À l’horizon du trou noir

« Ces choses que nous partagions, […] elles demeurent, mais que deviendront-elles lorsque je serai parti, moi qui suis leur dépositaire, le seul à même de préserver leur mémoire ? »

« Mme Gray » : la mère de Billy, meilleur ami d’Alex Cleave, mais aussi la femme, la première, qui l’a initié à l’amour alors qu’il était encore adolescent. Alex, 15 ans ; Mme Gray, 35 : dans cet écart et dans l’interdit de cette relation, résonne l’ouverture d’un monde de gestes tendres et sensuels, le mystère de la donation sans retenue de cette femme à un jeune homme, la découverte de la proximité la plus intime de l’autre, l’éclosion d’un sentiment amoureux authentique et indélébile.

Alex sent désormais la vieillesse le talonner et, avec elle, les contours de son identité trembler. Il se retourne alors sur ce passé, tentant de retrouver l’empreinte intérieure de ces étreintes lointaines. Avec La Lumière des étoiles mortes, John Banville nous entraîne avec force dans le tunnel clair-obscur de la mémoire du cœur. Dans l’élégance du verbe de l’écrivain, dans la finesse de son style, c’est toute la gravité de l’échange amoureux qui est interrogée et, avec elle, le trouble écho de nos souvenirs.

Une capacité à ramener en cascade, pour chacun, ses propres images/scènes vécues ou recomposées. Première fois, étreintes bâclées, profondément infusées, évidentes, clandestines…

On cavale dans ses souvenirs, dans ses sensations désordonnées. Se demandant : « qu’a-t-on vécu ? » Ou, plutôt, « qu’en a-t-on retenu ? » Quel a été le jour le plus intense, l’heure la plus grave, la minute la plus précieuse ? Que nous dit de nous notre propre sensualité lorsqu’un autre parvient à la débrider ? Et de l’autre qui a le plus compté dans cet entrelacs des corps, des fluides, des mots doux ou sauvages glissés dans le creux de l’oreille ?

Qui est-on à l’arrivée sinon cette identité vacillante qui se cherche et se perd à travers d’authentiques souvenirs et le suc des images filtrées par notre esprit incertain de lui-même ? Quelle est la portée réelle de notre désir perpétuellement déchiré entre ses phases d’abattement et de renaissance éblouie ? Et comment notre capacité à aimer se (re)découpe-t-elle au sein de ces souffles plus ou moins exténuants et désaccordés traversant notre poitrine… ?

La lumière des étoiles mortes
John BANVILLE
Robert Laffont, coll. « Pavillons »
2014
Traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch
360 pages

Une nuit

« … il se produit dans la vie de chacun d’entre nous un miracle de quelques secondes : la rencontre d’un regard, un baiser, un attouchement, qui ne ressemble à rien de tout ce que nous avons connu jusque-là. C’est comme si commençait quelque part un nouveau fil, un éveil à quelque chose d’autre : initiation mystérieuse et cependant naturelle à un univers jamais connu. »

M. Eliade, Noces au paradis.

Présentation

Martin est marié et attaché à la pérennité de son couple. Alix est libre, mais peu disposée à se lancer dans une histoire d’amour. Il reste qu’ils sont profondément attirés l’un par l’autre et ne peuvent se résoudre à considérer de loin l’attraction qu’ils exercent l’un sur l’autre. Ils s’accorderont une nuit. C’est en tout cas à l’issue de celle-ci que nous les quitterons.

 

[Nouvelle rédigée en 2014 | 15 815 signes]

Maman

Présentation

Sidonie a fait son choix. Elle sera une femme au foyer. Dès lors, ses efforts se concentreront sur le noyau familial : son mari et ses enfants qu’elle entourera de ses soins attentifs.

Premières lignes

Elle avait choisi. Choisi le mariage, les enfants, la vie à la maison. Cette vie-là, ce serait la sienne. 19 mars 1965. Jusqu’à ce jour, elle était une jeune femme libre et indépendante. Elle avait également de nombreuses aptitudes. Pourquoi laisser tout cela derrière elle ?

Paul lui avait proposé de devenir sa femme avec ce projet simple : « je travaillerai », « fonder une famille », « s’occuper des enfants ». Elle aurait pu n’accepter que partiellement, revendiquer l’importance de son accomplissement personnel hors de l’enveloppe de la vie de famille. Non, elle accepterait la totalité du contrat. Elle s’en fichait.

Le sentiment qu’elle se réaliserait en soutenant les aptitudes des autres qu’elle élirait comme ses proches. Son futur époux bien sûr, mais aussi les enfants qu’elle mettrait au monde. Elle était curieuse de voir ces personnalités émerger. Elle les aiderait, les soutiendrait, se nourrirait de leur vie à eux.

Elle était pleinement consciente qu’elle s’effacerait peu à peu derrière leurs visages, mais elle acceptait cette destinée.

Elle était certes curieuse de beaucoup de choses, apprenait vite… Des dispositions sans doute, mais pas assez remarquables, estimait-elle, pour qu’elle soit prête à les approfondir. Elle aimait mieux l’idée que l’on se dise : « elle aurait pu si elle avait voulu… », laissant ainsi flotter l’image de possibilités non accomplies ou, plus exactement, volontairement sacrifiées. Plutôt que de prendre le risque d’échouer… Là avait toujours été sa pire crainte.

Elle ne se leurrait pas sur sa volonté friable s’agissant d’elle-même. En revanche, pour les autres, elle se sentait incroyablement forte.

[…]

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[Nouvelle rédigée en 2014 | 7 979 signes]

La mort d’Edgar

Présentation

Edgar arrive au bout de son existence. L’installation de sa jeune voisine, Claude, va représenter une ouverture salutaire par-delà les heures accablantes. Une amitié naîtra entre eux, discrète mais solide. Un point fixe dans le tourbillon des jours, ceux de la vie qui se cherche pour elle et de celle qui s’éteint pour lui.

Premières lignes

4 octobre 2006. Edgar a eu 86 ans aujourd’hui. Il est malade, usé, atteint au foie, mais a conservé une bonne vue. L’appartement d’Edgar, situé au troisième et dernier étage de l’immeuble, bénéficie d’une vue donnant sur une petite cour pavée bordée de buissons et ornée de parterres de fleurs savamment entretenus par la concierge, Madame Trocard. Petit îlot de calme et de verdure situé au cœur du centre ville de Lyon et dont il savoure les délices chaque matin lorsqu’il entend les chants des moineaux en buvant son café.

Madame Bonnet habitait dans l’appartement situé au même étage au milieu du mur adjacent. L’appartement est clos depuis six mois, date de la mort de Madame Bonnet. Il faut dire que, outre deux couples d’une quarantaine d’années, l’immeuble abrite majoritairement des propriétaires très âgés. Edgar s’attend donc, si le temps lui prête vie, à voir de nombreux volets se refermer au cours des prochaines années.

Ce 4 octobre, Edgar est en train de boire son café, lorsqu’il voit s’ouvrir les volets de Madame Bonnet. Les stores du balcon s’enroulent, la porte de celui-ci s’ouvre aussitôt et trois personnes l’investissent : une jeune femme d’environ 25 ans et un couple de personnes âgées d’une cinquantaine d’années. Sans doute les parents de la jeune femme, songe Edgar. Toute la journée, s’opère manifestement un emménagement : lit, bibliothèque, plaques électriques, multiples cartons, emplissent peu à peu l’appartement. Les héritiers ont dû le vendre ou le mettre en location. Qu’importe. Dans tous les cas, l’appartement a désormais une nouvelle locataire.

[…]

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[Nouvelle rédigée en 2013 | 18 766 signes]

Devance tous les adieux

« Ce qui me plaît dans ce livre, c’est qu’il est écrit à la hache. On ne devrait jamais écrire qu’ainsi. »

Christian Bobin, Préface.

Ivy Edelstein, Devance tous les adieux

Le trajet d’un fils qui, trente ans après la mort de son père, met ses pas dans les siens et se retourne sur ses silences, son « cœur naufragé », sa mort voulue.

Une écriture, oui, au scalpel, sensible et bouleversante. Des mots qui traduisent au plus près ce passage de la peine qui suit immédiatement la perte d’un être aimé, celle « abominable et sauvage » qui vous arrache un bout de cœur, « la peine de la peine », à celle plus tardive, humble et juste, véritable « peine d’amour ».

À l’arrivée le portrait d’un père dont le suicide, éclairé par les années écoulées, a pris tout son relief : l’expression d’un homme brisé, mais dont le sourire tendre a permis au fils de conserver en lui une lumière aimante, irremplaçable. Telle une ombre qui danse.

Et Ivy Edelstein peut écrire : « J’ai ce matin l’âge que tu avais quand tu es mort et rien n’est à comprendre, tout est à pardonner. »

Devance tous les adieux
Ivy EDELSTEIN
Éditions Points, coll. « Points vivre »
2015
112 pages

Le Caravage, peintre

« Il faut aller jusqu’à soi sans désir et sans rien, savoir être triste puis être nu, accepter cela, n’avoir plus rien, pas même son nom, tout juste son poids. »

Guy Walter, Le Caravage, peintreCru, pourquoi si cru ? La lecture commence par une forme de heurt qui se répète au cours des premières pages du livre. L’on s’interroge sur ces « queues » et ces « culs » qui emplissent les lignes. Pourquoi tant de termes au-dessous de la ceinture ? Pourquoi une telle insistance sur ces « bas mots » ?

Alors – peut-être est-ce là l’intention première de ces propos chargés – l’on se sent incité, provoqué même, à se ressaisir de la complexe personnalité de cet homme qui a fait voler en éclat les codes picturaux de son époque, a subi de nombreuses critiques tout en étant porté aux nues par les princes et la papauté. Michelangelo Merisi, dit le Caravage (vers 1571 – 1610) était un individu aux mœurs dépravées, un homme au tempérament excessif, bouillonnant. Un tempérament à ce point violent qu’il l’a même amené à tuer, plaçant sa vie sous le signe de l’errance et de la fuite perpétuelle.

Mais on  sent que ce n’est pas cela, juste cela que Guy Walter veut mettre en évidence à travers la virulence des mots du départ : façon d’exposer les viscères bouillonnants de l’artiste, manière de montrer, sans doute, combien il ne croit pas à la peinture que l’on fait alors, n’adhère pas aux œuvres couronnées de « chefs ». Et il ne s’en cache pas, pensant qu’il peut mieux faire, en tout cas aller beaucoup plus loin.

Au fil des pages, ressortent le débordement d’énergie du peintre, sa volonté intime d’aller jusqu’au bout de lui-même, jusqu’à l’épuisement de l’esprit et de la chair pour nous extraire dans notre vérité. Car Walter ne procède pas à une biographie du personnage. Il prend la voix, endosse le corps, habite la chair. Chair des mots, nervures du pinceau. Ainsi tente-t-il de retracer le cheminement de ce trouble personnage, de rendre les « ombres » de son talent. Les ombres qui investissent les toiles, creusent les personnages, font reculer la lumière. Le temps qui enserre, rogne les corps, fussent-ils ceux de saints.

