux de son époque, a subi de nombreuses critiques tout en étant porté aux nues par les princes et la papauté. Michelangelo Merisi, dit le Caravage (vers 1571 – 1610) était un individu aux mœurs dépravées, un homme au tempérament excessif, bouillonnant. Un tempérament à ce point violent qu’il l’a même amené à tuer, plaçant sa vie sous le signe de l’errance et de la fuite perpétuelle.

Mais on  sent que ce n’est pas cela, juste cela que Guy Walter veut mettre en évidence à travers la virulence des mots du départ : façon d’exposer les viscères bouillonnants de l’artiste, manière de montrer, sans doute, combien il ne croit pas à la peinture que l’on fait alors, n’adhère pas aux œuvres couronnées de « chefs ». Et il ne s’en cache pas, pensant qu’il peut mieux faire, en tout cas aller beaucoup plus loin.

Au fil des pages, ressortent le débordement d’énergie du peintre, sa volonté intime d’aller jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à l’épuisement de l’esprit et de la chair pour nous extraire dans notre vérité. Car Walter ne procède pas à une biographie du personnage. Il prend la voix, endosse le corps, habite la chair. Chair des mots, nervures du pinceau. Ainsi tente-t-il de retracer le cheminement de ce trouble personnage, de rendre les « ombres » de son talent. Les ombres qui investissent les toiles, creusent les personnages, font reculer la lumière. Le temps qui enserre, rogne les corps, fussent-ils ceux de saints.

David_avec_la_tete_de_Goliath-Caravage_(1610)

David avec la tête de Goliath (1610)

L’ouvrage est dense, revisitant les sentiments de l’artiste et les toiles : le Martyre de saint Matthieu, la Mise au tombeau , la Conversion de saint Paul, le sanglant David, la Cène à Emmaüs… Le ton de l’écrit s’adoucit à mesure que nous entrons dans l’œuvre, se fait plus profond pour faire émerger l’exigence créatrice qui était celle du Caravage.

Les termes vulgaires se dépouillent pour laisser place aux heures tourmentées et solitaires de sa création, à sa volonté de montrer que le temps ne grandit pas les êtres et, pour cela, de rendre sa pliure essentielle, à sa tentative de nous peindre au plus près pour trouver la lumière, la vraie, celle qui révèle la nudité des corps, celle qui nous révèle tels que nous sommes.

La lecture s’achève avec le sentiment de cette violence faite à lui-même pour laisser entrer la lumière dans son esprit, de cette tension créatrice qui a su faire tomber l’illusoire frontière entre les vivants et les morts. L’obscurité s’infiltre toujours…

Le Caravage, peintre
Guy WALTER
Éditions Verticales
2001

Parutions
  • Webzine Plumart, n°40, avril 2002.

Entretien avec Dominique Reymond, comédienne

Une voix grave, une tenue sobre, une allure discrète et élégante. Dominique Reymond est une comédienne remarquable, au parcours dense, riche et aux facettes multiples. Elle a beaucoup travaillé au théâtre avec en particulier Antoine Vitez, Bernard Sobel, Jacques Rebotier, Luc Bondy, Klaus Mikaël Grüber au service d’œuvres d’inspirations très diverses. Elle a aussi joué pour le cinéma notamment dans Y aura-t-il de la neige à Noël ? de Sandrine Veysset.


[Entretien réalisé en 2005]

 

Votre parcours théâtral a été fortement marqué par votre collaboration avec Antoine Vitez, metteur en scène réputé pour ses qualités pédagogiques, sa réflexion profonde sur les œuvres et pour son souci primordial du texte. Quel type de passage à la scène du théâtre professionnel vous a permis d’effectuer la personnalité de Vitez ?
Antoine Vitez, dont j’assistais à tous les cours au Conservatoire, fut pour moi la réponse simple et claire à ce que je cherchais sans me le formuler. La langue que je comprenais, que je voulais entendre. Le théâtre devenait accessible parce que nous pouvions sans souffrance être à la hauteur des rôles, entièrement responsables de ce que nous faisions. L’intérêt qu’il portait à ses élèves les rendait courageux parce que choisis et, j’ose le dire, aimés.

