L’eau de la mélancolie

L’homme est fleur, émergeant à peine de l’eau. Lithographie d’Odilon Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste [1] nous ouvre à une vision cauchemardesque, angoissante : tête suspendue à une tige dont la fragilité évoque la menace de la chute. Une eau sombre, marécageuse : risque de sombrer, d’y être englouti. Tête abandonnée dans une étendue d’eau gagnée par le noir du fusain de Redon. Sombre coloration de l’humeur qui a orienté le tracé du crayon, révélant, selon les mots même de l’artiste dans Mes Noirs, sa « mentalité, alors si morose et mélancolique [2] ». La toile est envahie par les ombres, exprimant la fragilité de la condition humaine et le regard de celui dont le tempérament est disposé à ressentir l’aspiration du néant. Ce en quoi Redon parle de cet « état d’esprit qui a dû se placer souvent sous mes crayons [3] ».

La mélancolie est bile noire, fluide qui répand son froid et amer courant dans l’être qui en est affecté. Il abat l’humeur, donne corps aux heures accablantes et aux sombres visions. Comme le suggère le triste visage de La Fleur du marécage, cette bile peut nous évoquer une ligne d’eau, des images liquides serpentant dans les œuvres des auteurs mélancoliques, exprimant tour à tour la nocivité de l’humeur noire, son pouvoir oppressant et angoissant, mais aussi sa force créatrice et la possibilité d’une libération, fût-elle seulement momentanée. Ce sont ces marécages, ces vagues, ces rivières, ces lacs que nous souhaitons explorer, afin d’en extraire le visage multiforme de la mélancolie. L’eau qui inquiète, emporte et écrase ; l’eau qui est l’indice de la voie créative ; l’eau encore qui arrête le flux de l’existence qui n’en peut plus, stoppant précisément son cours. Parce que le souffle s’étrangle et parce que la source d’inspiration est tarie.
La mélancolie qui s’écrit, se dessine, se peint et se pense, en somme, au gré d’une eau fangeuse, violente ou d’une eau plus claire.

 

Enlisement et angoisse

La mélancolie comporte une puissance d’abattement d’une grande virulence pour celui qui en est la proie : sentiment de vide, vision de la chute des êtres, du réel rongé par le temps et la mort. En quoi l’image de l’humeur noire des Anciens reste sans doute la plus riche et la plus juste. Elle exprime au plus près cette capture de l’être pris dans les rets de cette tristesse insondable, parce que sans cause assignable [4]. Fluide qui serpente dans le corps qualifiant un tempérament et susceptible d’appeler dans l’esprit des images elles-mêmes mouvantes et liquides. Appréhendée selon son versant destructeur, l’eau est alors placée sous le signe de la menace : sombre et marécageuse.

On pense là au mouvement silencieux et perfide de la rivière de Maupassant. Pas de grondement, mais un écoulement incessant et sans bruit. En quoi elle est comparable au « plus sinistre des cimetières, celui où l’on n’a pas de tombeau [5] ». Perfidie issue de ce silence, envahissant tout, et faisant dire au personnage bloqué sur ce cours d’eau : « La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase [6]. » La vase est spirale d’enfoncement, d’enlisement, expression du travail du temps mortifère. Et ce n’est pas fortuit si, au terme du récit, l’on apprend que l’ancre de la barque était coincée par le cadavre d’une vieille femme gisant au fond de la rivière. Le cadavre, lesté d’une grosse pierre au cou, empêchait la remontée de l’ancre, obligeant ainsi le personnage à rester seul de longues heures à attendre quelque secours. Heures au cours desquelles il a été saisi par l’angoisse, l’eau sombre et silencieuse de la rivière le renvoyant à un sentiment d’impuissance et d’abandon jusqu’à faire germer dans son esprit cette image de cimetière sans sépulture.

La menace de l’humeur mélancolique, cette « chute dans une fange languissante [7] » comme l’appelait Cioran, c’est aussi l’eau en arrière-plan. L’eau est derrière soi, dans son dos, incarnant le risque de noyade mentale. Edvard Munch a réalisé plusieurs toiles répondant à une telle disposition. Intéressons-nous aux peintures directement consacrées au thème de la mélancolie (les toiles sont nommées ainsi) et dont le peintre norvégien a offert plusieurs variantes. À chaque fois, on trouve un personnage solitaire au bord de la mer. L’eau apparaît alors comme le reflet de la souffrance intérieure du personnage qui, trop accablé, semble regarder dans le vide ou bien conserve les yeux baissés. Ainsi dans Mélancolie (Le Bateau jaune) [8] : le personnage principal est au premier-plan de la toile, le regard baissé et la tête appuyée sur sa main gauche, tournant le dos à la plage et à la mer. En arrière-plan, on peut discerner trois silhouettes sur un ponton dont la posture lointaine accroît le sentiment de solitude du personnage.

Puissance expressive de la détresse humaine qui parvient à son apothéose dans Le Cri. Citons les mots de Munch lui-même, racontant la genèse de ce tableau : « Je longeais le chemin avec deux amis ; c’est alors que le soleil se coucha, le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang. Je m’arrêtai, m’adossai, épuisé à mort contre une barrière. Le fjord d’un noir bleuté et la ville étaient inondés de sang et ravagés par des langues de feu. Mes amis poursuivirent leur chemin, tandis que je tremblais encore d’angoisse, et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini [9]. »

The ScreamSouffle ravageur de mélancolie qui plonge l’homme dans l’angoisse et l’amène à expulser le cri. Au premier plan de la composition, s’impose au regard la bouche ouverte du personnage au visage cadavérique, se tenant la tête entre les mains et immergé dans un paysage instable aux lignes sinueuses et aux couleurs violentes. Expression du cri s’échappant des profondeurs humaines. Version picturale de la douleur et du désarroi de l’individu investi par l’angoisse. À l’horizon, en arrière-plan du personnage, on voit la silhouette de ses deux amis accentuant là encore sa solitude. Le personnage tourne le dos au paysage composé d’un ciel rouge sang et d’une étendue d’eau. Vague d’un bleu sombre entourant une île jaune et qui poursuit son déploiement vers la droite de la toile, donnant l’impression qu’elle va déborder du tableau pour venir nous happer et nous faire pénétrer davantage dans les ondes du cri.

Images instables, mouvement inquiétant de l’eau, exposant de manière saisissante l’être abandonné à sa détresse, l’emprise de la mélancolie dans laquelle l’œuvre a puisé son inspiration.

 

Liquidation

Il y a l’eau sur laquelle on flotte et dans laquelle on risque de pourrir ou de s’enliser. Il y a l’eau derrière soi, dans son dos, là comme des nappes d’inquiétude ou des vagues d’angoisse. Et puis il y a l’eau devant soi, qui peut se présenter comme un repos bienfaisant et qui offre un horizon apaisant à l’imaginaire. « Le Port » de Baudelaire évoque cela : « un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie [10] ». Le regard est diverti par le mouvement des flots, par le jeu du ciel et des nuages modifiant la coloration de la mer. Baudelaire n’oublie pas non plus la lumière scintillante des phares et le ballet des navires. Autant d’éléments susceptibles d’« entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté ». L’être las et aspirant à l’immobilité peut s’adonner à l’observation de l’agitation humaine. Il ne fait pas partie de ceux qui partent et de ceux qui arrivent, il n’en a pas ou plus le goût et peut alors trouver « une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique » à suivre les gestes des autres êtres mus par leur ambition ou animés du désir de voyager. Cette station sur la grève exprime, ainsi, aussi bien la lassitude d’un être, la mort du désir, qu’une forme d’accalmie où l’on peut laisser son imaginaire vagabonder sans tension. Repos de la mélancolie.

Au-delà de l’affliction et des ombres, se diriger vers une eau claire, capter les reflets de la lumière à la surface des flots, se laisser porter par des vagues, jusqu’à parfois vouloir s’y dissoudre. L’eau devant soi, c’est aussi, en effet, celle dans laquelle on peut aspirer à s’enfoncer définitivement. C’est alors l’arrêt du voyage. Parce que la mélancolie est parvenue au terme de sa faculté créatrice, parce que l’individu se sent abandonné par ses forces ou bien encore les deux à la fois.