David_avec_la_tete_de_Goliath-Caravage_(1610)

David avec la tête de Goliath (1610)

L’ouvrage est dense, revisitant les sentiments de l’artiste et les toiles : le Martyre de saint Matthieu, la Mise au tombeau , la Conversion de saint Paul, le sanglant David, la Cène à Emmaüs… Le ton de l’écrit s’adoucit à mesure que nous entrons dans l’œuvre, se fait plus profond pour faire émerger l’exigence créatrice qui était celle du Caravage.

Les termes vulgaires se dépouillent pour laisser place aux heures tourmentées et solitaires de sa création, à sa volonté de montrer que le temps ne grandit pas les êtres et, pour cela, de rendre sa pliure essentielle, à sa tentative de nous peindre au plus près pour trouver la lumière, la vraie, celle qui révèle la nudité des corps, celle qui nous révèle tels que nous sommes.

La lecture s’achève avec le sentiment de cette violence faite à lui-même pour laisser entrer la lumière dans son esprit, de cette tension créatrice qui a su faire tomber l’illusoire frontière entre les vivants et les morts. L’obscurité s’infiltre toujours…

Le Caravage, peintre
Guy WALTER
Éditions Verticales
2001

Parutions
  • Webzine Plumart, n°40, avril 2002.

Sur les traces de Baruch

« Nous qui dessinons le faisons pour rendre visible quelque chose, mais aussi pour accompagner l’invisible vers sa destination indéchiffrable. »

bento_berger

Le philosophe Baruch (Bento) Spinoza conservait toujours sur lui un carnet de croquis. C’est ce que relatent en tout cas divers témoignages. Pourtant, le dit carnet ne fut jamais retrouvé.

John Berger a laissé son imaginaire partir sur les traces de ces esquisses perdues. Ses propres dessins ont pris forme sur les pages, se sont entremêlés aux textes, donnant lieu à un dialogue tout à la fois esthétique et philosophique.

 

Impressions

Je me suis sentie embarquée vers des images riches, épaisses, sensuelles et planantes. Je pense notamment à « la sensation de chevaucher une symphonie » à propos de la moto. À lire l’auteur, j’ai eu la sensation de retrouver la griserie de la conduite et le silence que « le tunnel de vitesse » qu’il évoque sait procurer.

Embarquée vers des pensées sondant l’intériorité, sans doute parce qu’essentiellement immaîtrisées. Cet enchaînement de séquences scandées irrégulièrement par les dessins de différente teneur – fleurs, animaux, objets, figures humaines – fait éclore de nombreuses images dans l’esprit, des pensées proches, mais aussi lointaines, comme immémoriales. Oui, l’entrelacs que John Berger a su créer entre ses textes et ses dessins comporte, à mes yeux, une capacité de stimulation de l’esprit du lecteur d’une rare intensité. Précisément parce que l’esprit n’est jamais désolidarisé des sens, de la voix du corps.
Ainsi, notamment, lorsque l’écrivain s’attarde sur le corps des danseurs « alternativement donneurs et dons » et de leur capacité à « se fondre en une seule unité ».

Presque tout au long, lorsqu’il s’arrête sur les corps, les visages pour en capter l’expression au plus près, je pensais à cette phrase de Spinoza que j’ai toujours gardée dans un coin de mon esprit : « nul ne sait ce que peut un corps ». Phrase qu’il ne cite pas, mais que j’ai eu l’impression d’entendre résonner au fil de nombreuses pages.

J’ai beaucoup aimé cette œuvre, car en raison même de sa composition – textes bigarrés, dessins délicats, citations de Spinoza et adresses au philosophe –, elle parvient non seulement à ramener l’esprit au plus près des pulsations du corps, mais aussi à atteindre une profonde poésie.

Lecture que j’ai trouvée exaltante, parce que profondément libératrice, libérant tour à tour les images, les sensations, les pensées…

Le carnet de Bento
John BERGER
Éditions de l’Olivier
2012
Traduit de l’anglais par Pascal Arnaud
176 pages

Ligne de mort

Félix Vallotton, La Vie meurtrièreFélix Vallotton ne fut pas seulement peintre, graveur et illustrateur. Il fut aussi l’auteur de plusieurs écrits, dont notamment le roman La Vie meurtrière. Par-delà un certain classicisme de la langue, l’écriture est précise, tranchante, entraînant le lecteur dans un tourbillon macabre.

Tout commence par un suicide. Celui de Jacques Verdier, vingt-huit ans. Reste un manuscrit, Un amour, légué au commissaire qui fera le constat de la mort. Après être passé dans quelques mains, le texte tombe dans l’oubli. Le narrateur nous le donne à lire, non sans l’avoir renommé Un meurtre. Nous comprendrons bientôt pourquoi les deux termes coïncident.

La vie brève de Jacques Verdier ou l’histoire d’une malédiction. Il y aura d’abord la chute sur le crâne de son camarade Vincent. Ensuite la blessure mortelle d’Hubertin, le graveur de lettres. Et puis encore l’empoisonnement de Musso avec la poudre verte du père de Jacques.

« Je ne l’ai pas fait exprès », se dit-il, à l’instar des enfants qui ont commis une bêtise. À la différence que, derrière ses pas, l’on ne se contente pas de retrouver une salle de bains inondée ou une vitre cassée. Un être au cerveau détruit, condamné à une existence misérable, et deux morts ! Verdier commence à soupçonner en lui un « fatal pouvoir », à l’image des mots de Vincent, « j’ai senti ta main là ! ». Il lui semblait se tenir à distance et, pourtant, il l’accuse d’avoir provoqué sa chute. Il pensait faire une plaisanterie innocente à Hubertin et il en meurt. Il donne de la poudre à Musso pour repeindre sa cage et elle se révèle être un poison. Serait-ce que Jacques traîne le malheur avec lui ?

Aussi, à la fin du lycée, il fait le choix de se rendre à Paris afin de fuir le parfum nauséabond de ces morts qui l’accusent. Cela invite Jacques à la prudence. Se tenir loin des autres, en tout cas pas trop près, de peur d’un nouveau malheur. Malgré tout, son intérêt pour les arts l’amène à se lier peu à peu d’amitié avec un sculpteur nommé Darnac. À l’occasion d’une visite dans son atelier, Jacques intervient pour aider une jeune modèle, Jeanne Bargueil, à descendre de la table sur laquelle elle posait. Jeanne rate son point d’appui, chute et se blesse très gravement. Peau brûlée, sein mutilé. Et la mort quelque temps plus tard.

Un « élu du malheur », « un principe de mort » ! L’intériorité de Jacques est anéantie par ces chairs meurtries et ces morts atroces qu’il essaime sur son passage.

Une lumière vient toutefois éclairer son existence. Il s’agit de la rencontre de Marthe Montessac, une femme intelligente et sensible dont il s’éprend. « Dédaigneux de la foule, dont la rumeur montait sans m’atteindre, je n’avais d’yeux que pour cette femme, et tous mes sens convergeaient vers son masque clair. […] Mon passé, douloureux ou puéril, mes bonheurs étriqués, mes remords, Jeanne, l’odeur cadavéreuse de ma vie, l’avenir, tout cela enfin, glissait, fondait, croulait en cascade le long de mon être, comme d’un corps un linge fatigué. » Mariée, forte de ses principes, Marthe résiste longtemps aux avances réitérées de Jacques. Il y aura pourtant un jour d’abandon, un seul. Cela suffira à la faire basculer dans la mort. Lui a-t-il transmis la mort charnellement ou bien meurt-elle des suites de l’accident de voiture ? Qu’importe, l’élan amoureux s’achève par la mort de l’être chéri. Porteur de poisse, agent du malheur… La perte de Marthe achève de convaincre Verdier de sa nuisance et le décide à mettre fin à ses jours.

L’écriture de Vallotton est à l’image de son œuvre picturale et de ses gravures. D’une tonalité particulièrement sombre. Car que dit-il ce principe de mort que Jacques estime porter en lui ? On peut sans doute en rester au portrait d’un homme qui aurait le malheur à ses trousses, répandant involontairement la mort autour de lui. Mais ce trajet macabre n’est-il pas aussi une façon d’exprimer que le rapprochement des êtres est davantage à la source de désastres que d’heureuses occasions ? Que même quand elles s’annoncent comme telles, elles finissent par dégouliner de larmes ? L’existence qui ne cesse de trébucher sous les « coups du sort », la mort qui embrasse décidément trop la vie pour laisser les êtres respirer à pleins poumons…

À travers cet écrit, Vallotton semble souligner combien, à ses yeux, nos forces sont maigres pour résister aux assauts funestes du destin et jette un voile noir sur nos tentatives pour nous éloigner des allées du cimetière.

La Vie meurtrière
Félix VALLOTTON
Phébus, coll. « Libretto »
2009
208 pages

L’ouvrage comporte sept dessins de l’auteur.

Roman écrit entre 1907 et 1908 et publié de manière posthume en 1927.

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Par la racine

« Car quelle fin à ces solitudes où la vraie clarté ne fut jamais, ni l’aplomb, ni la simple assise, mais toujours ces choses penchées dans un éboulement sans fin, sous un ciel sans mémoire de matin ni espoir de soir. »

Samuel Beckett, Molloy.

Étrange peine

Pénétrer sur la scène beckettienne, c’est s’ouvrir à un espace bouché, clos et verrouillé. Une scène dépouillée à l’extrême, allant même jusqu’à puer le cadavre [1]. À l’image d’une terre aride, désertique et inhospitalière, la scène n’offre aucune véritable issue et lorsque l’on trouve une fenêtre, c’est pour constater un monde sans vie. Désire-t-on en effet, à l’instar de Hamm, le paralytique aveugle, savoir à quoi ressemble la terre au-dehors, on trouve un univers comme frappé de stérilité :

Hamm. – Les flots, comment sont les flots ?
Clov. – Les flots ? (Il braque la lunette.) Du plomb.
Hamm. – Et le soleil ?
Clov (regardant toujours). – Néant. [2]

Si bien que, comme nous y reviendrons, l’espace prend tout son intérêt comme marque du temps mortifère. Une minute ou une vie, c’est idem : « Elles accouchent à cheval sur une tombe, le jour brille un instant, puis c’est la nuit à nouveau » [3], déclarera Pozzo en parlant de nos mères, juste avant de quitter la scène. Ce à quoi Vladimir fera écho un peu plus tard : « À cheval sur une tombe et une naissance difficile. Du fond du trou, rêveusement, le fossoyeur applique ses fers. » [4] Fixité de l’espace. Lieu de va-et-vient tournant à vide. Tout œuvre à l’immobilité qui nous travaille sans cesse et attend sa seconde terminale. Car que se passe-t-il sur cette scène ? Fondamentalement rien, tout étant gangrené par l’ennui. C’est d’ailleurs en ces termes qu’Estragon exprime son ennui : « Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va, c’est terrible. » [5] Aussi, pour affronter les minutes creuses, les personnages parlent-ils presque incessamment, se soutiennent, se chamaillent, tentent quelques effusions amicales ou amoureuses, le plus souvent vouées à l’échec [6]. D’aucuns ont le rôle de souffre-douleur, tel Lucky le « knouck » (bouffon) de Pozzo, ou de serviteur, tel Clov répondant aux ordres de Hamm, son « père » adoptif. Les personnages vont et viennent [7], tournent en rond, émettent parfois le désir de s’en aller [8], mais restent pourtant. Tous sont éreintés. Rien au ciel et pas grand-chose sur la terre. L’échec est la vraie familiarité et l’espoir, cette « disposition infernale par excellence » [9] destinée au saccage.