Alors le passage s’est fait tout naturellement du Conservatoire à Chaillot. Il nous a emmenés sous son bras et offert, avec une confiance totale, de pouvoir monter quelque spectacle sous forme de « petites formes » – c’est ainsi que nous avons repris Les petites filles modèles de la comtesse de Ségur présenté aux journées de juin. Puis il m’a confié les plus beaux rôles qui soient – Nina dans La Mouette, Marthe dans L’échange -, qui m’accompagnent encore aujourd’hui. Je n’ai pas ressenti ce passage dans la vie « professionnelle » qui contraste tant avec la folie et l’audace de ce qu’on se permettait au Conservatoire. C’était une continuité et, dans chaque spectacle, la certitude avec lui de faire quelque chose de fracassant ou, en tout cas, de marquant.

« Plus les règles sont établies et respectées, plus le texte permet de s’aventurer dans des zones mystérieuses où l’on ne nomme plus rien. »

À vos yeux, endosser un rôle pour le théâtre signifie-t-il avant tout suivre le chemin du texte ou bien tout cela est-il totalement imbriqué avec l’investissement de la scène ?
La Parole se déploie dans l’Espace : oui, tout à fait, le texte, toujours le texte. Sur quoi s’appuyer d’autre ? Puis la scène : une toile vierge. Tout y est possible, on y monte prudemment, on y est intimidé chaque fois. On ne sait que faire de son corps. La parole enfouie en soi… elle attend son tour. On s’essaie ici ou là dans telle action ou telle autre. Plus le texte a été dit avant, plus l’esprit est libre pour chercher, creuser l’espace.

En travaillant Jon Fosse, c’est par la musique que m’amenait le texte que j’ai pu le mémoriser, pas du tout le sens. Tel un opéra contemporain, il m’indiquait les notes – brèves, longues, silence, rapide, rapide, silences. Elles se sont imposées à moi progressivement. La possibilité à partir de là d’y faire voir le sentiment est immense. J’ai pu alors commencer à creuser de ce côté… Restera l’inconnue : ce qui est secret, changeant, fragile, jamais nommé. La place est faite pour cela : l’essentiel.

Vitez taillait dans le vif, immédiatement sur le plateau. Pas de lecture autour d’une table, on arpentait les lieux. Tout était construit dans sa tête, mais on avait l’impression d’inventer le parcours. Pour L’échange, c’est avec ces phrases simples que nous avons débuté : « Marthe est assise. Elle coud à l’ombre de l’arbre », « Ledry danse sous la lune », « Louis Laine court autour de l’arbre ». Parallèlement le travail sur le texte était ultra précis avec les respirations, le respect de la versification, etc. Et loin que ce soit une contrainte, c’était l’envol. Plus les règles sont établies et respectées, plus le texte permet de s’aventurer dans des zones mystérieuses où l’on ne nomme plus rien.

Pour un nouveau rôle, que ce soit au théâtre ou au cinéma, dans quelle mesure cherchez-vous à bannir ce que vous savez déjà faire ? Comment briser le travail antérieur et trouver d’autres énergies ?
Paradoxalement je ressens chaque fois pour commencer, d’une part le non savoir-faire absolu, l’état zéro, le rien, doublé de la future peur qui se profile déjà à l’horizon. Les premiers pas dans un travail avec les autres sont rarement de bons souvenirs. Personnellement, j’aurais parfois voulu qu’ils n’aient jamais eu lieu – le vide et son propre juge qui donne son verdict… Pour atténuer cela, il n’y a en effet que le travail préalable sur le texte (toujours) ou la pensée qui a butiné à droite à gauche toute seule, sans effort. La pensée sur un rôle qui n’est pas à proprement parler une réflexion, mais il s’agit plutôt d’imprimer subrepticement les images qu’elle nous offre – une attitude… un tableau…

Et puis, d’autre part, on ne peut faire abstraction de « l’expérience » qui est là bien sûr. Les couches successives de ce qui reste des expériences passées. Techniquement on a forcément appris : la direction de la parole, le souffle, les gestes inutiles qu’on ne fait plus, les expressions du visage plus lisibles sans l’effort de « montrer », etc.

Le « savoir-faire » est dangereux car il ne sert pas toujours et au théâtre, avec les années, au lieu de rajouter il faut enlever, oser se dépouiller, se tourner consciemment du côté de l’ombre. Tracer la ligne de la calligraphie sans trembler.