On se rapprochera sur ce point de Virginia Woolf qui, précisément, a choisi d’achever son existence dans l’eau. 28 mars 1941 : elle se laisse glisser dans l’Ouse, la rivière située près de sa maison, les poches lestées de pierres. Se liquider. On a beaucoup insisté sur la folie de l’écrivain, mais cette noyade peut apparaître tout aussi bien comme une forme d’accomplissement, une façon de clore avec sa cohérence propre son chemin d’existence. L’écriture de Virginia Woolf était elle-même profondément mouvante et fluide : ondulation, écoulement, épousant au plus près la courbure du temps, le flux des êtres, le courant de conscience des personnages. L’auteure des Vagues ne pouvait plus tenir ses démons à distance. Envahie par eux, dépassée par eux, ne sentant plus en elle l’énergie lui permettant de les repousser et, peut-être aussi, parce qu’elle avait écrit l’essentiel de ce qu’elle avait à exprimer, elle a lâché prise. Sentant les signes de la dépression revenir, elle a estimé cette fois ne plus pouvoir faire face. Elle a écrit les mots suivants à son mari, Léonard : « Je suis certaine que je retombe dans la folie […]. Et cette fois-ci je ne m’en remettrai pas. Je commence à entendre des voix, et ne peux me concentrer [11]. »

L’écrivain fait dire à Isabelle, un des personnages de son dernier roman Entre les actes : « Je vais descendre l’allée qui mène au noyer et à l’arbre de mai […]. Puisse l’eau me recouvrir [12] ». Isabelle peut être appréhendée comme le double de Virginia dans cet écrit, exprimant son aspiration à la tranquillité et au silence. L’écriture a devancé l’intention ou bien annonçait la décision qui avait mûri dans l’esprit de Virginia. Quelque temps plus tard, elle a sombré dans l’eau arrêtant le flux intérieur de ses ombres.

La mélancolie sait trouver des images fortes répondant au courant tumultueux de l’humeur qui la caractérise. Ainsi le cafard de Kafka dans La métamorphose, ou encore, entre autres figures, Le Corbeau d’Edgar Poe et son « Jamais plus ! ». En quoi l’affliction ou la pulsion destructrice parviennent à danser sur le fil mortel et à se tourner du côté de la création pour traduire et dépasser les tourments. L’Eau de la mélancolie nous est apparue comme une image importante : expression de la tristesse insondable qu’elle génère, de ses visions macabres, mais aussi image de la force de l’esprit en quête d’une formulation juste de sa noirceur, de sa perception aiguë de la mouvance du réel. Ressort aussi sa tentative de trouver un apaisement. Il s’agit alors de proprement parvenir à une forme de liquidation : atténuer l’empreinte de l’humeur noire, libérer les tensions internes. Cela pouvant se traduire par le choix de la mort volontaire, à l’instar de la noyade de Virginia Woolf estimant avoir épuisé sa capacité de création littéraire.

Redon.yeux-clos

L’eau peut ainsi consacrer la fin de la lutte, une ligne de faille dans le noir tissu du réel offrant des moments d’accalmie et de grâce lumineuse. On songe là aux Yeux clos de Redon, toile emblématique de la sortie de l’univers des « Noirs » pour un passage à la couleur. Le peintre nous amène aux portes du rêve, à la vision d’une tête endormie semblant flotter sur une étendue d’eau. « La mélancolie, écrit Sophie Collombat, cesse d’être une maladie et prend ici la valeur d’un plaisir esthète [13]. »  Une eau cette fois non menaçante, nappée de lumière, laissant place à une flottaison douce et au jeu de l’imaginaire.

Mais la tête peut également passer sous la ligne d’eau, celle-ci libérant et dissolvant alors une vie à bout de souffle.


[1] O. Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste, 1885. Planche II de l’album Hommage à Goya. Lithographie, 27,5 x 20,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France.

[2] O. Redon, Mes Noirs, La Rochelle, Rumeur des Âges, 2011, p. 27.

[3] Ibid., p. 28.

[4] Rappelons les mots de Cioran sur ce point : «  La mélancolie est une sorte d’ennui raffiné, le sentiment que l’on n’appartient pas à ce monde. Pour un mélancolique, l’expression “nos semblables” n’a aucun sens. C’est une sensation d’exil irrémédiable, sans causes immédiates. La mélancolie est un sentiment profondément autonome, aussi indépendant de l’échec que des grandes réussites personnelles. La nostalgie, au contraire, s’accroche toujours à quelque chose, même si ce n’est qu’au passé. » (Cioran, « Entretien avec J. L. Almira » (1982), in Entretiens, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1995, p. 124).

[5] G. de Maupassant, « Sur l’eau », Contes et nouvelles, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1974, p. 54.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Cioran, Précis de décomposition (1949), in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 676.

[8] Huile sur toile, vers 1891.

[9] Extrait du journal d’Edvard Munch du 22 janvier 1892. Cité par Y. Hersant, Mélancolies, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2005, p. 804.

[10] Ch. Baudelaire, « Le Port », Le Spleen de Paris, in Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 344.

[11] Lettre citée dans V. Woolf, Romans, Essais, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2014, p. 70.

[12] V. Woolf, Entre les actes (1941), trad. C. Cestre,, Paris, LGF, coll. « Le Livre de Poche », « Biblio Roman », 1982, p. 96.

[13] J. Clair (sous la dir.), Mélancolie. Génie et folie en Occident, Paris, Réunion des musées nationaux / Gallimard, 2005, p. 470.


Résumé

L’humeur noire de la mélancolie peut trouver un champ expressif dans une pluralité d’images. Il est apparu que, parmi celles-ci, l’eau pouvait revêtir une importante puissance d’évocation. Elle est, en effet, à même de traduire le sentiment du néant, l’angoisse de l’enlisement dans ses ombres, mais aussi l’horizon d’un apaisement, celui-ci dût-il se résoudre au choix de la mort volontaire.

Abstract

Several images can vividly convey and express black humor causing melancholy. Among those images, water happens to have a strong evocative power; indeed, water can express the feeling of nothingness, the anguish of being trapped in
its shadows, but also possible soothing reassurances, even if they eventually mean the choice of one’s voluntary death.


Parution

Deux, ensemble

« L’essentiel est que nous sommes déjà ensemble, aussi ensemble que si nous nous voyions. En cette vie et en une autre vie, âmes liées, à jamais inséparables. »

François Cheng, L'éternité n'est pas de tropAvec L’éternité n’est pas de trop, François Cheng nous offre un roman superbe et poignant qui parvient à exprimer toute la profondeur de l’amour susceptible d’unir deux êtres.

Un amour longtemps entravé, pendant trente ans. Des retrouvailles avec un regard intact : la reconnaissance immédiate de la place privilégiée de cet autre dans son cœur, le même émoi, une vibration qui n’a rien perdu de son intensité.

Un amour entouré d’interdits qui déploie son souffle tout en retenue : regards, frôlements, étreinte qui se résout dans celle des mains.
Un engagement de l’être entier qui, en cela, dépasse l’empreinte charnelle pour transfigurer l’âme elle-même. Alors, malgré les rencontres furtives, la séparation des corps, le manque, l’attente, le lien est là, indéfectible.