Sur la scène, quelle présence ? Des personnages au corps délabré, mutilé, coincé par quelque handicap [10], par leur enfouissement [11] ou simplement avachis par leur épuisement [12]. Galerie d’estropiés et de mutilés [13] – image d’un monde à bout, agonisant, peuplé de corps morcelés, disloqués, privés le plus souvent de leur verticalité, contraints à gémir ou à ramper, comme autant de symboles du délabrement interne des personnages. Sur les planches, toujours la même existence égarée, close, perdue et sans repères en un lieu qui n’offre aucun contour du monde familier. Un espace rétréci et confiné, privé de la profondeur de l’espace ordinaire et restreint à l’alentour immédiat. Même si l’on peut parfois trouver un chemin, celui-ci ne mène nulle part, ne permet aucune sortie véritable, juste l’arrivée de personnages à la mémoire défaillante, porteurs de mauvaises nouvelles ou offrant le visage d’une humanité brisée et à bout. Ainsi le jeune garçon venant annoncer à la fin du premier et du deuxième acte que Godot ne viendra pas. Ainsi Pozzo et Lucky qui, à leur deuxième passage sur scène, se trouvent eux aussi atteints d’infirmités [14].

Beckett n’abaisse pas l’homme à loisir, il le montre sans faux-semblants dans son humanité désarmée, portant en lui le poids de la condition humaine [15], selon l’effet de verre grossissant que la scène permet et requiert. Une façon sans doute de mettre en éveil la conscience du spectateur et du lecteur par une exposition sans détour de notre marche scandée de multiples trébuchements et vouée à s’échouer dans un trou.

La scène beckettienne ne cherche pas l’éclaircie et s’assombrit même au fil des pièces. Atmosphère de fin de cataclysme et de table rase qui n’ira qu’en s’accentuant. Si dans En attendant Godot, on peut encore trouver un chemin et un arbre, au bout du compte son théâtre aboutit à un décor inexistant [16] que Beckett annihile peu à peu pour laisser toute la place à l’écho du néant. Si cette scène est si dépouillée, c’est qu’elle exclut tous les feux protecteurs et illusoires. Aucune complaisance n’est permise dans l’image de nous-mêmes que Beckett nous projette. Image catastrophique : êtres mutilés, qui se traînent, appellent au secours, tournent en rond. Reste l’attente mais qui ne s’en sait pas moins vaine et qui maintient son alliance avec le temps nu de l’ennui croupissant sur place. Se figure-t-on que Vladimir et Estragon attendent vraiment Godot au sens où ils attendraient un vrai secours ? Ne savent-ils pas au fond qu’ils ont tort de l’attendre ? Tout au moins ne savent-ils pas trop ce qu’ils doivent en attendre :

Vladimir. – Je suis curieux de savoir ce qu’il va nous dire. Ça ne nous engage à rien.
Estragon. – Qu’est-ce qu’on lui a demandé au juste ?
[…]
Vladimir. – Eh bien… Rien de bien précis.
Estragon. – Une sorte de prière.
Vladimir. – Voilà.
Estragon. – Une vague supplique.
Vladimir. – Si tu veux. [17]

Mais ont-ils vraiment choisi ? Rien n’est moins sûr. La tournure du refrain qui a trait à l’attente de Godot est à cet égard plutôt significative :

Estragon. – Allons-nous-en.
Vladimir. – On ne peut pas.
Estragon. – Pourquoi ?
Vladimir. – On attend Godot.
Estragon. – C’est vrai. [18]

Rigueur de la trajectoire relayée par le tournoiement des mots sur eux-mêmes – retour à la case départ – voyage pour n’arriver nulle part. Nous les retrouverons, en effet, au début du deuxième acte dans la même position qu’au premier acte (Lendemain. Même heure. Même endroit. [19]). Estragon nous rappelle la visée de leur incessant manège : « On trouve toujours quelque chose, hein, Didi, pour nous donner l’impression d’exister ? » [20]. Mélange de peine et tentative de diversion toujours. Godot représenterait la diversion suprême et un peu de confort [21]. S’il venait… Beckett sonde jusqu’à la lie cette absence, ce puits du rien en livrant ses personnages au jeu éreintant de l’attente. Attente interminable, fin qui n’en finit pas de finir, où l’on meurt de ne pas mourir. Restent alors les mots, qui ne viennent pas de nous [22]. Vieux mots lâchés, remâchés, qui nous habitent et nous lâchent à leur tour. On parle, ça parle. Pour dire… se dire… ne rien dire… trouver ? Pas tant pour que ça rime à quelque chose, mais parce qu’il n’y a que ça. Pas d’habitat et de repos possibles pour qui tente de se rejoindre. Que les mots encore et encore. Parler, tenir : « il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer » [23].

 

Spirale

Si l’on doit alors parler d’univers, c’est forcément selon son aspect désarticulé où les hommes, expulsés de tout ce qui masque leur être, rampent et agonisent. Si l’on doit parler de vie, c’est en la considérant selon son aspect saccagé, son gâchis inévitable, sa mort qui colle aux semelles et ploie les corps : « long voyage […], destination tombe » [24]. Et si l’on doit parler de scène, c’est comme ce lieu d’exposition directe de la mort de l’homme toujours recommencée. Si bien que la scène, avant d’être spatiale, est surtout temporelle. Elle représente ce lieu où le temps a investi toute la place et qui lui-même, tellement rongé par l’ennui, semble mourir en se pétrifiant. S’est-il arrêté ? Pozzo dément avec angoisse : « (mettant sa montre contre son oreille). – Ne croyez pas ça, monsieur, ne croyez pas ça. (Il remet la montre dans sa poche.) Tout ce que vous voulez, mais pas ça. » [25] Une scène tellement gangrenée par le temps ravageur qu’elle aboutit à dissoudre toute référence temporelle [26]. Ainsi frappe-t-il du même coup les mémoires et les repères usuels [27], annihilant, comme le note Noudelmann, « les illusions d’une continuité réaliste » [28].

Alors les mots entrent eux aussi dans leur valse répétitive, creusant peu à peu une impitoyable spirale. Oh les beaux jours en offre une parfaite illustration. D’entrée de jeu, une totale circularité semble s’installer. Les pensées de Winnie tournent en rond, scandées par quatre refrains principaux (revenant de manière tantôt identique, tantôt légèrement modifiée) :

– Oh les beaux jours. [29]
– Le vieux style ! [30]
– Ça qui est merveilleux. [31]
– Quel est ce vers merveilleux ? [32]

Mais, malgré la circularité du discours, plusieurs indices nous avertissent que derrière le cercle se profile la spirale. Au second acte, la fréquence des refrains diminue sensiblement. Winnie ne parvient dès lors ni à prononcer des phrases complètes ni à se rappeler des vers entiers : « l’agonie du langage traduit l’agonie de l’être » [33], marquant les progrès dans l’enlisement, dans la dégradation. Au premier acte, « enterrée jusqu’au-dessus de la taille » [34], Winnie pouvait encore procéder à l’inventaire de son sac, faire sa toilette et tenir son ombrelle. Au second acte, enterrée jusqu’au cou, elle est privée de tout mouvement, ses yeux seuls restant mobiles [35]. Willie, son partenaire, ne parvient qu’à ramper [36], son langage ne se réduisant plus désormais qu’à quelques grognements. Ainsi, charriant les mêmes mots, le discours tourne en rond. Le temps n’est pas seulement objet du discours, il s’immisce dans le langage lui-même qui, pantin lui aussi, s’affole, se délite, ne sait plus rien dire ; en se défaisant, les mots nous défont.

Que produit au fond la répétition ? Comme le souligne Emmanuel Jacquart, la répétition « affecte le dynamisme du dialogue », donnant l’impression de le ralentir ou de l’interrompre : répéter équivaut à ne pas progresser. Par ailleurs, elle peut devenir un « élément moteur » en participant à la création d’un rythme [37]. Aussi la langue est-elle poussée dans ses derniers retranchements, la syntaxe s’effiloche, tandis que l’intrigue en accroissant la pression des éléments et la charge émotionnelle accuse une intensification du moment crucial. Derrière les mots remâchés, il y a bien une avancée. La lumière de la répétition porte la mort en son sein, interdisant toute venue d’un temps régénérateur. Elle exige un « nouveau » qui ne vient pas ou seulement sous les dehors du « mal venu ». Invariant des variations enveloppées par cette rigidité. Expression de la transpiration inéluctable du temps moribond. Impossible de croire encore à une diversion du temps. Pure forme de la nécessité. Force contraignante de ce qui s’impose comme sort, fatalité. Pompe aspirante. Champ de forces. Spirale infernale. Puissance irrésistible qui emporte les personnages vers leur propre perte et dissolution interne. Tendue vers ce qui lui échappe inexorablement, Esther (malade, alitée) l’exprime à sa façon, dans Le Silence de Bergman [38] : « Les forces sont trop puissantes. Je veux dire les forces… épouvantables ». Quelque chose suit son cours, une vieille fin de partie morbide, finir de perdre.

La mort est écrite et ré-écrite, illustration des propos de Hamm : « Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ! »[39]

 

Gouttes de silence à travers le silence

Beckett se refusait à répondre aux interviews non pas certainement, comme le pensent trop souvent certains critiques des artistes, ainsi que le rappelle Chestov, parce qu’il ne savait « pas “consciemment” envisager ses œuvres et en faire apparaître “l’idée” » [40]. Beckett estimait non seulement que tout ce qu’il avait à dire, il l’avait dit dans son œuvre, mais aussi très probablement que l’important n’est pas de dégager « l’idée » ou les idées maîtresses de l’œuvre qui, de toute façon, ne cherche pas à gommer sa complexité, ses paradoxes. Beckett, dans un de ses rares commentaires, disait que « peut-être » est sans doute le maître-mot de ses pièces [41]. L’auteur n’est pas là pour apporter la moindre réponse. Il ne prétend asséner aucune vérité, il expose, renvoyant chacun aux mots, les mêmes, répétés encore, seuls susceptibles de meubler notre agonie bruissante. La scène de Beckett s’offre selon nous à la perspicacité du spectateur et du lecteur, mais surtout, par sa clôture même, à l’acuité de l’esprit sensible au gâchis. Ce qui se délite, s’effrite, se courbe et meurt. S’il y a en effet un terme, un mot qui l’emporte selon nous, c’est celui de « gâchis ». Le gâchis ne s’enclot pas dans une idée, ne se théorise pas, ne se laisse pas lisser par quelque concept. Il se déroule sur sa pente catastrophique, sur sa scène désertique. Tenter de le saisir suppose d’entrer sur la scène pour capter la lumière des heures d’apocalypse et être à même de reconnaître dans ces éclopés les seuls vrais frères.