Comme cela a été évoqué, vous avez travaillé au théâtre à partir d’un corpus d’œuvres très varié, depuis Falsch de René Kalisky, jusqu’à Une pièce espagnole de Yasmina Reza, en passant par Éloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki. Par-delà les diversités d’approche, trouvez-vous néanmoins un fil rouge ou bien cela a-t-il supposé quelque grand écart ?
Nous n’avons pas réellement conscience de qui nous sommes en réalité. Les diverses propositions qui nous sont faites viennent de ce que le metteur en scène a vu quelque chose dont nous n’avons pas conscience. Le metteur en scène est celui qui sait voir même quand c’est caché. Dans chaque rôle, si le metteur en scène a bien vu, il y a cette part de nous-même à révéler, à retrouver, sans qu’aucune explication ne puisse le résoudre. C’est la persuasion abstraite de quelque chose que le metteur en scène a vu avant et qu’il faut retrouver avec lui.

Ainsi, si on aligne les rôles joués les uns derrière les autres, c’est le même ou de la même famille. Le fil rouge étant notre perception du monde.

Quand on apprend qu’un comédien va interpréter tel rôle, avant lui on sait déjà comment il va le faire. Lui ne le sait pas, nous oui (on est tous metteurs en scène). Il l’a déjà joué et tout le travail pour lui, pour lui seul, est de remplir le parcours, mais l’arrivée n’est pas une inconnue. Sauf pour lui.

« Les rôles sont plus souvent sujets à douleur qu’à rigolades […]. Mais quand on se dit “oui, ma place est bien là”, alors cette douleur est transcendée et se mêle à la joie d’être légitime. »

Quel a été pour vous le rôle le plus difficile ou le plus douloureux à interpréter ? Et pour quelles raisons ?
Le rôle qui a été pour moi le plus difficile et douloureux à interpréter était La veuve Begbick dans Homme pour homme [1]. C’était irréel avec un texte énigmatique sous ses airs trop simples. Je ne pouvais m’empêcher de penser à l’image caricaturale de la patronne de bordel, mains sur les hanches et cigare à la bouche. Mais le rôle doit être autre chose que je n’ai pas compris. Je n’ai pas réussi à le faire mien et n’ai pas pris de décision, me disant « ça viendra ». Non ce n’est pas venu. J’oscillais sans cesse entre l’image d’Épinal et cette tragédie intérieure dont aucun élément ne se montrait et n’ai donc pas pris parti. Ce qui se traduisait par un certain désarroi masqué d’une assurance mal assumée. Il faut encore plus que pour un autre rôle creuser dans la part d’ombre, car il y a si peu en lumière. Ce qui m’aurait attirée, c’était de chanter mais on m’avait assuré que Dessau dans cette aventure se chantait dans les aigus… ce qui n’est plus ma voix. D’autre part ma conversation muette avec Brecht ne s’est pas réellement faite car il nous regardait de haut, son cigare à la bouche, nous débattre comme des souris en cage, essayer les engins, les sorties… Il ricanait.

Les rôles sont plus souvent sujets à douleur qu’à rigolades, sans se complaire. Mais quand on se dit “oui, ma place est bien là”, alors cette douleur est transcendée et se mêle à la joie d’être légitime.

Entre la scène, les scènes que vous avez habitées, quel lien établiriez-vous avec votre propre théâtre privé, votre intériorité ?
Bien sûr l’inspiration ne viendra pas d’ailleurs, mais son soi n’étant pas forcément ce qu’il y a de plus attractif ni passionnant à l’heure du débordement du culte de la personnalité, où l’être et son moi prennent le pas sur tout l’objet artistique, j’ai envie d’imaginer que la question est : par quoi ou par qui sommes-nous traversés dans les moments de grâce ou la « chose » s’accomplit ? J’ai été dernièrement vivement intéressée par les entretiens de Balthus qui, comme un artisan de l’invisible, s’attelle humblement à son chevalet et est « traversé », je n’oserais pas dire « visité ». L’humilité du trait du pinceau tracé de plus en plus précisément.

L’intériorité est ce que l’on ne nommerait pas car on ne sait pas. On n’a pas les mots pour la traduire. Le rôle se travaille alors par l’extérieur, le dessin du corps dans l’espace, rien qui touche à l’âme, au sentiment, car on ne sait pas. L’indication dans ce domaine tuerait aussitôt l’œuf dans son nid et créerait une tempête insoluble. Car comment être à la hauteur de ça ? Les signes extérieurs, le comportement, les indications physiques précises qui racontent le caractère du rôle, voilà qui alimente l’imagination et travaille sur un terrain commun et harmonieux.