L’éternité n’est pas de trop
François CHENG
Le Livre de Poche, coll. « Littératures & Documents », 2003
254 pages

Lectures | Sélection 2018

Les livres que j’ai aimés en 2018

Littérature, Art

Hélène Berr, JournalHélène Berr, Journal (1942-1944)
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Emmanuel Bove, La dernière nuitEmmanuel Bove, La Dernière nuit
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« Quatre heures sonnèrent. La nuit tombait déjà. En cet après-midi pluvieux de novembre, elle était attendue avec impatience. N’allait-elle pas, cette nuit semblable à toutes les nuits, faire oublier le jour lugubre qui s’achevait ? »

Une longue nuit, qui débute avec la tentative de suicide d’Arnold…


Emmanuel Bove, Journal écrit en hiverEmmanuel Bove, Journal écrit en hiver
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Emmanuel Bove, Petits contesEmmanuel Bove, Petits contes
Nouvelles | Éditions Manucius, coll. « Littéra », 2018
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J. M. Coetzee, L'abattoir de verreJ. M. Coetzee, L’abattoir de verre
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« À mesure que nous prenons de l’âge, chaque partie de notre corps se détériore ou souffre d’entropie, jusqu’à la moindre cellule. Les vieilles cellules, même toujours saines, sont frappées par les couleurs de l’automne. Cela vaut aussi pour les cellules du cerveau : frappées par les couleurs de l’automne.
Tout comme le printemps est la saison qui regarde l’avenir, l’automne est la saison qui regarde vers l’arrière. Les désirs conçus par un cerveau automnal sont des désirs d’automne, nostalgiques, entassés dans la mémoire. Ils n’ont plus la chaleur de l’été ; même lorsqu’ils sont intenses, leur intensité est complexe, plurivalente, tournée vers le passé plus que vers l’avenir. » (« Une femme en train de vieillir »)


Mayumi Inaba, 20 ans avec mon chatMayumi Inaba, 20 ans avec mon chat
Roman | Éditions Picquier, coll. « Littérature », 2014
Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu
208 pages

Un texte particulièrement sensible qui relate les « vingt années passées avec Mî, cette chatte qui avait été mon soutien tout au long de sa vie ». Au fil de ce texte, nous assistons au lien indéfectible qui se noue entre Mayumi Inaba (le livre est davantage un récit qu’un roman) et son chat Mî. Nous découvrons comment l’auteure, avec ce chat à ses côtés, va peu à peu s’ouvrir au monde qui l’entoure et à elle-même, se concentrant alors sur sa vocation d’écrivain.

« La principale métamorphose était que j’avais gagné mon indépendance, je m’étais habituée à ma vie avec Mî, je m’étais faite au travail de rédaction que j’avais entrepris grâce à mes amies et amis, ce que j’avais commencé d’écrire sans savoir si cela me mènerait quelque part avait pris forme. Sans que je m’en aperçoive, j’avais fini par devenir écrivain. […] Tout avait commencé avec la rencontre d’un chaton. Sans Mî, je ne me serais sans doute pas installée dans ce quartier. Je n’aurais pas déambulé dans tous ses recoins, je n’aurais pas contemplé la couleur de l’eau de la rivière au lit tortueux, particulière à chaque saison. Je n’aurais pas prêté une oreille passionnée au pouls de la ville entière qui battait au rythme de sa propre métamorphose. »


Alice Munro, Amie de ma jeunesseAlice Munro, Amie de ma jeunesse
Nouvelles | Éditions de l’Olivier / Points, 2013
Traduit de l’anglais (Canada) par Marie-Odile Fortier-Masek
360 pages


Marilynne Robinson, LilaMarilynne Robinson, Lila
Roman | Babel, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
368 pages

 


Annie Saumont, Un si beau parterre de pétuniasAnnie Saumont, Un si beau parterre de pétunias
Nouvelles | Éditions Julliard / Pocket, 2014
192 pages


Luis Sepúlveda, Histoire d'un escargot qui découvrit l'importance de la lenteurLuis Sepúlveda, Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur
Dessins de Joëlle Jolivet
Éditions Métailié, 2017
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
96 pages

« Il pensait qu’il avait commis une erreur en abandonnant le groupe et la sécurité du pied d’acanthe, mais en même temps quelque chose, une voix qui n’était pas la sienne, lui répétait que la lenteur devait bien avoir une raison et qu’avoir un nom à lui, rien qu’à lui, un nom qui le rendrait unique, singulier, cela serait formidable. »


Luis Sepúlveda, Histoire d'une mouette et du chat qui lui apprit à volerLuis Sepúlveda, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler
Éditions Métailié, 2004
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
126 pages

Un texte qui sait allier tendresse, humour et profondeur, à lire et à faire lire aux plus jeunes.


Philosophie

Clémnt Rosset, Esquisse biographiqueClément Rosset, Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa
Entretiens | Éditions Les Belles Lettres, coll. « encre marine », 2017
136 pages

Un éclairage très intéressant sur l’itinéraire de pensée du philosophe. À cette fin, Clément Rosset revient sur des moments-clés de son existence l’ayant éveillé à la réflexion philosophique et fixant l’orientation de celle-ci. Rosset s’attache, par ailleurs, et ce avec l’humour qui le caractérise, à dissiper des contresens à propos de sa philosophie du réel.


Clément Rosset, L'Endroit du paradis

Clément Rosset, L’Endroit du paradis. Trois études
Éditions Les Belles Lettres, coll. « encre marine », 2018
64 pages

« Ce petit livre est consacré à une dernière (je l’espère pour moi et mes lecteurs) tentative d’analyse et de description de la joie de vivre et de la joie d’exister. » (Clément Rosset)


Bande dessinée

Matthieu Bonhomme, L'homme qui tua Lucky LukeMatthieu Bonhomme, L’homme qui tua Lucky Luke
Bande dessinée | Lucky Comics, 2016
64 pages

Les amateurs du Lucky Luke originel, celui de Morris et Goscinny, ne peuvent être que déroutés en entrant dans cet album. Lucky Luke nous apparaît sous des traits décalés : une figure adulte dont l’on redoute la vulnérabilité. Le titre de l’album et l’atmosphère glauque de Froggy Town, la ville dans laquelle notre héros débarque, ne sont pas faits pour rassurer le lecteur. Matthieu Bonhomme va-t-il nous faire assister à la mort de Lucky Luke ? Nous ne dévoilerons pas la fin de cette aventure. Disons toutefois que celle-ci est un très bel hommage à l’homme qui tire plus vite que son ombre.


Les Vieux Fourneaux - Tome 5, Bons pour l'asileWilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux Tome 5, Bons pour l’asile
Bande dessinée | Dargaud, 2018
Scénariste : Wilfrid Lupano – Dessinateur : Paul Cauuet


Mathieu Sapin et Patrick Pion, Les Rêves dans la maison de la sorcière
Bande dessinée | Rue de Sèvres, 2016
64 pages
Scénario : Mathieu Sapin – Dessin : Patrick Pion

« Je ressentais seulement, tapie dans l’ombre, l’horreur purulente et glacée de la vieille ville et de cette insalubre et maudite mansarde où j’écrivais et étudiais avec acharnement, aux prises avec les chiffres et les formules. »

Une adaptation très réussie de la nouvelle de H. P. Lovecraft.


AquaricaBenoît Sokal et François Schuiten, Aquarica Tome 1, Roodhaven
Bande dessinée | Rue de Sèvres, 2017
72 pages
Scénario : Benoît Sokal et François Schuiten – Dessin : Benoît Sokal

Les auteurs nous embarquent dans une superbe fable maritime ! Les amateurs de l’univers créatif de B. Sokal (jeu vidéo Syberia, Bande dessinée Kraa…) ne seront pas déçus : des dessins d’une grande beauté au service d’une histoire mêlant les échos de Moby Dick ou de Jules Verne à un arrière-plan écologique. Des marins emblématiques de l’époque de l’exploitation baleinière, des naufragés sur une île qui n’est autre que le dos d’une baleine géante, et Aquarica, jeune femme aux capacités étonnantes, qui débarque à Roodhaven dans un étrange vaisseau, sorte de crabe-méduse géant. Aquarica est en quête de l’aide d’un savant en mesure de sauver la baleine de son île… À la fin de ce tome, on n’a qu’une hâte : découvrir la suite et la fin de cette histoire qui nous sera livrée dans le tome 2, La baleine géante.

Une absurde cruauté

Témoignage d'une femme au Goulag (1944-1955)

Barbara Skarga, Une absurde cruautéEn 1944, Barbara Skarga, alors âgée de vingt-cinq ans, était étudiante en philosophie et membre de la Résistance polonaise. Elle fut arrêtée le 8 septembre par le NKVD. Ont suivi onze années d’enfermement composées tout d’abord de treize mois d’interrogatoires dans les prisons de Wilno, puis, suite à la condamnation prononcée par un tribunal militaire soviétique, de dix ans de camp (assortis d’une relégation perpétuelle en Union soviétique).