Que se joue-t-il pour que cette œuvre ait une résonance si profonde ? Rien, sinon notre manège triste et dérisoire, mais selon une mise en scène du pire qui plonge au cœur du tragique, nous tend sans détour le miroir de notre chaos [42]. Une scène sans faste, sans fioritures, où s’intercalent la parole et le jeu susceptibles de maintenir la quête de soi avant la toute fin de partie. En pure perte, mais en rappelant aussi, à travers la bouche de Nell, que « Rien n’est plus drôle que le malheur […]. Si, si, c’est la chose la plus comique au monde. » [43] L’inspiration première est la souffrance mais une souffrance habitée par un sens aigu de la dérision, comme en témoignent notamment ces propos de Vladimir : « Aucun doute, nous sommes servis sur un plateau. » [44]

La vie décharnée des personnages beckettiens est certes comparable à un véritable purgatoire. Désarroi exposé à vif, sans ambages, mais tous assument à leur façon leur décomposition ou leur agonie, tout en cheminant à l’intérieur de leurs propres décombres. L’humour est présent, se glissant ici ou là dans les répliques, le tragique s’associant à la tragi-comédie. La scène, la forme théâtrale est ce lieu où les mots peuvent trouver à se poser quelque part, mais aussi toujours espace de dérision.

Hamm. – On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ?
Clov. – Signifier ? Nous, signifier ! (Rire bref.) Ah elle est bonne ! [45]

Les mots « gouttes de silence à travers le silence » [46], comme cela est exprimé dans L’innommable. Cioran formule le commentaire suivant : « Symboles de la fragilité convertis en assises indestructibles. » [47] Fragilité issue de ces mots qui ne nous viennent que des autres, nous traversent, nous créent et nous défont tout à la fois. Assises indestructibles que l’agencement tenace de ces paquets de lettres qui n’offre aucune certitude, mais représente le seul soutien pour celui qui ne peut garder le silence. De quoi maintenir une certaine consistance tout en se rapprochant de l’insignifiance. Plus le temps passe, plus Beckett avance dans son existence et dans son œuvre, plus il écrit des textes minimalistes (comme Soubresauts ou Cap au Pire), où l’écart entre la vie et la mort est à peine perceptible. L’écriture se poursuivant, les personnages sont de plus en plus irrémédiablement coincés, immobiles, enfermés et privés d’identité [48]. L’espace se vide et s’amenuise, le sujet devient un impersonnel, les corps disparaissent peu à peu ; il ne reste que la voix ou un souffle [49], jusqu’à « partir pour le vrai noir où, à la fin, ne plus avoir à voir ».

Espace clos et êtres amoindris. Répétition derrière laquelle se profile la succion-spirale. Parole qui tournoie encore et encore sur elle-même entre quête de silence et dérision. « Non, je ne regrette rien, tout ce que je regrette c’est d’avoir vu le jour, c’est si long, mourir, je l’ai toujours dit, si lassant, à la longue. » [50] Mis à nu tous les drames qui composent la chute de notre partition. Reste le corps à l’écoute de la voix qui le traverse, ainsi que le sourire à l’abîme intériorisé dont Winnie nous offre sans doute la meilleure incarnation. Enfoncée jusqu’au cou, elle continue à parler, affrontant son malheur avec indulgence : « Encore un beau jour ! »


Abréviations :
En attendant Godot : EAG
Fin de partie
 : FP
La dernière bande : LDB
Oh les beaux jours
 : OBJ

[ Théâtre de Beckett – Repères ]

En attendant Godot : composé en 1948 et publié en 1952 (première publique en 1953 à Paris au théâtre de Babylone, dirigé par J.-M. Serreau – Mise en scène de Roger Blin).

Fin de partie : composé en 1956 (première version commencée en 1954), publié en 1957 (première en français en 1957 à Londres au Royal Court Theatre – Mise en scène de Roger Blin).

Acte sans paroles I : écrit en 1956 (première en 1957 à Londres au Royal Court Theatre, et repris le même mois au Studio des Champs Elysées).

La dernière bande : composé et publié en 1958 (traduction française et publication en 1959, première française en 1960).

Acte sans paroles II : composé en 1959.

Oh les beaux jours : achevé et publié en 1961 (traduction française en 1962 et publication en 1963, première en 1963 à Venise et à Paris avec Madeleine Renaud).

Comédie : composé en 1963 (première à Paris en 1964).

Dis Joe : composé en 1965, première française en 1968.

Comédie et actes divers : publié en 1965.


[1] Samuel BECKETT, Fin de partie, Paris, Minuit, 1957, p. 65.

[2] FP, p. 47-48.

[3] Samuel BECKETT, En attendant Godot, Paris, Minuit, 1952, p. 126.

[4] EAG, p. 128.

[5] EAG, p. 57-58.

[6] EAG, p. 10 (Vladimir et Estragon) ou encore FP, p. 29 (Nagg et Nell), p. 89 (Hamm et Clov).

[7] Voir par exemple Krapp qui va et vient au bord de la scène au début de La dernière bande, Paris, Minuit, 1959, p. 9.

[8] Voir notamment EAG où Estragon ne cesse de vouloir partir, p. 14, 41, 100, 102, 114, 115. Vladimir émettra lui aussi ce désir à deux reprises, p. 38, 51.

[9] Samuel BECKETT, Molloy (1947), Paris, Minuit, 1951, p. 181.

[10] En attendant Godot – Vladimir souffre de la vessie ; son compère Estragon a mal aux pieds. Fin de partie – Hamm, paralysé et aveugle, est cloué dans son fauteuil roulant ; Clov, son « fils » adoptif, ne peut pas s’asseoir ; Nell et Nagg, les parents de Hamm, enfermés dans leurs poubelles-prisons de maudits « progéniteurs », ont perdu leurs guibolles dans un accident de tandem.

[11] Oh les beaux jours – Winnie est prisonnière d’un mamelon de terre, enfouie au début jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou. Comédie – Les trois personnages, F1, F2 et H sont coincés dans des jarres.

[12] La dernière bande – Krapp doté d’une « voix fêlée très particulière » est un vieillard usé à la « démarche laborieuse », « très myope » et « dur d’oreille ».

[13] Rappelons que les personnages de romans ne sont pas davantage épargnés. Ainsi Molloy et sa jambe raide qui finira en rampant, et Moran qui se découvrira lui aussi avec une jambe raide et fera également figure de rampant (voir Molloy, Paris, Minuit, 1951), ou encore Malone, vivant l’imminence de sa mort, cloué dans son lit sur le dos (voir Malone meurt, Paris, Minuit, 1951).

[14] Pozzo est frappé de cécité, tandis que Lucky est devenu muet.

[15] Alfred SIMON, Beckett, Paris, Belfond, 1983, p. 79. Voir EAG, p. 112 où Vladimir déclare : « à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. »

[16] Fin de partie – Intérieur sans meubles, baigné d’une lumière grisâtre. Oh les beaux jours – Étendue d’herbe brûlée avec au centre un mamelon de terre dans lequel est enterrée Winnie. Acte sans paroles I – Un désert.

[17] EAG, p. 23.

[18] EAG, p. 16. Même refrain p. 22, 66-67, 84, 88, 95-96, 100, 109, 118, 131 (avec parfois de légères modifications).

[19] EAG, p. 79.

[20] EAG, p. 97.

[21] EAG, p. 25.

[22] Samuel BECKETT, L’innommable (1949), Paris, Minuit, 1953, p. 34, 46.

[23] IN, p. 213.

[24] Samuel BECKETT, Textes pour rien (1950), Nouvelles et Textes pour rien, Paris, Minuit, 1958, p. 177.

[25] EAG, p. 50.

[26] Ainsi, notamment dans En attendant Godot, les personnages ne savent jamais quel jour on est, ni quelle heure il est.

[27] Dès le début de En attendant Godot, Estragon et Vladimir ne peuvent se mettre d’accord pour savoir si, oui ou non, ils ont déjà attendu au même endroit la veille. Ils ne savent pas non plus quel jour ils sont. Chacun à son tour perd la mémoire. Estragon ne se souvient plus, entre autres, de la visite de Pozzo et Lucky la veille. Le garçon annonçant à chaque fin d’acte que Godot ne viendra pas, ne se rappelle pas avoir déjà vu Vladimir et Estragon. Etc.

[28] François NOUDELMANN, Beckett ou la scène du pire, Paris, Champion, coll. « Unichamp », 1998, p. 69.

[29] Samuel BECKETT, Oh les beaux jours, Paris, Minuit, 1963, p. 12, 20, 21, 29, 41, 47, 56, 75, 76.

[30] OBJ, p. 19, 23, 27, 28 (deux fois), 31, 38, 40, 50, 52, 60, 64.

[31] OBJ, p. 14, 16, 23, 24, 25 (deux fois), 30-31, 43, 44, 46, 60, 68, 69 (deux fois).

[32] OBJ, p. 15, 19, 38, 60, 69, 72.

[33] Jean-Marie DOMENACH, Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967, p. 273.

[34] OBJ, p. 11.

[35] OBJ, p. 59.

[36] OBJ, p. 73.

[37] Emmanuel JACQUART, Le théâtre de dérision. Beckett, Ionesco, Adamov, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1998 (édition revue et augmentée), p. 200.

[38] Ingmar BERGMAN, Le Silence (1963). Le film fait partie d’une trilogie (1961-1963) que Bergman présentait comme son « cinéma de chambre » : Comme en un miroir, Les Communiants, Le Silence.

[39] FP, p. 73.

[40] Léon CHESTOV, « La philosophie de la tragédie », Pages choisies, Paris, NRF, 1931, Préface, p. 25.

[41] Cité par Emmanuel JACQUART, op. cit., p. 119.

[42] François NOUDELMANN écrit en ce sens : « Si à l’issue des tragédies le pire est toujours sûr, avec Beckett il devient le principe régulateur de la pièce. », op. cit., p. 14.

[43] FP, p. 33-34.

[44] EAG, p. 104.

[45] FP, p. 49.

[46] IN, p.159.

[47] CIORAN, « Quelques rencontres », in Cahier de l’Herne, Samuel Beckett, Paris, Éditions de l’Herne, 1976, p. 47.

[48] Comédie met en scène deux femmes et un homme respectivement nommés F1, F2 et H, coincés dans des jarres d’où ne sortent que leurs têtes rigoureusement immobiles. Pas moi – bouche qui parle et auditeur caché dans les coulisses. Acte sans paroles I – Un homme sans nom. Acte sans paroles II – Deux personnages appelés A et B.

[49] Samuel BECKETT, « Souffle », Comédie et actes divers, Paris, Minuit, 1972, p. 135-137.

[50] Samuel BECKETT, « D’un ouvrage abandonné », Têtes-mortes, Paris, Minuit, 1967, 1972, p. 17.

 

Parutions
  • Revue L’Aleph, « La Scène », n°14, septembre 2005.