Quel est le rôle que l’on ne vous a pas offert jusque-là et que vous aimeriez jouer, dans la mesure où il vous permettrait un rapport inédit au texte et à la scène ?
Souvent on vous demande quel rôle on voudrait jouer. C’est la réponse la plus dure à donner. Tant qu’on ne nous propose pas un rôle il n’existe pas, il est trop abstrait, trop loin. Il existe à partir du moment où on nous le propose si on est, comme moi, « dépendant du désir de l’autre » comme on dit. En voyant une pièce qui nous plaît, on se dit « oui, voilà un rôle que j’aurais aimé jouer ». Et en se retournant sur les rôles incarnés, il arrive qu’on se dise « c’est cohérent, c’est ceux-là que je voulais faire ». Je combats ma tendance à la nostalgie et évite de trop repenser à ceux qui m’ont marquée. Mais si je dois absolument citer des auteurs, il y aurait alors bien sûr « Les nordiques » : Ibsen, Strindberg et Lars Nören. Et puis, plus tard peut-être, lassée des rapports humains trop inextricables, dire et redire indéfiniment l’Éloge de l’ombre de Tanizaki. Comme si la réponse était peut-être dans la contemplation.

Pour répondre plus précisément à la question, c’est un rôle muet qui m’attirerait, où tout serait basé sur la gestuelle et uniquement sur elle, car mes plus grandes émotions sont venues du silence, du visuel… Mais non car le théâtre est avant tout parole.


[1] Pièce de Bertolt Brecht (1898-1956) de 1926.

 

Parutions
  • Revue L’Aleph, « La Scène », n°14, septembre 2005.

Félix Vallotton

 » Je crains bien d’être une gloire posthume. »

F. Vallotton, Journal, 1919.

Félix Vallotton - The Ball - Google Art ProjectDe Vallotton, je n’avais guère qu’un souvenir, celui d’une toile vue des années auparavant : Le Ballon (1899), qui offrait la vue aérienne d’une petite fille courant après sa balle et échappant aux prises de l’ombre.

Quand je suis entrée dans le musée [1], et que j’ai entamé ma déambulation, j’ai vite été frappée de surprise. Par-delà le lien initial et connu de Vallotton avec le groupe des Nabis, ressortent surtout la dimension énigmatique du personnage et la singularité de son œuvre. L’on sent une nature sombre, l’on découvre l’expression d’un réel pessimisme. L’on se surprend parfois à ressentir un apaisement, une forme de sérénité (cf. certains paysages comme Le Repos, Honfleur – 1909), et puis très vite le tourment, le malaise intérieur réinvestissent l’atmosphère. Un regard lucide, souvent cruel (cf. divers portraits), sarcastique, rarement attendri, en tout cas sans concession. Tentons de mettre en évidence les différentes facettes de cet artiste complexe.
Après une série de toiles proches des Nabis (1893-1902) par la technique des aplats de couleur, deux thèmes prennent une place centrale dans son œuvre : le nu et le paysage.

Le nu et le paysage

À partir de 1904, les nus emplissent l’espace. La représentation du nu féminin, en particulier, affine son identité artistique. Les corps prennent tout leur relief, une émotion trouble se dégage. La représentation des corps frappe en effet par son absence de chaleur. Sous les yeux, défilent des chairs froides, pour ne pas dire glaciales. Ce que l’on saisit mieux à travers ses propres mots écrits en 1910 : « les corps humains comme les visages ont des expressions individuelles qui accusent, par des angles, par des plis, par des creux, la joie, la douleur, l’ennui, les soucis, les appétits, la déchéance physiologique qu’imprime le travail, les amertumes corrosives de la volupté ».
Rendue par une technique lisse, des formes nettement délimitées, l’humanité qui nous est servie semble découpée au scalpel de sa vision désabusée. Ce qui se retrouve également dans les grandes allégories ou mythologies que Vallotton réalise à ce moment-là (Enlèvement d’Europe, 1908 ; Orphée dépecé par les Ménades, 1914). La Haine (1908) est une toile, à cet égard, des plus révélatrices, traduisant explicitement au passage sa manière négative de voir les relations hommes-femmes. Pessimiste, sans illusions sur ses congénères, l’artiste se démarque de ses confrères nabis qui s’attardent davantage sur la connivence, l’intimité des êtres.