De ce texte émanent avec force l’horreur de la détention, la bêtise, le climat incessant de la délation, avec en arrière-plan ce « mécanisme monstrueux » qu’est le communisme. L’enfermement, la privation de liberté pendant onze ans.

Les rouages absurdes de ce système infernal sont exposés avec clarté et pudeur. On devine que Barbara Skarga glisse sur certains faits, son écriture se concentre sur l’exposition des conséquences effroyables de la mise en œuvre de l’idéologie communiste.
La philosophe ne cherche donc nullement la plainte, mais bien plutôt à nous engager dans l’analyse de ce système clos. Ainsi, notamment, ces mots explicitant le formatage des esprits au point de faire perdre aux hommes le sens de leur propre dignité : « Ce mécanisme brisait ses adeptes comme ses opposants, les hommes libres comme ceux qui ne l’étaient pas ; il brisait les corps, mais, ce qui était pire, il changeait les caractères en pervertissant les esprits, leur façon de voir, en opérant des lavages de cerveau, bref en “soviétisant” les hommes. Il les privait de toute dignité et de tout sentiment de liberté intérieure. »

Barbara Skarga relève, en particulier, la grande docilité des Russes qu’elle a observée au cours de sa détention dans les camps. Et elle ne cache pas le mépris qu’une telle servilité lui a inspiré. C’est là, à ses yeux, un point de grand écart avec le peuple polonais.

Au fil de la lecture, ressortent de manière d’autant plus saisissante l’intelligence et la ténacité d’une femme qui a résisté dans ce climat sans, qui plus est, aucune perspective certaine de sortie. Qu’est-ce qui a tenu ? L’on sent l’impact d’une liberté intérieure qui n’entendait pas plier, l’on sent une vitalité irréductible couplée au courage d’une femme qui ne pouvait se résoudre à renoncer à la victoire de la justice.
Elle a tenu et elle est sortie.

Une absurde cruauté
Barbara SKARGA
La Table Ronde, coll. « Contretemps »
2000
Traduit du polonais par Maryla Laurent
352 pages

Entretien avec Henri Duc, pédiatre

Henri Duc a été chef de service de pédiatrie à l’hôpital de Roanne pendant de nombreuses années. À ce titre, il a participé à la formation d’internes se spécialisant en pédiatrie, ainsi qu’à celle de médecins généralistes dans leur période de résidanat.


[Entretien réalisé en 2003]

 

En quoi, par-delà l’enseignement théorique dispensé à la faculté, la formation sur le terrain s’avère-t-elle essentielle ?
La formation théorique, c’est une base qui est indispensable. Mais l’essentiel, c’est sûr que c’est la formation sur le terrain. C’est l’observation, l’enseignement sur le terrain qui apprend certainement une base essentielle pour faire plus tard une bonne médecine.

Pour le côté médical pur, l’important c’est de voir comment on observe un malade, comment on l’examine, comment on interroge le patient surtout – ce que je critique souvent maintenant, c’est qu’on fait des examens avant d’interroger. C’est là que le rôle des chefs de service, des médecins qui sont sur place est important, parce qu’ils apportent cet élément clinique. Écouter, savoir interroger, poser les bonnes questions, savoir examiner, analyser les symptômes (ce qui ne s’apprend pas dans la théorie, ne s’improvise pas comme ça). Et, ceux qui ont de l’expérience le font le mieux. Et puis, partant de là, développer la construction diagnostique, thérapeutique. Si la formation sur le terrain est indispensable dans tous les métiers, en médecine c’est une vérité essentielle. La critique actuelle qu’on peut faire de la formation théorique, c’est qu’on voit souvent arriver des jeunes qui, ne sachant pas trop ce qu’ils cherchent, défilent les examens, mais si on avait pris le temps d’interroger, d’examiner, on pourrait limiter, cadrer sur le diagnostic et ensuite sur la thérapeutique.

Et puis, à côté de ça, il y a un élément psychologique. Là je crois que les responsables de service ont un rôle essentiel, parce qu’ils doivent montrer l’abord psychologique du malade. Je ne sais pas si ça s’enseigne maintenant en faculté, mais je crois qu’on y fait beaucoup plus attention que de notre temps. Mais il reste que, là aussi, le jeune étudiant apprendra beaucoup sur le plan psychologique en voyant comment agit le médecin responsable. C’est là que mon expérience de médecin médiateur [1] me permettait de voir le médecin qui se situe bien sur le plan psychologique ou pas. On voit bien dans les réflexions des gens comment ils ont été reçus, écoutés. Il faut tenter de savoir à quoi correspond l’angoisse des malades, la demande des familles.

C’est sûr que d’énormes progrès ont été faits sur ce point. Parce que quand j’étais interne, ne serait-ce que la visite des parents dans les hôpitaux pédiatriques, c’était trois fois par semaine.

Oui, on insistait beaucoup moins sur le contact entre les parents et l’enfant.
Oui, ça on ne nous l’enseignait pas. J’ai le souvenir de professeurs très humains et puis d’autres qui étaient très distants avec le malade. On enseigne mieux cela maintenant : prendre plus en considération les abords psychologiques, faire plus attention à ce que ressent le malade. C’est plus compliqué d’admettre tous les gens à n’importe quelle heure auprès des enfants, mais c’est quand même un élément de la thérapeutique.

De même, la douleur du nourrisson a été beaucoup plus prise en compte au fil du temps.
Oui, c’est sûr. Surtout celle du nouveau-né, du nourrisson. Mais la douleur en général en France était très mal prise en considération. De ce côté-là, on était très en retard sur les pays anglo-saxons, parce qu’en France il y avait toujours la peur de la morphine, de la drogue. Je me rappelle de conférences à Villejuif où on a commencé à beaucoup parler de ces problèmes. Des médecins disaient que dans leurs services où il y avait tant de malades douloureux, ils s’apercevaient que quelquefois des prescriptions de morphine n’avaient pas été suivies par le personnel, parce qu’il y avait cette appréhension de la drogue. Il a fallu lutter contre cette idée, cette appréhension de la drogue. Donc il a fallu convaincre.

Le nourrisson, surtout le nouveau-né, on le considérait un peu comme sans sensibilité. On ne se posait pas le problème. Maintenant la conscience du nouveau-né, on la fait partir à la grossesse. Avant, pour une ponction lombaire ou autre, on faisait très vite, mais on ne prenait pas la précaution d’un sédatif. Maintenant on prend des précautions pour qu’il ne souffre pas. C’est une donnée que l’on met désormais d’emblée en avant. C’est sûr que là il y a eu d’énormes progrès.

Là aussi il y a l’importance, en dehors des étudiants, vis-à-vis du personnel, de le mettre dans ce contexte, parce que vous avez des gens qui n’ont pas été formés de la même façon. D’où encore l’importance de l’enseignement sur le terrain, non seulement pour les médecins futurs, mais également pour l’ensemble du personnel soignant.

« J’avais donné au personnel un petit canevas où j’avais mis en tête : “La douleur se traite avant qu’elle apparaisse”. »

Qu’aviez-vous personnellement le plus à cœur de transmettre ?
Surtout au début de mon installation, la chose que je voulais transmettre, c’était la connaissance médicale. J’avoue que rétrospectivement je me fais un peu le reproche, les premières années, de ne pas avoir fait assez attention au côté psychologique. Mon premier souci, c’était d’apporter la connaissance médicale, de la faire fructifier (au cours des réunions, etc.), puis de la transmettre aux internes et au personnel. Petit à petit, ça a évolué et puis, sortant du cadre universitaire, je me suis ouvert à des perspectives plus humaines. Non pas qu’on était inhumains au départ [rires], mais il y avait des choses auxquelles on ne faisait pas assez attention. Voyez, c’est comme pour les visites, ça paraissait normal qu’un enfant soit séparé de ses parents. J’étais plus tourné vers la transmission du savoir, parce qu’on était formés surtout comme ça et qu’on faisait moins attention aux problèmes psychologiques. C’est l’expérience acquise petit à petit qui a amené à une prise de conscience, mais on aurait pu gagner quelques années dans notre comportement.