Essai sur la fatigue

« Dans la fatigue et la solitude le divin ça sort des hommes. »

L. F. Céline, Voyage au bout de la nuit.

Peter Handke, Essai sur la fatiguePeter Handke s’arrête sur le phénomène de la fatigue, s’attarde sur elle pour en déceler les aspects multiformes. L’Essai sur la fatigue ou parler du spectacle de la fatigue, tenter de « raconter les différentes visions du monde des différentes fatigues. »

1) La fatigue qui isole, coupe du reste du monde, déformant, défigurant tout ce qui est autour. Fatigue affreuse : « ce cercle d’acier autour des tempes, le sang qui se retire du cœur ».

C’est celle qui s’empare de l’enfant, lui imprimant un sentiment de honte pour n’avoir su ou pu rester parmi les siens.

C’est la fatigue de l’étudiant – sans plus de honte : dans les amphithéâtres de l’université d’abord, pendant les cours mornes (voix ressassantes des professeurs, dénuées de tout enthousiasme). Ensuite émerge « une fatigue d’un nouveau genre, inconnue à la maison : la fatigue dans une chambre, en bordure de ville, seul, la “seulfatigue”. » Un pied est mis alors dans les contrées de l’insomnie qui – l’issue du sommeil interdite – vient modifier la perception du monde pour imprimer le sentiment de « malédiction d’une espèce humaine manquée, reléguée sur une planète qui n’est pas la bonne… » La chambre devient cellule où résonne ce « une nuit-sans-sommeil-encore ».

C’est celle aussi qui s’empare des amants (subitement « possédés par le démon-fatigue »), menace terrible de l’amour au bord tout à coup de l’extinction, du foudroiement : « dans l’amour – ou comment sinon nommer ce sentiment de plénitude, de satisfaction ? – l’irruption de la fatigue met soudain tout en jeu. Désenchantement ; d’un coup les lignes de l’image de l’autre s’effacent ; lui, elle, ne donne en l’espace d’une seconde d’effroi plus aucune image ; l’image de la seconde d’avant n’avait été qu’un reflet de l’air : Ainsi pouvait-il en être fini, d’un instant à l’autre, entre deux êtres humains – et ce qu’il y avait de plus terrifiant, c’est que du coup, on semblait aussi en avoir fini avec soi-même ».

La voilà la fatigue qui désunit, creuse l’écart entre les êtres pour les ramener à leur solitude, à leur incommunicabilité.

2) Et puis il y a l’autre fatigue, la bonne fatigue : celle qui réunit, qui rassemble. D’une tonalité plus douce, elle redessine les visages, les contours du monde selon une sorte d’humanité retrouvée. Sorte de bulle de douceur, de lieu de rassemblement des êtres, ne serait-ce que pour un instant.

Celle du travail en commun, la fatigue « entre nous » : fatigue que l’on savoure pris dans son nuage « esthétique » et purifiant. La fatigue cette fois a su attendrir la chair des êtres ; elle est réunion, génératrice de chaleur et non plus de climat glacé.

En atteste, à l’encontre, le « tas grouillant, continu, de tueurs et d’hommes de main qui se met effrontément en scène », qui n’est autre que celui des « infatigables », des toujours « frais et dispos ».

Celle de l’après écriture où l’on devient un « Intouchable ». Sentiment de bien-être. Renversement essentiel : « ce n’était pas la société qui était inaccessible pour moi, mais c’était moi qui l’étais pour elle, pour tous. » Chaleur plus égoïste sans doute puisqu’elle ne concerne que soi, mais elle permet une vision plus lucide du réel qui nous entoure.

À l’image des versions tranchantes de l’existence, voici la fatigue et ses différentes tonalités : d’une part, la fatigue douloureuse, hideuse, alliée de la Faucheuse, rendant chacun à son intrinsèque solitude, s’allie avec la clairvoyance : tombent « tous ces masques de sympathie » ; on voit l’égoïsme, la méchanceté, toute la cruauté nouée dans les fils de l’existence. D’autre part, apparaît le versant d’une relation plus approfondie avec les êtres et le monde dans laquelle peut s’établir une profonde communicabilité.

Essai sur la fatigue
Peter HANDKE
Traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt
Gallimard, coll. « Arcades »
1991
80 pages

Avec cet ouvrage, s’ouvre le triptyque poursuivi par l’Essai sur le juke-box et l’Essai sur la journée réussie.

Parutions
  • Revue L’Aleph, « Autour de la télévision », n°0, novembre 1998.
  • Webzine Plumart, n°29, mai 2001.

Si c’est un homme

Primo Levi, Si c'est un homme« J’ai eu la chance de n’être déporté à Auschwitz qu’en 1944 ». Première phrase de cet écrit saisissant de Primo Levi concernant l’holocauste. « La chance »… ce terme a de quoi dérouter eu égard à l’horreur qui transpire de cet autre terme « holocauste ». Mais l’on comprend vite au fil des pages : P. Levi nous parle de sur-vie au jour le jour, d’êtres rongés par les griffes de l’arrogante Faucheuse nazie, réduits à n’être que des pantins désarticulés et grimaçants par les humiliations, les coups quasi-incessants, par la faim tenaillante et la mort tapie dans l’ombre. Alors la voilà « la chance » : celle de n’avoir été déporté qu’en 1944 à l’âge de 24 ans. Si c’est un homme n’est pas un ouvrage tardif, au contraire P. Levi a éprouvé le besoin de l’écrire dès son retour de captivité, tant il était habité par ces souvenirs crépusculaires.

Cet écrit ne peut manquer de faire passer plus d’une mauvaise nuit, tant il nous plonge dans les ténèbres de l’innommable. Il est d’autant plus terrible qu’il est dénué de tout jugement et de toute expression de haine. Il relate les faits dans leur horreur froide, dans leur insolente crudité. Car, comme l’auteur le dit lui-même, il préfère que ses pensées soient guidées par la raison, plutôt que par la haine « sentiment bestial et grossier ». Aussi est-ce la vie au jour le jour – plutôt la mort injectée sans relâche – qui nous est relatée, avec son cortège de tortures, de souffrances et d’humiliations perpétuelles. Le quotidien dans le Lager, cette brisure interne de l’individu calculée minutieusement. Le quotidien, ce lieu de déchéance où il ne reste à chacun comme possibilité de survie que le combat pour le dérisoire : quelques miettes de pain en plus, un bout de chiffon pour panser les pieds meurtris… Des êtres détruits, ramenés à la condition de fantômes. « Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n’a été ni aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n’avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi, ni même un regard qui vous juge. »

Un livre qui doit être lu pour tenter de s’approcher un tant soit peu de ce règne de la destruction méthodiquement calculée. « On a inventé au cours des siècles des morts plus cruelles, mais aucune n’a jamais été aussi lourde de haine et de mépris. » Cette haine et ce mépris lovés dans ces morts cauchemardesques ne peuvent manquer de nous convaincre qu’il faut savoir passer un certain nombre de mauvaises nuits. Pour eux, pour leur mémoire. Pour nous, pour notre dignité.


Écrivain italien, Primo Levi, né en 1920, s’est suicidé le 11 avril 1987 après avoir écrit une douzaine d’ouvrages, dont notamment La trêve (Grasset, 1963) et Les naufragés et les rescapés : quarante ans après Auschwitz (Gallimard, 1986).

Si c’est un homme
Primo LEVI
Traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger
Pocket / Julliard
1988

Parutions
  • Revue L’Aleph, « De Mémoire… », n°5-6, novembre 2000.

Lectures | Sélection 2015

Les livres que j’ai aimés en 2015

Ivy Edelstein, Devance tous les adieuxIvy Edelstein, Devance tous les adieux
Éditions Points, coll. « Points vivre », 2015
112 pages

 

 

 


Les vieux fourneaux, tome 1Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux

Bande dessinée | Dargaud
tome 1 : « Ceux qui restent » (2014)
tome 2 : « Bonny and Pierrot » (2014)
tome 3 : « Celui qui part » (2015)

Les tribulations de trois septuagénaires, amis d’enfance, qui n’en ont pas encore tout fait fini avec l’existence et qui épinglent au passage nombre de travers de notre société. Une bande dessinée tout à la fois drôle et émouvante (scénario de Wilfrid Lupano), servie par des dessins de Paul Cauuet de grande qualité.


Antonio Moresco, La petite lumièreAntonio Moresco, La petite lumière
Roman | Éditions Verdier, coll. « Terra d’altri », 2014
Traduit de l’italien par Laurent Lombard
128 pages

 


Il était une fois en France - Tome 1Fabien Nury et Sylvain Vallée, Il était une fois en France
Bande dessinée | Glénat
Scénariste : Fabien Nury – Dessinateur : Sylvain Vallée
Série complète en 6 tomes parus entre 2007 et 2012

 


Joyce Carol Oates, MudwomanJoyce Carol Oates, Mudwoman
Roman | Points, 2014
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
576 pages

 


Ruwen Ogien, Philosopher ou faire l’amourRuwen Ogien, Philosopher ou faire l'amour
Essai | Grasset, 2014
272 pages

 


Odilon Redon, Mes noirs
Rumeur des Ages, 2011

« Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plaît pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette ou du prisme. »


James Salter, Et rien d'autreJames Salter, Et rien d’autre
Roman | Éditions de l’Olivier, 2014
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Lisa Rosenbaum et Anne Rabinovitch
368 pages

 


Branimir Scepanovic, La bouche pleine de terre et autres récits insolitesBranimir Scepanovic, La bouche pleine de terre et autres récits insolites
Nouvelles | L’Age d’Homme, coll. « Au cœur du monde », 2008
La bouche pleine de terre
, La mort de monsieur Goluza, Avant la vérité, La honte, L’autre temps, traduits du serbe par Jean Descat
Le cri
, traduit du serbe par Marko Despot
192 pages

Des écrits tout à la fois intenses et torturés qui sondent la condition humaine dans toute sa noirceur. Le texte central, « La bouche pleine de terre », est particulièrement marquant, mais les nouvelles publiées dans ce recueil méritent aussi, à mon sens, que l’on s’y attarde. Je pense notamment à « La mort de Monsieur Goluza », le portrait d’un homme pris au piège de l’annonce de son suicide ou encore à « La honte ».


Benoït Sokal, Kraa, tome 3Benoît Sokal, Kraa
Bande dessinée | Casterman
tome 3 : « La colère blanche de l’orage » (2014)
72 pages

 


Valérie Sueur-Hermel (sous la dir.), Fantastique ! L'estampe visionnaire de Goya à RedonValérie Sueur-Hermel (sous la dir.), Fantastique ! L’estampe visionnaire de Goya à Redon
Bibliothèque nationale de France, 2015
192 pages

Catalogue de l’exposition présentée par la Bibliothèque nationale de France au Petit Palais (du 1er octobre 2015 au 17 janvier 2016).
L’ouvrage reproduit une centaine d’œuvres parmi les 170 exposées au Petit Palais.


Félix Vallotton, La Vie meurtrièreFélix Vallotton, La Vie meurtrière
Roman | Phébus, coll. « Libretto », 2009
208 pages

Avec sept dessins de l’auteur.