Ensuite, dès 1909 (et ce jusqu’à sa mort), c’est au tour du paysage d’occuper une place majeure. On trouve beaucoup de gris, de vert, de mauve au sein d’une combinaison de réalisme et d’imaginaire. Outre, ici ou là, un timide apaisement à la faveur de certains paysages (immobilité silencieuse, atmosphère quasi onirique), on retient surtout les ciels sombres, brumeux ou balayés de nuages et l’expression de la petitesse humaine face à la magnificence de la nature (Coucher de soleil blanc jaune, 1911). La vision s’arrête sur la représentation du soleil mourant ou celle des feux (Les Feux, 1911), symbole de la fin, de l’agonie, fut-ce celle du siècle ou de l’homme. N’écrira-t-il pas lui-même : « La vie est une fumée, on se débat, on s’illusionne, on s’accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et la mort est là » (Journal, 1921). Constat de l’impuissance des hommes, de la vanité de l’existence, auquel renvoie notamment son Chemin sous la pluie (1914). Un chemin qui ne semble mener nulle part, sinon à une sorte de cul-de-sac rendu par une sombre et menaçante barrière d’arbres.
Ce chemin, en raison de sa date d’exécution, est sans doute à relier également au climat de guerre qui émerge alors. En effet, le conflit qui éclate retient particulièrement l’attention de Vallotton et lui apporte une nouvelle source d’inspiration.

L’heure de la guerre

Dans la réalisation de ses toiles de guerre, Vallotton cherche à se situer au plus près des émotions. Pas de personnages, une atmosphère captée : les brumes, les lumières, les éclats. Se dégage la volonté, selon ses propres dires, de peindre des « forces » plutôt que les effets matériels. Ainsi notamment ses paysages de ruines et d’incendies (1915) et Verdun par la suite (1917). Pas de place à la sentimentalité, il montre les paysages torturés et les feux dévastateurs de la guerre. La boucherie, les morts en chaîne ressortent d’autant plus. S’exprime aussi le désir de revanche, surtout à travers son frappant triptyque : Le deuil – le crime châtié – l’espérance (1915), allégorie de la vengeance de la France.

L’acuité du regard de l’artiste, les touches tranchantes et crues de son pinceau, font profondément ressentir le souffle déchirant de la guerre. Conflit douloureux, exaspérant, qui aboutit à cet absurde carnage, à ces morts innombrables ensevelis sous les ruines ou sous l’«alignement impeccable» des croix du cimetière (Cimetière militaire de Châlons – 1917).
Mais là ne s’arrête pas le parcours au sein de l’œuvre. Autre dimension notable, l’artiste militant qu’a incarné le ténébreux Félix.

Le militant

Age du papierTrès tôt, Vallotton exécute de nombreuses gravures sur bois (xylographie), qui lui ont rapidement apporté une reconnaissance internationale. Ainsi sont-elles parues dans diverses revues, telles que La Revue Blanche, Le Courrier français et Le Rire dès 1894, Le Cri de Paris, le Scribner de New-York (vers 1900), et bien d’autres encore. Les dessins et gravures de l’artiste révèlent encore une autre facette du personnage. Il réagit vivement aux événements de la vie politique et sociale de son temps : affaire Dreyfus, guerre des Boers, politique coloniale française… L’on est saisi par nombre de gravures, ainsi que par diverses lithographies parues dans Le Rire, Le Cri de Paris ou encore L’Assiette au Beurre. Expression de son amère vision du monde, notamment à travers les scènes traduisant sa sympathie pour le mouvement anarchiste et son regard critique envers la société bourgeoise de son époque (L’Anarchiste, 1892 ; L’Exécution, 1894). On sent la ville s’enfler, dégager son grondement sourd. L’attention est captée par sa sensibilité au quotidien urbain, à la vie de la rue et aux petites gens qui gravitent sur ces pavés inégaux. Vallotton nous fait entrer dans la diversité de la foule. Là encore, là toujours, l’enthousiasme n’est pas de mise. Ressortent le tumulte des hommes, la violence des éléments : averses et nuits noires, rixes, suicides traduisent un évident malaise intérieur. Vallotton ausculte, dissèque, emporte dans ses images le mouvement complexe de la bourrasque humaine. Un courant sombre traverse son œuvre, la travaille par en dessous, posant des ombres, figeant des gestes, décalquant d’inquiètes postures.