Il a fallu vaincre des réticences. Pour le personnel c’est plus confortable de n’avoir personne sous les pieds. Alors que si vous laissez entrer tout le monde, tout de suite c’est plus difficile. C’est facile à dire, mais les infirmières, les auxiliaires puéricultrices, qui sont au contact permanent, pour elles c’était plus difficile. C’était une habitude à prendre, des fonctions à modifier, à intégrer. Je leur suis reconnaissant, parce que pour elles c’était dur. Vous savez, quand on n’est pas responsables directs, dans les hôpitaux universitaires, où la responsabilité est diluée, c’est différent, on fait moins attention aux petits détails. Quand on arrive dans les hôpitaux de campagne on est seuls, on a un contact beaucoup plus direct avec les patients. Tout de suite, on est plus confrontés aux problèmes psychologiques, aux problèmes des familles.

Ça va précisément dans le sens de la douleur. On en a plus conscience. Je me suis beaucoup attaché à ce qu’on fasse attention au problème de la douleur. Je me rappelle, j’avais donné au personnel un petit canevas où j’avais mis en tête : « La douleur se traite avant qu’elle apparaisse ». Il ne faut pas attendre. Parce que, dans l’éducation française, on avait tendance à dire : « Attention, quand il aura mal… ». Alors qu’en réalité, il faut le faire avant, il faut anticiper la douleur. Ça aussi, c’est à faire rentrer dans la tête des gens. De là encore l’importance de la formation sur le terrain. On l’apprend bien sûr maintenant de façon théorique. Mais ce sont les gens sur le terrain qui donnent l’impulsion à le mettre en œuvre.

Réciproquement, qu’avez-vous retiré de cette transmission sur le plan personnel ?
Transmettre le savoir médical apporte une certaine satisfaction. On s’habitue à « faire des questions » comme on disait, à enseigner. Il est toujours agréable de transmettre ce que l’on sait. Ça permet une remise en question perpétuelle, le savoir est toujours remis à l’épreuve. Celui à qui vous enseignez a aussi le droit de vous critiquer. Le fait d’être obligé en plus de transmettre vous donne une responsabilité supplémentaire. En plus de ça vous avez des gens qui viennent d’ailleurs et qui, donc, vous apportent leur propre expérience et d’autre part leur propre enseignement théorique qu’ils peuvent vous envoyer dans la figure. Donc on est gagnants de part et d’autre.

Sur le plan humain davantage encore, car il y a plus de réponses en retour. Du point de vue psychologique, vis-à-vis des familles, des enfants, c’est beaucoup plus enrichissant. Ça vous apporte beaucoup plus de satisfactions. Quand vous avez des gens qui vous expriment leur reconnaissance, avec lesquels vous avez pu avoir un bon contact, ça vous enrichit davantage. C’est plus profond. Ça permet une plus grande ouverture et de mieux connaître les gens, la fragilité humaine. Connaître la réaction de gens plus simples chez lesquels vous trouvez des valeurs merveilleuses.

On apprend beaucoup au contact des malades si l’on ne se contente pas de faire une prescription d’examens, si l’on s’attarde un peu… Et puis, il y avait plus de considération pour les médecins. Il n’y avait pas la même perception des médecins qu’aujourd’hui. Maintenant les familles ont tendance tout de même à être beaucoup plus exigeantes – l’exigence c’est bien –, mais revendicatrices, procédurières surtout.

Beaucoup de gens semblent en effet se tromper de terrain, ne considérant pas l’art médical, mais attendant du médecin qu’il soit un grand manitou qui puisse répondre à tout.
Oui, les gens n’admettent plus le risque, ils veulent une assurance à cent pour cent. Mais ce n’est pas que dans le domaine médical d’ailleurs…

Enfin, qu’est-ce qui ne se transmet pas ? Quelle est, selon vous, la part impossible à transmettre, que chacun doit trouver en lui ?
Beaucoup de choses peuvent se transmettre… Peut-être la sensibilité personnelle, une forme de sensibilité. On peut tomber sur des gens qui n’ont pas une perception suffisante, qui n’ont pas un terrain assez perméable. Il y a quand même une question, oui, de sentiments personnels. Je l’ai bien vu notamment au cours de mon expérience de médecin médiateur. Vous avez beau avoir de l’influence, il y a des gens avec lesquels vous n’y arriverez pas, ils sont durs. Vous pourrez insister, mais il y a certainement comme vous dites une part irréductible… Ne serait-ce que l’amabilité au quotidien : savoir sourire, demander comment ça va… On ne peut pas tout modifier.

Vous est-il arrivé de considérer qu’une personne n’était pas faite pour ce métier ?
Je n’ai jamais été confronté aussi loin. On peut dire « tiens ça va faire un bon médecin ou un bon scientifique » ou « celui-là je ne sais pas quel contact il va avoir avec le malade ». Mais j’en n’ai jamais été à dire « ça ne passe pas ». Parce que tout de même quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens ont une sensibilité suffisante. Ou la carapace va céder à un moment ou alors ils auront une épreuve. Ça compte beaucoup ça aussi : quand vous êtes confrontés à des problèmes difficiles, ça vous fait réfléchir… À ce moment-là, il y a des valeurs personnelles qui se révèlent, et qui étaient camouflées jusque-là. Il faut quand même qu’il y ait un terrain suffisant, mais on peut ouvrir la porte… On est optimistes parce que, tout de même, il n’y a pas beaucoup de gens fermés à cent pour cent.

Pour conclure…
Ce qui est important, je crois, c’est l’évolution, la façon dont on peut évoluer soi-même. Petit à petit on nuance et on évolue sur le plan humain vis-à-vis des familles et du personnel. Il faut être capable de se remettre en question sur le plan médical et sur le plan relationnel.


[1] Au moment de sa retraite, prise il y a dix ans, Monsieur Duc a exercé la fonction de médecin médiateur pendant cinq ans, dont le rôle est de faire œuvre de « conciliateur » dans les conflits ou mésententes pouvant surgir entre patients et médecins.

 

Parutions
  • Revue L’Aleph, « Que Transmettre ? », n°11, avril 2003.

Le Poids d’un ange

« Le monde suivait son cours, ne sachant pas qu’il n’y avait plus personne pour le sauver. Ceux qui auraient pu le faire étaient morts ou n’avaient pas trouvé le chemin du retour. »

Un grand texte d’Eugen Uricaru dans lequel s’affrontent l’horreur et la grâce d’une âme libre.

L’horreur : celle du système communiste, de son règne savamment orchestré de la peur et de la surveillance annihilant les personnes pour les réduire à « des cas ».
À travers l’histoire de la Roumanie, Eugen Uricaru nous fait entrer de manière saisissante dans ce climat de la peur, dans l’absurdité de ses rouages pourfendant l’humanité de sa cruauté et de sa pauvreté d’esprit. « Il fallait “retirer de la circulation” tous ceux qui savaient que le monde est plus vaste, plus coloré et meilleur que ce qu’ils voyaient autour d’eux. »

L’âme libre : Basarab Zapa qui ne livrera pas ses secrets. De ceux qui n’empêchent pas les bourreaux de détruire leurs semblables, mais qui les feront toujours vaciller, fussent-ils parvenus au sommet de leur tas de cadavres et d’êtres soumis. La vacillation du doute : Basarab a su conserver son âme et, pour cela, se couler dans l’obscurité qui n’est autre que la couverture de la lumière intérieure. Comme Cezar le soufflera : « Qui peut dire le poids d’un ange ? »

Le poids d’un ange
Eugen URICARU
Les Éditions Noir sur Blanc
2017
Traduit du roumain par Marily Le Nir
288 pages

« La nature ne fait rien en vain »