 


Joël Vernet, Nous ne voulons pas attendre la mort dans nos maisonsJoël Vernet, Nous ne voulons pas attendre la mort dans nos maisons
Éditions Zoé, coll. « Mini Zoé », 2015
64 pages

Être de boue

« Personne ne connaît notre désespoir. Quand nous sommes seuls. »

Joyce Carol Oates, MudwomanVa-et-vient entre la boue, boue de l’abandon et du sauvetage de l’adoption – Mudgirl – et son existence présente, celle de M.R. L’existence d’une femme brillante, droite, concentrée sur sa carrière d’universitaire.

Mudwoman est également amoureuse d’un homme lointain, Andre Litovik, son amant (secret). « Elle avait un faible pour les hommes d’une intelligence exceptionnelle – ou, du moins, d’une intelligence supérieure à la sienne. Pour ne pas avoir à dissimuler la sienne. L’ennui était que, dans sa vie, ces hommes-là semblaient avoir été invariablement plus âgés qu’elle. Parfois cyniques. Parfois usés comme de vieux gants, des bottes éculées. La plupart étaient mariés, et certains pour la deuxième ou troisième fois. » Est-elle vraiment amoureuse d’Andre ou bien, comme elle s’en fait la réflexion, « peut-être était-elle tombée amoureuse d’Andre Litovik parce qu’il était inaccessible » ?

Elle – préparée à tout : accomplir sa tâche de présidente d’université, poursuivre ses recherches en philosophie, affronter les désaxés comme Alexander Stirk.

Elle – seule – intensité. « Seule, M.R. vivait plus intensément que si elle avait vécu avec quelqu’un. Car la solitude est la grande fécondité de l’esprit, quand elle ne signe pas sa destruction. »

Elle – seule – son amant (secret). Solitude que résume peut-être sa chute dans l’escalier au cours d’une nuit : se cogner le crâne, se retrouver le corps meurtri, la respiration coupée… Chuter, avoir mal sans crier, juste « des grognements, des sanglots d’étonnement, de douleur, d’humiliation – Seule – Seule – comme ça. »

Ce moment où ils sont en bas, éminents collègues, à l’attendre pour le dîner. Elle, en haut, à maquiller les marques de sa chute, prise d’un violent mal de ventre. « Mudgirl à l’étage sur l’horrible siège des toilettes, le visage défait et maculé de larmes, et M.R. Neukirchen au rez-de-chaussée, à la place qui était la sienne. » Elle descend, elle participe, sa pensée s’échappe du côté de la boue. Elle ira jusqu’au terme du dîner.

Elle tiendra son rang, assumera ses responsabilités. Son existence, comme ça, celle-là : « C’est ma vie maintenant. Je la vivrai ! »

Mais Mudgirl gronde tandis que M.R. Neukirchen se surmène. Son âme se disloque peu à peu et Mudwoman est menacée par la folie… Parviendra-t-elle à s’extirper de la boue ?

La tension des dernières heures de lecture où l’auteur nous amène à flotter entre rêve-cauchemar et réalité, où l’on a peur de la rechute ou de la chute finale, que celle-ci soit due à elle-même ou à la crasse d’autrui ! Il y a une intensité, une force dans l’écriture qui vous tient, vous étreint et vous fait battre le cœur en même temps que Meredith.

Mudwoman
Joyce Carol OATES
traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
Points
2014
576 pages

Le lit

« L’absence est une valse noire, et personne avec qui danser. »

Anne Bragance, Le litAu départ, elle est assise sur un banc. Son regard s’attarde sur la voiture stationnée en face d’elle. Elle observe une scène de rupture entre un homme et une femme. La femme descend de la voiture et disparaît. Elle monte dans la voiture et poursuit le chemin de l’oubli. Digérer, oublier… L’oublier, elle, cette pilule rose, ce somnifère avalé un jour de juin. L’oublier, lui, le bien-aimé, disparu pendant son sommeil. Envolé, parti à la dérobée.

Comment effacer les traces mortelles de ce réveil solitaire ? Rude tâche : se redécouper par-delà la déchirure de l’être, par-delà un cœur saccagé, quasi crevé par la douleur de l’abandon. Une âme démolie, un corps en reste, en offrande. Il ne reste que cela à ses yeux : trouver l’oubli dans les bras d’hommes. Quinze hommes pour quinze années d’erreur, de fourvoiement. Quinze ans d’un amour tronqué, d’un terrible égarement. Sorte de catharsis qui passe par une sexualité méthodiquement calculée : il y aura quinze amants, un pour chaque année de ce partage fallacieux. Une heure de plus sera accordée à chacun. À chaque fois le même rituel : à chacun elle raconte son histoire, le trajet de cet amour déconfit ; elle leur explique leur place, le pourquoi de leur présence dans son lit. Une façon de profaner la couche nuptiale, ce lieu que son « bien aimé » habitait. Lui, le bien-aimé, ainsi qu’elle continue à l’appeler. On ne désacralise pas comme cela les termes chéris. Quant à elle, elle ne se nomme pas, ne se nommera à aucun moment. Sans doute, estime-t-elle avoir perdu toute identité depuis que celui qu’elle aimait l’a trahie.

Elle l’a compris ce jour de juin : il ne la désirait pas, ne l’aimait pas. Comme c’est bien souvent le cas, l’amour est mort depuis longtemps lorsque l’on réalise que la source est tarie et que l’on se retrouve à contempler, selon les mots de Yasushi Inoué, le « lit asséché du torrent blême. » [1]
Mais elle ne s’arrête pas au seul constat de son amour bafoué, elle entre dans la spirale de la culpabilisation. Si bien qu’à la tentative d’oubli se mêle une forme d’expiation personnelle, pour ne pas dire d’autodestruction. Ce n’est donc pas vraiment son corps qu’elle donne en offrande. C’est celui de cette autre en elle, ce « double haïssable » qui n’a pas su déchiffrer l’énigmatique bien-aimé. Faire l’amour devient ainsi un acte sacrificiel. Chaque homme incarne un pion de plus sur l’échiquier du désarroi. Macabre valse des amants.

« Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux. »
(Baudelaire, Spleen)

Sur le matelas de la douleur, ont déjà défilé six hommes, parmi lesquels un touriste anglais, un misanthrope, un porteur de la bonne parole, et autres passants. Nous voici en présence du septième amant de la liste du délabrement amoureux. Le septième, Gabriel. C’est d’abord irrité qu’il entre dans cette histoire. Il n’apprécie guère cette façon aussi directe que sincère qu’elle a de disposer de ces hommes, encore moins ce rang de septième. Mais il la laisse disposer de lui et se prête à la cérémonie : il joint ses membres aux siens, il écoute son récit. Au fil des paroles, au détour des gestes, il est de plus en plus intrigué par cette femme meurtrie. Profondément touché par l’écho de cette brûlure interne, ses certitudes commencent à vaciller. Les heures s’écoulent. Midi a sonné et il n’est plus le même homme. Il le sent, il le sait. Lui qui ne vivait que dans le présent, si bien armé contre les assauts de la mémoire, se met à redescendre la courbe du temps, retrouve ses lignes de faille : le départ de sa mère qui a signé la douleur et la fragilité de son enfance, le départ de sa femme aussi. Les départs, les absences et, par-delà, la solitude intrinsèque de chacun. Elle s’est endormie dans ses bras, il la tient serrée contre lui, il n’ose pas bouger de peur de perturber l’apaisement du sommeil. Chose inédite pour lui, il pleure. « L’amour est illumination, il balaie de sa lumière tous les gouffres qui nous habitent, dont nous ignorions la profondeur, la noirceur, il accroche ses soleils aux trousses de nos ombres, à tous les ciels de notre vie. » Les paroles de cette femme l’ont rendu à lui-même, à sa précarité essentielle. Comme elle, il se retrouve nu face aux assauts de la mémoire. Comme elle, il rejoint la déchirure de ses entrailles.

Ensemble, ils poursuivent le chemin de cette connivence balbutiante. Et Gabriel commence à compter les heures, à les voir s’égrener avec angoisse. Une phrase, issue des méandres de sa mémoire, résonne en lui : « Il paraît que celui qui se noie voit défiler sa vie en accéléré. » Une ombre vient de passer devant ses yeux meurtris et cette ombre, il le sent confusément, c’est – pour faire écho à Jankélévitch – « l’ange invisible de la mort qui parle en nous par ces signes, et nous effleure de son aile ; car le messager angélique ici n’annonce plus la naissance ni le commencement, mais la terminaison. » [2] Elle est en train de se noyer. Tous les pores de sa peau ne cessent de déclarer cette évidence : « Elle se noie sous ses yeux et tout en se débattant, elle s’accroche à lui, elle l’entraîne, comme un projectionniste fou, elle lui octroie – lui impose – l’horrible privilège d’assister à ce déferlement d’images. » Restent deux possibilités : la mort ou le dépassement des sept heures…

Anne Bragance pénètre, creuse la part intime – maudite ? – des êtres, rejoint le flux sanguin des blessures humaines. Pour cela, elle est armée d’une écriture sans fioritures, aussi directe et nue que le froid constat de l’échec. Une écriture crue qui sait rendre la crudité de nos existences et ses vives écorchures. Pourtant, elle laisse pointer une petite lueur, ténue certes, mais présente malgré tout. Une lueur qui évoquerait la journée réussie que raconte son héroïne. Une faible étincelle : Gabriel, poussière d’ange… Mais s’il est une chose qui ressort de ce récit, c’est bien la douloureuse loi de la gravitation qui nous échoit et nous cloue trop souvent au sol. On pense à ces mots de Bataille : « déplumés vivants ! Nous avions des plumes ! Nous n’avons pas volé ! » [3]

Faisons-nous si mauvais usage du temps qui nous est alloué ? Il est permis de le penser…


[1] Yasushi Inoué, Le fusil de chasse.
[2] Vladimir Jankélévitch, La mort.
[3] Georges Bataille, Le coupable.

Le lit
Anne BRAGANCE
Actes Sud
2001
255 pages

Parutions
  • Webzine Plumart, n°28, avril 2001.
  • Revue L’Aleph, « Artguments », n°7, juin 2001.

Quelle promesse ?

Hubert Mingarelli, Hommes sans mèreLe navire a accosté. Les quartiers-maîtres de seconde classe Homer et Olmann font escale. Mingarelli a lui-même connu la vie de marin. Une expérience douloureuse qui lui permet de se tenir au plus près de la violence des flots et du désir de s’éloigner des vapeurs salées. Aussi les deux comparses désertent-ils le chemin du bordel officiel pour rejoindre une maison « juste pour eux », susceptible d’expulser la douleur des quarts de nuits confinés dans un étroit local. Tandis qu’Olmann, entre prostituées et jeux de cartes, cède rapidement aux tentations du lieu, pour Homer commence un temps plus souple. Rapports attentifs noués avec Pedrico le gardien et Maria la prostituée. Les personnages restent empêtrés dans leur solitude : Maria par son sein mutilé, Pedrico par son incapacité à parler, Homer par le goût du sel et, au fond, la douleur d’être né qui le ressaisit violemment.