Vallotton laisse la trace de ce bien étrange artiste, aux contours difficilement saisissables. Il n’embrasse aucune mode. Il ne s’adosse qu’à lui-même, qu’à sa sensibilité écorchée. Il suit son propre courant, amer courant…


[1] Article rédigé à l’occasion de la rétrospective offerte par le Musée des Beaux-Arts de Lyon en 2001 : « Le très singulier Vallotton, 1865-1925 ». Exposition d’une centaine de toiles, et de presque autant de dessins et gravures, qui a constitué alors une remarquable occasion d’explorer l’œuvre du peintre et graveur français.

Parutions
  • Webzine Plumart, n°28, avril 2001.
  • Revue L’Aleph, « Artguments », n°7, juin 2001.


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Joyce Carol Oates, MudwomanJoyce Carol Oates, Mudwoman
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Odilon Redon, Mes noirs
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« Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette ou du prisme. »


James Salter, Et rien d'autreJames Salter, Et rien d’autre
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Traduit de l’anglais (États-Unis) par Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch
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Branimir Scepanovic, La bouche pleine de terre et autres récits insolitesBranimir Scepanovic, La bouche pleine de terre et autres récits insolites
Nouvelles | L’Age d’Homme, coll. « Au cœur du monde », 2008
La bouche pleine de terre
, La mort de monsieur Goluza, Avant la vérité, La honte, L’autre temps, traduits du serbe par Jean Descat
Le cri
, traduit du serbe par Marko Despot
192 pages

Des écrits tout à la fois intenses et torturés qui sondent la condition humaine dans toute sa noirceur. Le texte central, « La bouche pleine de terre », est particulièrement marquant, mais les nouvelles publiées dans ce recueil méritent aussi, à mon sens, que l’on s’y attarde. Je pense notamment à « La mort de Monsieur Goluza », le portrait d’un homme pris au piège de l’annonce de son suicide ou encore à « La honte ».


Benoït Sokal, Kraa, tome 3Benoît Sokal, Kraa
Bande dessinée | Casterman
tome 3 : « La colère blanche de l’orage » (2014)
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Lire l’interview de Benoît Sokal (Casterman)

 

 


Valérie Sueur-Hermel (sous la dir.), Fantastique ! L'estampe visionnaire de Goya à RedonValérie Sueur-Hermel (sous la dir.), Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon
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Catalogue de l’exposition présentée par la Bibliothèque nationale de France au Petit Palais (du 1er octobre 2015 au 17 janvier 2016).
L’ouvrage reproduit une centaine d’œuvres parmi les 170 exposées au Petit Palais.


Félix Vallotton, La Vie meurtrièreFélix Vallotton, La Vie meurtrière
Roman | Phébus, coll. « Libretto », 2009
208 pages

Avec sept dessins de l’auteur.

 

 

 


Joël Vernet, Nous ne voulons pas attendre la mort dans nos maisonsJoël Vernet, Nous ne voulons pas attendre la mort dans nos maisons
Éditions Zoé, coll. « Mini Zoé », 2015
64 pages

Entretien avec Michel Troisgros, chef cuisinier

Autour de l'art culinaire

La Maison Troisgros, c’est avant tout le trajet d’une famille sur trois générations, qui s’inscrivent dans l’histoire de la cuisine française. Cela fut l’œuvre de Jean-Baptiste et Marie, de leurs deux fils, Jean et Pierre et aujourd’hui de Michel et sa femme, Marie-Pierre. L’établissement fondé en 1930 a fêté, en 2015, quarante-sept années consécutives de trois étoiles Michelin.


[Entretien réalisé en 2001]

 

Entre art d’agencer les sons et art d’agencer les ingrédients, la cuisine est fréquemment comparée à la musique. Jusqu’à quel point pousseriez-vous la comparaison ? Par ailleurs, dans votre pratique quotidienne, vous considérez-vous plutôt comme un chef d’orchestre ou comme un compositeur ?
Un des points communs de ces professions est probablement l’inspiration. Comme le compositeur, le cuisinier joue d’une large gamme d’ingrédients et de techniques pour créer un plat harmonieux, parfois audacieux. C’est une activité passionnante mais fastidieuse qui exige beaucoup d’énergie. Le cuisinier imagine, note, gomme, dessine, élabore, façonne, goûte, recommence, essaie encore, affine et enfin peut-être finalise, non sans avoir présenté sa création à ses proches. Quand le plat a enfin abouti, sa tâche est d’organiser sa réalisation permanente et méthodique, afin qu’il soit confectionné à la perfection par d’autres cuisiniers de la brigade. Il se transforme alors en chef d’orchestre, attentif à tous les détails.