Aristote et la rationalité de la nature

Se faire spectateur de la nature et de la vie qui l’anime amène un certain nombre d’interrogations. Au sein de ce vaste ensemble tout est-il soigneusement ordonné et calculé ? Ou bien n’est-ce là qu’un formidable chaos placé sous le seul signe du hasard ? S’agissant alors de l’existence et de la morphologie de chacun des êtres de la nature, tout est-il pour le mieux, c’est-à-dire rigoureusement prévu ? Ou bien y a-t-il des couacs, des fausses notes, des imperfections ? Bien plus, peut-on établir une ligne de partage avec d’un côté le noble et l’estimable, puis de l’autre le sans intérêt et le méprisable ?
S’exprimant dans le traité des Parties des animaux sur l’intérêt de la biologie, Aristote considère que, dans l’étude de la nature, il n’y a rien de négligeable. Il ne faut, dit-il, « négliger aucun détail qu’il soit de médiocre ou de grande importance [1] ». Ainsi, invite-t-il l’observateur, non seulement à ne pas « se laisser aller à une répugnance puérile pour l’étude des animaux moins nobles », mais aussi à faire écho à Héraclite qui, ouvrant sa porte à des étrangers, leur déclarât que « là aussi il y avait des dieux ». Ceci parce que, comme Aristote en est convaincu, « dans toutes les œuvres de la nature réside quelque merveille ». C’est dire par conséquent que chaque animal, chaque être « réalise sa part de nature et de beauté ». Aux yeux du philosophe, une telle affirmation n’a rien d’un vœu pieux ; elle se veut au contraire fondée en raison. Il s’agit là d’une réflexion en liaison directe avec des observations aussi nombreuses que précises. « Car, assure-t-il, dans les œuvres de la nature ce n’est pas le hasard qui règne, mais c’est au plus haut degré la finalité [2]. » D’où il découle l’évidence suivante : « la nature ne fait rien en vain », autrement dit « la nature ne fait rien d’inutile ». Voilà le principe fondamental qu’Aristote dégage du spectacle du monde vivant.
Pour tenter d’en éclairer la signification, nous nous intéresserons alors principalement au traité des Parties des animaux duquel est tiré ce grand principe, ainsi qu’à celui de la Génération des animaux, tous deux riches d’études biologiques indispensables à notre propos. Mais d’abord, si elle ne fait rien en vain, qu’est-ce que la nature ? Question qu’il paraît, en premier lieu, nécessaire de se poser. La représentation qu’Aristote nous en donne est en effet très particulière et, en cela, fort édifiante. À partir de là, nous pourrons tenter de mettre en évidence la rationalité de la nature et de dégager les implications majeures de l’approche aristotélicienne.

« La nature ne fait rien en vain » : tel est bien, selon Aristote, le principe fondamental qu’il nous faut retenir du monde vivant. Cette idée est à ses yeux essentielle précisément parce que c’est elle qui vient régir la structure et la vie des animaux. C’est, plus encore qu’une idée, une véritable loi qui fournit l’explication des formes de toutes les espèces. Comme l’écrit Pierre Louis dans son étude sur Aristote, ces diverses formes sont des « gestes » de la nature [3]. En effet, Aristote nous représente bien souvent celle-ci comme une personne vivante pourvue de sagesse, c’est-à-dire agissant toujours en connaissance de cause. Dire donc que la nature ne fait rien en vain, c’est dire qu’elle sait parfaitement ce qu’elle veut, qu’elle vise une fin sans jamais la perdre de vue. Ainsi, organise-t-elle les parties des animaux suivant un plan préétabli, en songeant à tout. Idée que Pierre Louis traduit ainsi : « Elle fabrique, comme un bon ouvrier, tissus et vaisseaux. […] Pour disposer les chairs sur les os, elle imite le sculpteur qui place un bâti avant de modeler la glaise. » La nature, selon les termes mêmes d’Aristote, c’est un « architecte » engagé dans la réalisation de son Grand Œuvre. Ce qu’exprime aussi très bien Jean Marie Le Blond à propos de la Méthode chez Aristote quand il parle des « schèmes de l’industrie », insistant là sur le parallélisme opéré par l’auteur entre la nature et l’industrie humaine. Aristote le précise lui-même dans la Physique comme tel : l’art « imite la nature » assure-t-il. En effet, s’agissant d’accomplir une production, que ce soit selon la nature ou selon l’art, les deux activités parcourent les mêmes étapes. Ainsi la nature se voit-elle personnifiée et présentée, pour reprendre l’expression de Le Blond, comme une sorte « d’artisan cosmique » : en tant que « la fin est une action », c’est bien à la manière d’un artiste que la nature agit, qui fabrique et arrange harmonieusement, car « la fin en vue de laquelle un être est constitué et produit, tient la place du beau [4] ».
Il faut dès lors considérer que « la nature ne fait rien d’inutile ». Si alors, pour ne prendre qu’un exemple, les poissons n’ont pas de paupières, ce n’est pas par hasard, encore moins par erreur ou oubli, mais uniquement parce qu’elles ne leur serviraient à rien. Ces parties sont destinées à protéger les yeux contre les impuretés suspendues dans l’air. Or l’eau présente moins de risques pour la vue. Aussi les paupières sont inutiles aux poissons. C’est pourquoi ils en sont dépourvus [5]. Par conséquent, chaque partie du corps, chaque organe, est constitué en vue d’une fin.
Plus encore, de ce principe général, il suit que la nature non seulement ne fait rien d’inutile, mais aussi qu’elle agit toujours pour le mieux. Pour Aristote, parmi les possibles, la nature ne manque jamais de réaliser le meilleur. En attestent notamment les différents types de systèmes pileux. Chez l’homme, les poils sont sur le devant du corps, car c’est là que se trouvent les parties les plus précieuses et les plus vulnérables. Aussi la nature veille-t-elle de la sorte à les protéger. Il en va autrement pour les quadrupèdes chez lesquels ces parties sont situées en dessous du corps, donc plus à l’abri. Ainsi les poils sont plus épais sur le dos et moins abondants sur le ventre [6]. La conformation générale des animaux est à ce propos plus qu’édifiante, montrant que « la nature participe non seulement à la vie, mais encore au bien-être [7] » : pour la plupart d’entre eux, les parties du corps sont symétriques relativement à un plan qui le coupe par le milieu. De là, presque tous les organes sont doubles : membres, reins, poumons, ainsi que ceux des sens, oreilles et yeux. Et si la nature tend à réaliser cette symétrie dans toutes les parties du corps et chez tous les animaux, c’est justement parce qu’elle est facteur de beauté et surtout d’équilibre. Notion qui nous met alors sur la voie d’un premier enjeu fondamental de l’œuvre raisonnée de la nature. Car, d’après Aristote, ne rien faire en vain, cela signifie, pour la nature, procéder à une répartition en tout point équilibrée de la matière dont elle dispose.

Une juste ordonnance, c’est donc d’abord une loi d’équilibre. Partant du principe que « toute chose a besoin d’un contrepoids pour atteindre l’équilibre et le juste milieu [8] », Aristote constate que, ne faisant rien en vain, « toujours, en effet, la nature s’ingénie à remédier à l’excès d’une chose en lui juxtaposant son contraire, afin que l’un compense l’excès de l’autre [9] ». Cette notion d’équilibre est un élément si essentiel pour le philosophe que c’est à elle, précisément, qu’il fait appel pour appréhender la morphologie des êtres vivants.
D’abord en ce qu’elle lui permet d’expliquer et de justifier la place occupée par certains organes et, à partir de là, le rôle qu’ils jouent dans le fonctionnement de l’être vivant. Ainsi, ce n’est pas fortuit si la moelle épinière est le prolongement du cerveau. Celui-ci est en effet la partie la plus froide du corps, tandis que la moelle, elle, est naturellement chaude. Elle est alors « de par sa nature […] tout le contraire du cerveau [10] ». L’un est donc destiné à équilibrer l’autre. De même, si « la nature a fabriqué le cerveau » c’est « en contre-partie de la région du cœur et de la chaleur qui s’y trouve [11] ». Car, de la sorte, il « tempère la chaleur et l’ébullition qui règnent dans le cœur [12] ». Il y a par conséquent, les exemples sont nombreux, pour la place de chaque organe une évidente raison d’équilibre, l’un servant toujours de contrepoids à un autre.
C’est ensuite la même loi d’équilibre ou de compensation qui permet de rendre compte de la présence ou de l’absence de certaines parties suivant les animaux. Ce qui conduit Aristote à énoncer la règle suivante : « l’accroissement d’une partie se trouve compensée par l’absence d’une autre [13] ». C’est une des lois les plus importantes de la nature vivante. D’où notamment le développement des cornes sur le front de plusieurs mammifères en rapport direct avec le manque de dents incisives à la mâchoire supérieure. L’un est cause de l’autre. Bien plus, cela revient en fait à dire que l’absence d’incisives a favorisé la pousse des cornes. La nature, en effet, dans son œuvre régulatrice, n’attribue pas un excédent de matière à plusieurs parties à la fois. Elle va donc réduire une partie afin d’en développer une autre, donner à celle-ci ce qu’elle retire à celle-là. Ainsi, il est rationnel que les animaux qui ont le pied fendu aient deux cornes, car la nature restitue sur la tête la quantité de matière retranchée aux pieds [14]. Et, si la nature ôte d’un côté ce qu’elle donne de l’autre, c’est bien justement, ne l’oublions pas, parce qu’elle a l’habitude de ne rien faire d’inutile ou de superflu. En cela, la constitution des rapaces est très parlante. Leur corps est petit par rapport aux ailes, car c’est dans celles-ci que passe l’essentiel de la nourriture, afin de donner à l’oiseau de proie des moyens d’attaque et de défense. Au contraire, les oiseaux qui ne volent pas ou peu ont le corps beaucoup plus développé [15]. C’est bien la loi de compensation qui s’applique, selon Aristote, à tous les animaux.
Enfin, la loi de compensation ou d’équilibre, si elle explique la taille et la place de chaque organe, permet également de rendre compte de leur fonctionnement. Ce n’est pas le hasard qui fait que les règles cessent pendant l’allaitement, mais pour la simple et bonne raison que « la nature du lait est la même que celle des règles [16] ». « Car, ajoute le philosophe, la nature ne peut pas prodiguer ses efforts en deux directions à la fois : si la sécrétion se produit d’un côté, il est nécessaire qu’elle manque de l’autre [17] ». C’est alors mettre l’accent, les exemples précédents nous le faisaient pressentir, sur un autre élément essentiel : le principe d’économie inhérent à l’œuvre de la nature.