Fidèle à son souci de simplicité, l’auteur s’attarde (trop ?) sur la description des gestes, les modulations des dialogues et des silences. Que s’est-il passé au juste ? Pas grand-chose. Et pourtant subsistent la bienveillance d’Homer envers Pedrico, les moments de seule tendresse passés avec Maria, l’attention aux promesses et à ce qui restera en mémoire. Même si l’emporte malgré tout le goût amer : rêves morts-nés de Pedrico, vie au rabais de Maria, regret d’Homer de n’avoir pu dire comme promis un dernier au revoir à Maria. Sans doute l’écho de la tentative fragile de s’arrimer à quelque promesse…

Hommes sans mère
Hubert MINGARELLI
Éditions du Seuil
2004
165 pages

Parutions
  • Livre et Lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n°195, juin 2004.

Trajections

PUBLICATION

Résumé

« Trajections » : expression de ces morceaux de soi et des autres qui, à force d’éjection, se concentrent pour dégager, peut-être, le rythme d’un trajet d’existence. Laisser les émotions prendre corps, les sentiments se définir, les pensées s’asseoir, les réflexions cheminer. Textes découpés dans le vif au cours d’une dizaine d’années. Ne pas aller chercher les mots, mais les laisser venir à soi et se formuler après une lente infusion intérieure ou dans l’intensité fugace de l’instant. Retenir ensuite les fragments susceptibles de caractériser le pouls fragile d’une existence en quête d’elle-même. La mort claque la porte bien souvent – mélancolies, ruptures, pertes –, mais la joie parvient aussi à s’immiscer entre les filets de notre précarité, surgissant comme une grâce à même d’effacer la peine et de manifester l’attachement au réel.

Les textes ne sont pas restés nus sur les pages ; ils se sont associés aux dessins de Chantal Ortillez, là comme autant de respirations venues scander le cheminement de ces fragments.

Écoute

Extraits du livre lus par le comédien Aurélien Métral de la Cie de théâtre Les Chapechuteurs :

 

Extraits

« L’existence qui se décide à exister, c’est-à-dire qui est en acte, se supprime elle-même comme existence possible et renonce à une partie de soi, tout de même qu’elle renonce à être les autres êtres ; l’affirmation de l’existence est donc croisée par la négation des possibles qui ne seront jamais plus. C’est le prix dont s’achète ici-bas, l’érection de tout être. De là le vertige et l’angoisse de l’option : l’option est la chose du monde qui ressemble le plus au suicide, car elle anéantit tous les possibles sauf un, qui est possible a fortiori, puisqu’il devient réel. »

Vladimir Jankélévitch, L’Alternative.

Les sentiments enfantins, les rêves tourbillonnants. Les mots adolescents. Tout déjà écrit et recopié cent fois sur des feuilles éparses. Rangé, laissé longtemps au placard, dans le cahier au grain de cuir marron.

Tourner le vide dans tous les sens comme on triture un bout de carton au creux de l’ennui. Non-sens, insensé, pas-se-lassé. Battu et rebattu, scalpé, extrapolé, revisité, vécu.

[…]

Paroles âgées, anciens échos dont on voudrait tirer toute la sève. Substantifique tension avant l’effacement définitif des traces qui ont dû creuser en nous quelques microsillons. Se les approprier pour limiter la nullité des générations.

Saveurs légères de la vie ordinaire. Défilé d’horaires. Discussions passagères. Pour se remettre. Se démettre, s’entremettre.

[…]

Chercher les rires avec les morts aux trousses et le froid dans le corps. Attendre le changement de saison, la tournure radicale des mois écrabouillés. Descendre encore, continuer sur la pente sournoise.

[…]

On se dit qu’il doit rester quelque chose comme une soif de vie le jour où l’on se met à apprécier les dimanches.

Ne pas oublier le sautillement du merle.

[…]

Elle a tenu la poignée de la fenêtre de longues minutes, laissant son regard errer sur les zébrures du mur d’en face, et a repensé à ces mots : vivre c’est-à-dire « ne pas s’être suicidé ». Tout repartait, devait repartir toujours de ce point zéro où tout est susceptible de s’effondrer. Aucun pas, aucun élan n’était concevable sans cela.

[…]

Le même jour apprendre une mort et une naissance. De quoi humer les échos absurdes du cercle interminable. Électroencéphalogramme plat – première couche culotte. Décapante équation du cycle infernal du linceul et du bavoir.

[…]

D’où vient ce subit sentiment de bien-être alors que l’on est empli et bâti des strates du mal-être ? Comment serpente-t-il pour emplir quelque recoin de l’esprit ? À la faveur de quelle minute clémente ? De ces envolées improbables est issu notre attachement au pire.

[…]

Réaliser subitement qu’on a passé le cap, que la Faucheuse stimule autant qu’elle accable, que le rire remporte souvent la partie, que la joie persiste telle une hallebarde dressée devant l’accablement des jours mornes.
Peut-être quittera-t-on délibérément la route, mais ce sera sans doute parce que l’on sent qu’il est l’heure et non pas en raison d’un trop plein de bile.

[2004-2014]

Trajections
Emma BRUYAS-VEYRAT
Édition Bellier
2016
86 pages
ISBN : 978-2-84631-326-1
Textes accompagnés des dessins de Chantal ORTILLEZ (14 dessins noir et blanc réalisés à l’encre de Chine)
Prix public : 14 € TTC – Sortie du livre : octobre 2016

 

Points de vente

Le livre peut être commandé. Vous pouvez aussi le trouver directement dans les points de vente suivants :

  • Librairie Decitre
    Lyon
  • Librairie Le Bal des Ardents
    17 rue Neuve, 69001 Lyon
  • Librairie Mise en Page
    45 avenue des Frères Lumière, 69008 Lyon
Autour du livre
  • Présentation de l’ouvrage sur le site de l’Université Jean Moulin Lyon 3
  • Participation à la scène ouverte de la soirée « Escale poétique » organisée par l’association « De la Cour au Jardin : à la Croisée des Arts » : lectures de textes du livre (18 novembre 2016)
  • Autour des Trajections : temps d’échange et de lecture performée (8 décembre 2016, Université Jean Moulin Lyon 3)
  • « Escale poétique » organisée par l’association « De la Cour au Jardin : à la Croisée des Arts » : lectures d’extraits de « Trajections » et exposition de dessins de Chantal Ortillez réalisés pour le livre

Se tenir droit

Olivier Vigna, L'Appendice des joursLe regard se veut attentif et l’écoute précise. Ressaisir les signes de la présence humaine en réinvestissant l’espace urbain et en rentrant dans les chambres froides. Corps en souffrance et souffles coupés : vieillard trop seul condamné à épouser les contours de sa télé, malade anéanti par la douleur, silence écrasant de la nuit sans sommeil, soirs morts des manèges drainant les pantins ivres ou dépités. L’ennui, la pesanteur de la ville, le tic tac des montres qui accélère les cadences, répand l’hébétude et voûte les dos. Appendice des jours exhalant de sales odeurs et des douleurs tenaces.

La ville qui oppresse mais qui sait aussi ouvrir des portes, laisser glisser des rires, suggérer des éclaircies et des airs porteurs, tel cet accordéon qui tente de se frayer un passage même s’il se perd dans les couloirs trop sombres du métro.

Coups de vent. Le regard persiste, ausculte encore, tente de dépasser les murs et la grisaille humaine. Pénétrer dans une chambre chaude, se laisser envahir par un son ou marcher un matin clair d’hiver. Tenter de retrouver une confiance capable d’évoquer à ses heures la stature de la pierre. Retrouvailles avec des lieux plus verts, plus humbles et plus cléments, où les moineaux peuvent se baigner en paix. Lumière d’autres paysages – Océan, Haute-Loire, chaleurs de l’Ardèche –, pour respirer encore et goûter de vraies siestes. Parce qu’on aura laissé la montre, la ville dure abritant aisément les mines lasses, les regards fuyants, les âmes éparpillées et esseulées dans le bruit.

Il s’agit de poursuivre, de résister aux vents contraires, en conservant la vigueur des nerfs de la main. Attendre et guetter toujours. Garder l’œil vif sans trop fléchir, à l’image de quelque arbre fier.

L’Appendice des jours
Olivier VIGNA
Quidam Editeur
2004
110 pages

Parutions
  • Livre et Lire, mensuel du livre en Rhône-Alpes, n°199, décembre 2004.

Au bord du monde

« Il nous suffit de très peu pour nous sentir vivants sur la terre. De très peu. C’est là toute notre gloire. »

Joël Vernet, Au bord du mondeEntre Haute-Loire et Lozère. Retour en Margeride, dans le Pays natal. Récit des années d’enfance passées dans cette campagne reculée.

L’auteur exprime le besoin de remettre ses pas d’adultes sur ses premières traces d’enfant et de réinvestir les lieux qu’elles ont foulés : retrouver la sensibilité d’alors, le regard chercheur de beauté. Retour dans les ruelles du village, essence retrouvée de l’errance sur les chemins désertés de la campagne environnante. Marches, rêveries au plus près de la nature dont il ressort d’heureuses années, mais aussi une profonde solitude.
Émergence d’un tempérament solitaire, de ce sentiment d’être exilé parmi les hommes, enserré dans l’étroit étaux de l’incommunicabilité, sauf, sans doute, avec les éléments de la nature. « Parler aux arbres convient aux hommes, mais parler aux hommes convient à qui ? »

Nous voici plongés au cœur d’une terre superbe, mais aussi implacablement dure et sauvage, où vivre ressemble davantage à sur-vivre, où l’on cherche les rires, avec les morts aux trousses et le froid dans le corps. Ici les êtres semblent écrasés par le poids du monde. L’ambition n’a pas lieu d’être, meurt comme les rayons du soleil se brisent sur les murs. L’obscurité n’est jamais loin, prête à envelopper les hommes et à les ramener plus bas que terre.

Silence qui rôde, qui est là, implacablement. Ici les vies se taisent, les souffrances ne se racontent pas, ne se raconteront jamais. Nappes lourdes et dévorantes de silence qui durcissent les êtres, mais qui, à l’image du grand-père, savent aussi prodiguer des leçons de lenteur et de patience. Et c’est là également, au creux de cette brûlure interne, qu’a émergé le mouvement vers l’écriture qui n’a depuis lors jamais quitté l’auteur.

À côté du plaisir simple de respirer, de beautés suffisantes pour un cœur d’homme (le cerisier, la danse des oiseaux…) – ce perpétuel « réconfort dans les jours d’ombre noire » -, nous voici à la lisière du malheur du monde, de la catastrophe de naître. Une terre où drame et émerveillement sans cesse semblent cohabiter. Au bord du monde, dans lequel le narrateur a choisi de basculer, loin de ces contrées froides, à l’Étranger, là où rayonne le soleil, près de vastes déserts, avec le sentiment qu’il aurait pu malgré tout passer sa vie entière ici.
Parce que la vraie vie est là comme ailleurs, avec son cortège de beautés scintillantes, de drames sous-jacents, d’élans joyeux, d’ennui terrassant. Avec notre vide que nous tentons d’habiter. La même vie qu’ailleurs, seulement moins maquillée, plus à vif, plus squelettique, créant alors le désir de sentir battre davantage le pouls du réel et de mener une phrase à son terme.