En général où puisez-vous l’inspiration pour l’élaboration d’une nouvelle composition culinaire ?
Tous les instants, toutes les rencontres, les lectures, les voyages, les balades sont propices à une envie, à une idée originale. Je note tout ce qui m’intéresse. De nombreuses choses me passent par la tête. Puis quand c’est le moment, je me relis et mes idées prennent forme quelquefois. Cette quête s’appuie sur les connaissances de la cuisine classique et sur un instinct personnel.

Votre établissement est réputé non seulement pour l’excellence des mets, mais aussi pour l’excellence de son service. Quelle part attribuez-vous à l’esthétisme ?
L’âme d’une maison est ce que j’apprécie avant tout. Les hommes, leur histoire et le caractère d’un lieu sont aussi précieux que l’esthétisme. Marie-Pierre et moi-même apprécions l’architecture, les arts plastiques, et nous rénovons sans cesse pour améliorer l’atmosphère, l’espace, la lumière. Nous avons par goût opté pour une pureté des formes et des matières. Bois sombre et clair, lin, coton, soie, et des couleurs, l’ensemble donnant une sensation de bien-être aussi bien à l’hôtel (18 chambres et appartements) que dans les pièces communes (bar, réception, restaurant).

Vous êtes la troisième génération d’une longue lignée de cuisiniers au cours de laquelle le renom de la maison « Troisgros » n’a cessé de grandir. Selon vous, qu’est-ce que vos prédécesseurs vous ont transmis de plus essentiel ?
Voilà 18 ans que je suis revenu à la maison-mère et mon style s’est affirmé peu à peu.
Les années en « duo » avec mon Père Pierre, ont été très enrichissantes puisqu’il m’a transmis son savoir-faire exceptionnel et surtout son sens instinctif du goût. Assurer cette succession n’a pas été un gros handicap car je me suis différencié en affirmant une cuisine éclectique, un peu surprenante, et bien dans son époque. Les plats de la carte se renouvellent aussi très fréquemment. Le fil conducteur de la famille est sans doute un goût prononcé pour l’acide, le relevé, l’aigre-doux.
Marie-Pierre s’est, quant à elle, très rapidement engagée dans l’organisation de la réception, des réservations et de l’hôtellerie, l’informatique ayant considérablement modifié ces services.

Avant de vous établir à Roanne en 1983, vous et votre femme avez accumulé les expériences dans différents lieux, que ce soit en France (études à l’école hôtelière de Grenoble, Paris) ou à l’étranger (Bruxelles, New York, Tokyo…). En quoi ce trajet préliminaire a-t-il influé sur votre approche culinaire ?
Ce tour du monde nous fut précieux car il nous permet aujourd’hui de mieux appréhender les envies d’une clientèle de tous horizons. Parler des langues, connaître d’autres modes de vie, s’aventurer, sont des expériences propices à l’épanouissement. En matière culinaire, cette formation m’a permis de côtoyer différents cuisiniers, de découvrir des modes de cuissons typiques, des ingrédients inconnus, des alliances originales. Ces découvertes (notamment de l’Asie et de la Méditerranée) ont modifié peu à peu mon identité culinaire, qui s’appuie sur ces sensations nouvelles et esthétiques, tournées vers la pureté, la légèreté.

Vous vous êtes ouvert sur l’étranger depuis plusieurs années (boutiques et Café Troisgros au Japon). D’abord, par quoi ce choix a-t-il été motivé ? Ensuite, est-ce que l’art culinaire français est exportable tel que ou êtes-vous tenu d’apporter un certain nombre d’aménagements ?
Les premières relations avec le Japon datent de 1967, lorsque mon père accepta d’être « chef de cuisine » pour l’ouverture du restaurant « Maxim’s » de Tokyo. Depuis nos échanges se sont concrétisés par la création de boutiques gourmandes dans les grands magasins « Odakyu » de Tokyo. Le Japon est sans doute le pays où l’art culinaire est le plus sophistiqué. Le raffinement et l’esthétisme sont une philosophie enseignée à l’école. La tradition et la nature sont traitées sérieusement. De ce fait, la cuisine japonaise a beaucoup influencé la nôtre depuis les années de la « nouvelle cuisine ». À son contact, elle s’est dépouillée affinée, allégée, modernisée.
La haute cuisine française, définie comme trop élitiste, a eu du mal à s’exporter. Elle était et reste technique, nécessite des matières premières rares de grande qualité, trop onéreuses. Elle était aussi trop « saucière » donc trop lourde. Il était urgent qu’elle s’adapte à son époque afin de séduire une nouvelle génération de gourmets, aux goûts changeants, consommant plus souvent mais aussi moins cher. Ces dernières années, elle a fait heureusement un come-back dans les grandes métropoles. Bistrots, brasseries, restos modernes s’ouvrent avec succès, et proposent justement une cuisine française cosmopolite, adaptée au pays. Grâce à une nouvelle génération de cuisiniers talentueux, la France s’affirme à nouveau comme le leader de la cuisine.