Aristote nous l’a bien montré : la nature utilise au mieux la quantité de matière dont elle dispose pour former les parties des animaux. C’est dire par conséquent que cette quantité n’est pas illimitée. Rappelons-le : la nature, pour développer une partie, en réduit toujours une autre. Ainsi, une juste ordonnance, si c’est parvenir à un équilibre biologique, c’est aussi une loi d’économie : la nature, explique Aristote, tel « un bon maître de maison […] a l’habitude de ne rien jeter de ce qui peut avoir quelque utilité [18] ».
La loi d’économie implique alors d’abord que la nature, en vue d’un résultat déterminé, emploie toujours le moins de matière possible. C’est pourquoi les os longs des vertébrés ont la forme de tubes épais au lieu d’être pleins. Par ailleurs, dans le même souci d’économie, la nature veille à ce que les animaux ne gaspillent pas les aliments nécessaires à leur survie et développement. De là s’explique la longueur des intestins : celle-ci n’est nullement excessive malgré les apparences ; elle est le moyen de promouvoir une absorption plus lente et une assimilation plus complète de la nourriture. D’où également la forme et l’emplacement de la bouche des requins, disposée comme telle afin d’empêcher d’avaler trop de nourriture à la fois.
D’où cette conséquence non moins importante : la nature emploie souvent un même organe pour des fonctions diverses. Tel est le cas de la bouche dont le rôle premier est de recueillir la nourriture, mais qui sert aussi à la respiration et à la production des sens, et qui aide encore chez beaucoup d’animaux aux actions de défense [19]. L’utilisation du même organe pour remplir plusieurs fonctions n’est néanmoins, précise Aristote, pas générale. La nature ne le fait que lorsque le résultat est favorable à la vie de l’animal. Ainsi la bouche qui, en assurant à la fois l’ingestion de la nourriture et la respiration, contribue à satisfaire les deux besoins essentiels de l’être vivant, à qui il est indispensable de se nourrir pour vivre et de se refroidir pour se conserver.
Dernière conséquence, celle-ci sans exception : la nature attribue toujours chaque organe uniquement aux animaux capables de s’en servir. Aussi ne gaspille-t-elle pas les moyens, les réservant aux animaux auxquels ils sont utiles. C’est pourquoi les parties destinées à l’attaque et à la défense ne sont fournies qu’aux animaux capables d’en faire l’usage le plus efficace. Tel est le cas pour les défenses, les crocs, les cornes, les ergots. Les serres recourbées sont réservées aux rapaces, les pattes palmées aux oiseaux qui nagent, etc. Toujours, et ceci est fondamental, la nature crée l’organe qui correspond à la fonction, c’est-à-dire qui en permet l’exercice dans les conditions les plus favorables. En conséquence, si l’homme a des mains, c’est parce qu’il est plus intelligent des animaux. En effet, l’être le plus intelligent est le plus capable de pratiquer un grand nombre de techniques. Or la main est en elle-même plusieurs outils puisqu’elle peut mettre en œuvre quantité d’instruments divers. C’est donc bien en raison de son intelligence que la nature a mis à la disposition de l’homme l’outil le plus utile, la main. Par là même, l’homme se voit pourvu de l’arme qu’il veut quand il veut. « Car la main devient griffe, serre, corne, ou lance ou épée ou toute autre arme ou outil. Elle peut être tout cela, parce qu’elle est capable de tout saisir et de tout tenir [20]. » L’existence de la main de l’homme s’offre comme le meilleur exemple de cette prudence toujours en éveil dans la nature.

Ainsi la proposition : « la nature ne fait rien en vain » ne résonne-t-elle pas comme un pur idéal. Elle constitue bien plutôt le cadre d’une démarche tout autant scientifique que philosophique.
Scientifique, car en excluant de la sorte toute irrationalité de l’œuvre de la nature, elle marque d’abord la volonté résolument moderne d’Aristote de se faire théoricien, c’est-à-dire de tenter d’établir des principes généraux – ce que nous avons tenté de montrer avec la loi d’équilibre et d’économie – capables d’expliquer les structures du vivant. Ce qui signifiait par là même pour l’auteur se faire praticien en se livrant à des observations, de l’homme à la crevette en passant par les quadrupèdes, d’une ampleur et d’une précision époustouflantes.
Philosophique, car en nous faisant ainsi plonger dans les plus petits recoins du monde vivant, donc en insistant sur la nécessité de se préoccuper du moindre rouage de l’architecte-nature, Aristote fait se déprendre d’une estimation relative à nos seuls attirances et dégoûts, trop humaine dirait Nietzsche. Pour la nature, quand bien même vise-t-elle à l’économie, il n’y a pas d’un côté le noble et de l’autre le vil. Car, nous l’avons vu, chacun de ses êtres est l’objet de soins particuliers en vue de sa préservation. À ce propos, La génération des animaux est plus que significative. En effet, plus les animaux sont petits, plus leur progéniture est nombreuse. Ainsi la propagation des souris ou des insectes qui pullulent un peu partout le montre. Par conséquent, la nature combat toujours le risque de destruction de l’espèce, comme en ce cas par le nombre des individus qui la composent.
Aristote le disait dès le début des Parties des animaux : « quand il s’agit de la nature, il faut s’occuper de l’assemblage [21] ». Ici ce n’était pas seulement l’homme de science, en quête de démontrer la rationalité de la nature qui parlait, mais aussi le philosophe convaincu que, répétons-le : « chacun réalise sa part de nature et de beauté ».
Si Aristote, notamment avec l’exemple de la main, n’oublie pas la place privilégiée de l’homme, le vivant ne nous apparaît pas moins comme une totalité à respecter comme telle, comme une vaste horloge, dont chaque pièce doit être l’objet d’attention si l’on veut que la mécanique fonctionne ; en somme comme une immense orchestration dont la moindre note, fourmi ou crapaud, mérite considération de notre part.

 


[1] Aristote, Les parties des animaux, traduit du grec par Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1990, I, 5.

[2] Ibid.

[3] P. Louis, La découverte de la vie : Aristote, Paris, Hermann, 1975.

[4] Aristote, Les parties des animaux, op. cit., I, 5.

[5] Ibid., II, 13.

[6] Ibid., II, 14.

[7] Ibid., II, 10.

[8] Ibid., II, 7.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid., IV, 8.

[14] Ibid., III, 2.