Ainsi le silence s’est-il ouvert pour laisser entrer l’écriture et appeler au voyage. Le chemin, peut-être, pour parvenir à cette évidence que, selon le titre d’un autre ouvrage de Joël Vernet, le silence n’est jamais un désert.

Au bord du monde
Joël VERNET
Éditions du Laquet, coll. « Terre d’encre »
2001
128 pages

Parutions
  • Webzine Plumart, n°36, décembre 2001.
  • Revue L’Aleph, « Mise au Net », n°9, février 2002.

Le grand variable

« La vraie présence au monde, c’est écouter la pluie la nuit. »

Christian Cottet-Emard nous entraîne au cœur de séquences multiples : aventures décousues, balayées plutôt par un double jeu. Va-et-vient entre deux regards braqués sur le monde, celui de l’enseigne de vaisseau Mhorn pourvue de sa lunette astronomique et celui du narrateur. Oscillation des regards, subtil jeu de doubles, grâce auquel sont captées les sinuosités du déroulement de nos vies : ce « grand variable » que constitue le tas grouillant et énigmatique des gens d’ici-bas, l’ensemble des faits et gestes qui balisent le quotidien, en somme l’agitation perpétuelle qui caractérise notre humanité. Pris dans son mouvement incessant, le monde s’emballe, adopte une cadence vertigineuse, jusqu’à donner la nausée. Tourbillon qui révèle ainsi tout ce qu’il peut avoir d’écœurant pour celui qui garde son œil de spectateur.

Au fil des cent textes qui composent l’ouvrage, l’auteur exprime combien l’usage du monde est loin d’aller toujours de soi. Difficile immersion dans la société et ses emprisonnements quasi obligatoires : rôles assignés et tâches empoisonnantes qui constituent le lot du commun des mortels. Monde de faux-semblants : fausses candidatures pour fausses offres d’emplois, faux mocassins qui ne résistent pas à la pluie, faux parapluie et faux jouets, qui n’en génèrent pas moins de vrais problèmes. Monde où l’on remplace les vieilles librairies par des centres commerciaux et où les nuages sont rectilignes. Morne constat scandé par les pas trébuchants du narrateur et sa Mhorn longue vue.

Tentatives d’adhésion. S’efforcer de prendre le pli, de se maintenir à « la surface de la vie », de lutter contre une propension profonde à la rêverie et à l’égarement…
… Tentations d’évasion. Distiller la poésie, « ce seuil de ciel qui m’attend chaque jour à la sortie », ce seuil capable d’extraire une parcelle de félicité des heures accablantes.

Aventures desquelles émergent les défaillances du goût de vivre menaçant régulièrement de maquiller la peau de plaques d’eczéma, mais aussi la quête d’une journée plus vivante, d’une journée de plénitude dans laquelle dominerait le sentiment d’une existence cohérente et unifiée.

Ainsi, par delà l’évidente vision désabusée qui émane de cet écrit, trouve-t-on également, rendus par un filtre onirique, un papillon de mer géant, des arbres fiers, des cerfs-volants indécis, ou encore tout simplement le ciel et la mer… Précieux éléments capables de faire retrouver peut-être les temps morts, « ces fissures où se dépose et s’épanouit la graine sauvage de l’instant, l’herbe folle au bord des grandes cultures mélancoliques de l’emploi du temps ». D’aventures en aventures sur le tragique balancier de nos existences, la joie n’a pas tout à fait dit son dernier mot.

Le grand variable (Aventures contemporaines)
Christian COTTET-EMARD
Editinter
2002

PARUTIONS
  • Webzine Plumart, n°43/44, août-septembre 2002.
  • Revue L’Aleph, « Que transmettre ? », n°11, avril 2003.

Entretien avec Annie Salager, écrivain

Autour du Pré des langues

Annie Salager a déjà écrit de nombreux ouvrages, essentiellement d’ordre poétique, tels que Figures du temps sur une eau courante ou encore Terra Nostra. Elle a aussi traduit en français des ouvrages de langue espagnole et collaboré à des revues ou anthologies.

Vous avez déjà un long trajet d’écriture derrière vous qui s’est essentiellement exprimé à travers la forme poétique. Pourquoi avoir choisi la forme du récit aujourd’hui avec Le pré des langues ?
Essentiellement c’est vrai, mais j’ai aussi déjà fait un roman, Marie de Montpellier, un roman historique basé sur la coexistence des trois religions au XIIIe siècle. Et puis là, l’éditrice m’a demandé un livre. J’avais des notes de mes voyages là-bas et, en somme, c’est cette demande qui m’a incitée à trouver une forme, puisqu’elle voulait qu’on parle d’un lieu et que je n’avais pas envie de raconter mon enfance, c’est un peu rasoir.

Donc ce n’est pas la volonté d’adopter une autre forme d’écriture.
Non, la forme est venue avec la contrainte de la demande. Mais ceci dit, dans mon livre Terra Nostra, il y a un texte sur la Grèce, qui s’appelle « Calendrier solaire » qui est presque tout en prose. Il n’y a pas loin de la prose poétique au poème. J’ai eu plaisir à écrire ce livre.

Dans cet écrit, vous évoquez une langue, un patois local, en insistant sur sa dimension d’interdit qui en faisait une autre langue, comme une seconde langue maternelle.
Ça c’est tout à fait capital. À vrai dire, je dis patois, parce que mes grands-parents disaient « patois », mais c’est l’occitan. Et il n’était pas interdit à part que l’école, évidemment, imposait le français comme il se doit, comme elle l’avait imposé à ma mère. De plus, mes parents qui étaient à Paris avaient dit à mes grands-parents : « il faut lui parler Français ». Mais les gens entre eux parlaient l’occitan.

En quoi ce facteur est-il déterminant, ajoute-t-il un parfum supplémentaire à ces paysages d’enfance ?
Justement, je crois que cet espèce de bilinguisme que j’ai eu a contribué – ensuite j’ai fait des études d’espagnol d’ailleurs – à mon désir poétique. Je crois que quand on écrit, très souvent on cherche quelque chose qu’on ne trouvera jamais.

Oui, vous le dites dans votre livre : on cherche toujours une autre langue encore en dessous…
Oui, c’est ça. Roger Kowalski qui était mon contemporain, mort jeune, disait que quand il écrivait « la forêt », jamais il n’allait retrouver le « Der Wald » maternel avec ses résonances. C’est moins un interdit que quelque chose qui constitue, je crois, le rêve, le désir de langue. Écrire de la poésie, c’est avoir un désir de mots, de langue.

…Ce qui évoque la dimension d’indicible.
C’est ça que je veux dire. Le poème cherche le silence sous les mots, l’indicible ; il contredit le vocabulaire, les mots. Donc, ça m’a aidé à ça, il me semble.

Plus largement, pensez-vous que la langue, avec ses accents, ses intonations, ses soupirs, renferme les contours de notre identité et de sa mémoire ?
Il y a dix ou vingt ans, je n’aurais peut-être pas dit oui. Mais maintenant, je le sens bien plus comme ça. Ce que j’ai essayé de faire dans ce petit livre, c’est justement, par le biais de femmes qui faisaient des kilomètres comme partout pour vendre leurs œufs, d’évoquer le passé, les guerres, le viol des femmes éternel… Je crois que de façon inconsciente, génétique, nous avons cette mémoire. Je crois vraiment que la langue, oui, est notre identité. On vit dans une langue, ce qui enlève pas mal les frontières d’ailleurs aussi. Parce que ça donne envie d’aller dans les autres, de communiquer avec les autres.

« Les mots nous disent, nous créent, nous ouvrent, nous donnent notre dimension catastrophiquement, tragiquement impossible, notre dimension tragique finalement, c’est le mot. »

S’agissant de votre rapport à l’écriture, vous reconnaissez-vous dans ces propos de Samuel Beckett : « il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent […] ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire. » (L’Innommable)
« Devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire » oui… Je n’ai pas le génie de Beckett et j’ai une autre forme d’esprit, plus louangeuse, plus tournée vers la beauté. Oublier un peu la saleté humaine [rires]… malgré moi. Mais effectivement je crois que les mots toujours m’ont portée, nous portent. Oui, bien sûr, je me reconnais, c’est même fondamental. Les mots nous disent, nous créent, nous ouvrent, nous donnent notre dimension catastrophiquement, tragiquement impossible, notre dimension tragique finalement, c’est le mot.

Ce sentiment qui rejoindrait l’indicible que par l’écriture on s’est peut-être déjà dit, qu’on a capté quelque chose, mais que c’est une poursuite sans fin.
En fait, c’est ça, c’est une poursuite sans fin, oui. Bien sûr, ce sont les mots qui vous portent, qui vous révèlent à vous-mêmes. C’est intéressant votre citation, parce que précisément, c’est bon pour toute écriture, pour la géniale écriture de l’Innommable ou pour une écriture bien différente, plus axée sur le poème, la beauté, la louange.

C’est une question, oui, que l’on pourrait poser à tout écrivain. Mais il y a dans votre ouvrage des phrases qui m’ont vraiment évoqué cette idée : « ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire », devant la porte qui s’ouvre sur elle.
Effectivement, c’est ça que, écrivant, j’ai trouvé et je ne le savais pas avant d’écrire Le pré des langues. C’est en écrivant, en creusant que j’ai eu en effet ce sentiment que le bilinguisme, auquel je n’avais pas pensé sous cette forme-là pour moi, m’a amenée vers cela, que j’étais portée par cette recherche, vers la continuation de la recherche et vers ce moi qui sans cesse se dérobe. L’écriture, si ça n’est pas ça, c’est un travail intellectuel qu’on a tous en nous aussi. Mais l’écriture au sens créatif, elle est ce que dit Beckett et je la ressens comme ça.

Il y a un autre passage, en lien avec le premier, où Beckett écrit : « Étrange peine, étrange faute, il faut continuer… », comme s’il y avait cette sorte de culpabilité sans faute qu’on porte tous. Pour vous cet aspect-là est-il présent ou davantage l’aspect jubilatoire. Ou bien les deux sont-ils perpétuellement mêlés ?
Hélas les deux toujours mêlés [rires]. Parce que de la culpabilité, de l’angoisse, de la faute, j’en ai. Je crois que l’écriture m’a toujours servi d’équilibre. C’est pour cela que j’ai commencé jeune, un peu malgré moi. On écrit malgré soi aussi. Mais le jubilatoire il est là et c’est ça qui fait que ça s’appelle plutôt poème. Et puis, de tout façon, même si on a une écriture plus noire, le jubilatoire il existe dans l’écriture même. Une fois Fusaro me disait que Van Gogh, même avant son suicide, avait du plaisir à peindre.

>> Pour aller plus loin : se reporter à la lecture Le pré des langues

Parutions
  • Webzine Plumart, n°36, décembre 2001.
  • Revue L’Aleph, « Lieux et Non-Lieux d’Écriture », n°10, septembre 2002.