On reproche à certains grands cuisiniers de délaisser leur restaurant pour faire la promotion à l’étranger. Y a-t-il selon vous un risque d’être assimilé à un homme d’affaires ? Pensez-vous que, pris dans ce type de démarches, l’on puisse en arriver effectivement à se détourner de son établissement ?
Dans la mesure où ces promotions sont faites ponctuellement, dans des lieux choisis, de grande renommée, je crois qu’elles apportent beaucoup au restaurateur et au prestige de la cuisine. Mais il faut s’y impliquer sérieusement, et les faire en basse saison, ce qui est le cas pour la plupart d’entre nous.
Le grand Escoffier, cuisinier au début du 20e siècle, cumulait déjà de multiples activités. Il était chef-consultant de plusieurs restaurants à travers le monde, écrivit plusieurs livres, administrait diverses associations. Pour ceci, il s’était entouré des meilleurs ouvriers et la gastronomie française a rayonné grâce à lui. De nos jours, les plus entreprenants des chefs ne font que suivre ce bel exemple.


Maison Troisgros, Place Jean Troisgros – 42300 Roanne
www.troisgros.fr

Parutions
  • Revue L’Aleph, « Artguments II », n°8, septembre 2001.

Sur les traces de Cézanne

« Comme Flaubert, jamais satisfait devant la page achevée et oubliant toutes choses pour elle, une volonté absolue, une sorte de sainteté le cloîtrait devant sa toile, le séparait de tout. »

Joachim Gasquet, Cézanne Il est des rencontres décisives, de celles qui donnent une forme d’assise à l’existence en lui ouvrant un champ précieux d’exploration. Gasquet a fait une telle rencontre en croisant les pas de Cézanne en 1896. Jeune poète, Gasquet a 23 ans. Cézanne 57. Meurtri par les critiques, blessé en amitié, le peintre fait montre d’un caractère ombrageux. Mais l’admiration sincère de ces jeunes yeux lui inspire confiance, faisant ainsi de Gasquet un confident privilégié. Suivra ce livre, hommage à l’homme et à sa démarche créatrice. Observateur minutieux doté d’une plume souple, l’auteur s’attache à montrer combien l’artiste était habité par son œuvre. De l’homme, il évoque la nature à la fois humble et acharnée au travail, son attachement viscéral à la terre provençale. Il s’attarde aussi sur ses humeurs contrastées oscillant entre lassitude et enthousiasme. Oscillation qui rejoint la tension essentielle de l’artiste, révélant l’exigence et le doute du créateur. Ce doute qui ronge et fait parfois vaciller l’être. Ce doute qui fonde l’exigence même. Les mots insistent sur cet œil du peintre ramassant tout sur son passage : la déclinaison des gestes, l’énigme des couleurs et des ombres, la vacillation des choses et des êtres.

Gasquet s’essaye ainsi à remettre en scène cette audacieuse partie de cartes entre Cézanne et son œuvre. Lettres, conversations donnent à voir comment le peintre a dompté ses élans romantiques, s’est glissé dans la trame du réel pour en extraire les volumes essentiels, traduire les couleurs en une juste apposition.

Un cheminement qui permet de saisir quel a été l’effort de l’artiste pour mener la phrase picturale à « la perpétuité colorée du sang » capable de se résoudre en un frisson. Sueur et chair des idées. Expression de la dimension profondément spirituelle de la peinture de Cézanne.

Une lecture édifiante qui fait de Gasquet non un simple amateur fasciné, mais plutôt selon le terme nietzschéen un co-moissonneur qui sait nous inviter à retourner au pied des montagnes victorieuses.

Cézanne
Joachim GASQUET 
Éditions Encre marine
2003
372 pages

Parutions
  • Livre et Lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n°182, mars 2003.