[15] Ibid., IV, 12.

[16] Aristote, De la génération des animaux, traduit du grec par Pierre Louis, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1961, IV, 8.

[17] Ibid.

[18] Ibid., II, 6.

[19] Aristote, Les parties des animaux, op. cit., III, 1.

[20] Ibid., IV, 10.

[21] Ibid., I, 5.

Voltaire et le végétarisme

« Soyons subversifs. Révoltons-nous contre l’ignorance, l’indifférence, la cruauté, qui d’ailleurs ne s’exercent si souvent contre l’homme que parce qu’elles se sont fait la main sur les bêtes. Rappelons-nous, puisqu’il faut toujours tout ramener à nous-mêmes, qu’il y aurait moins d’enfants martyrs s’il y avait moins d’animaux torturés, moins de wagons plombés amenant à la mort les victimes de quelconques dictatures, si nous n’avions pas pris l’habitude de fourgons où des bêtes agonisent sans nourriture et sans eau en route vers l’abattoir […]. Et dans l’humble mesure du possible, changeons (c’est à dire améliorons s’il se peut) la vie. »

Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur.

Voltaire n’eVoltaire, Pensées végétariennesst pas l’auteur d’un ouvrage spécifiquement dédié à la question du végétarisme. En revanche, à partir de 1761, il a rédigé de nombreuses pages exprimant son approbation de « cette formidable loi par laquelle il est défendu de manger les animaux nos semblables ».

Au fil de ses textes, il s’intéresse en particulier à la pensée de Pythagore, de Porphyre [1], à l’hindouisme, retrouvant là des apologies importantes du végétarisme.
S’articulant avec ces réflexions philosophiques anciennes et profondes, la pensée de Voltaire insiste sur la sensibilité animale, critiquant au passage la théorie de l’animal-machine de Descartes, et de ce fait sur la responsabilité des hommes dans la souffrance qu’ils infligent aux bêtes. Ainsi écrit-il dans son Traité sur la tolérance : « il faut n’avoir jamais observé les animaux pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la souffrance, de la joie, de la crainte, de l’amour, de la colère, et de toutes leurs affections ; il serait bien étrange qu’ils exprimassent si bien ce qu’ils ne sentiraient pas. »

Plus largement, à travers notamment les images de boucheries, l’interrogation porte sur l’accoutumance des hommes à la barbarie, au carnage et, au fond, sur leur disposition au mal.


[1] L’ouvrage Traité de Porphyre, touchant l’abstinence de la chair des animaux a été traduit du grec en français en 1747, par Jean Levesque de Burigny.

Pensées végétariennes
VOLTAIRE
Recueil établi par Renan Larue
Mille et une nuits, 2014
96 pages

Le Musée de l’Inhumanité

William H. Gass, Le Musée de l'Inhumanité« Skizzen s’attendait à voir l’humanité périr, mais finit par redouter qu’elle survive. »

Telle est la bonne phrase à laquelle aboutit Joseph Skizzen, après s’être essayé à de nombreuses formulations.
La bonne phrase, autrement dit celle à même de traduire la vision du monde de Joseph et sa déchirure profonde.

Déraciné et effrayé par la sauvagerie de ses semblables, ce dernier n’aspire qu’à une chose : n’être qu’un artifice, un être invisible, ne pas se faire remarquer, rester le plus possible en retrait, afin de disparaître de la scène du monde.

Parce qu’à celui-ci répond le musée de l’Inhumanité, c’est-à-dire le grenier dans lequel Joseph collecte des documents exposant les maux terribles et innombrables que ses semblables sont capables de commettre : vols, crimes, massacres, tortures…

La musique est le seul réconfort de sa vie et, peut-être aussi, le jardin patiemment élaboré par sa mère, tel un écrin protecteur et délicat. Maigres remparts face à « la souillure morale du monde » que rien ne peut racheter.

Le Musée de l’Inhumanité
William H. GASS
Le Cherche Midi, 2015
Traduit de l’américain par Claro
576 pages

Étranges rivages

« S’agissant des disparitions, le temps ne changeait rien à l’affaire. Certes, il finissait par endormir la douleur, mais il en faisait la compagne quotidienne de ceux qui restaient en la rendant plus profonde, plus sensible, délicate, d’une manière qu’il ne s’expliquait pas vraiment. »

Arnaldur Indridason, Étranges rivagesLes rivages d’Islande recèlent des histoires d’être disparus. Les flots, le froid, le vent, la neige recouvrent bien vite leurs traces ; la vie reprend son cours et on les oublie. En apparence tout au moins.
Parce qu’il reste des cœurs déchirés, des existences hantées par les ombres de ces fantômes. Comment, en effet, se rapporter au défunt dont on ignore les circonstances exactes de sa mort et auquel l’on n’a pas pu donner de sépulture ?

Le commissaire Erlendur veut percer les mystères de la lande et des âmes de ses congénères.
Pour d’autres : qu’est-il arrivé à Matthildur au cours de la tempête de 1942 ? A-t-elle disparu tandis qu’elle marchait vers les failles de Hrævarskörd, comme tout le monde en est persuadé, ou bien sa mort est-elle due à un assassinat ?
Et pour lui-même : Erlendur peut-il éclairer un tant soit peu la mort de son petit frère Bergur ? Il lui tenait la main au cœur de la tempête, afin de ne pas le perdre, puis il n’a plus rien tenu. Le temps de réaliser, totalement égaré et transi par le froid, Bergur avait été avalé par le blizzard. Pourra-t-il trouver le lieu de sa mort, tout au moins une quelconque trace ?

Erlendur est prêt pour cela à interroger sans relâche ces sombres rivages, voire à profaner des tombes, si cela peut lui permettre d’arracher aux morts leurs derniers secrets…

« Il était poussé par une force qu’il avait du mal à maîtriser, une force qu’il portait en lui, permanente et impérieuse. Il éprouvait un besoin constant de découvrir les choses cachées, de retrouver ce qui était perdu. »

Étranges rivages
Arnaldur INDRIDASON
Points, coll. « Points Policier », 2014
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

Hypothermie

Arnaldur Indridason, HypothermieDeux enquêtes s’offrent au commissaire Erlendur Sveinsson.

La première porte sur un suicide suspect, celui de Maria. Son douloureux passé et son intérêt certain pour l’au-delà suffisent-il à assimiler sa pendaison à un suicide ?
La seconde enquête concerne la disparition de deux jeunes gens survenue il y a de nombreuses années, sans que la cause n’en ait alors été trouvée. Et si ces deux disparitions signalées à peu de temps d’intervalle étaient en fait liées ?

Ces dossiers « froids » retiennent l’attention d’Erlendur. Suicide trouble, disparitions inexpliquées : des investigations menées simultanément par le commissaire islandais. Cela le conduit aussi sur ses propres traces, son histoire intime, en l’occurrence la mort de son frère Bergur au cours d’une tempête alors qu’ils étaient enfants. Un drame qui a brisé sa famille, un froid glacial qui colle aux semelles d’Erlendur…

Faisant le récit de cette histoire à sa fille Eva Lind, il revient sur le moment du départ de la maison familiale, trop proche du lieu de la mort de Bergur pour que ses parents et lui supportent d’y demeurer :

« Ta grand-mère a vidé notre maison avec soin en ne laissant rien, elle a emporté les meubles à Reykjavik et donné le reste. Personne n’a voulu habiter là-bas après notre départ. Notre maison a été abandonnée. Ça engendre un étrange sentiment. Le dernier jour, on passait d’une pièce à l’autre et j’ai perçu un drôle de vide qui m’habite depuis lors. On aurait dit qu’on laissait notre vie à cet endroit, derrière ces vieilles portes et ces fenêtres vides. On aurait dit qu’on n’avait plus de vie. Que des forces nous l’avaient arrachée.
– Comme elles vous avaient arraché Bergur ?
– Parfois, j’aimerais qu’il me laisse tranquille, qu’une journée entière se passe sans qu’il vienne dans mes pensées.
– Et ça n’arrive jamais ?
– Non, ça n’arrive jamais. »

Hypothermie
Arnaldur INDRIDASON
Points, coll. « Points Policier », 2011
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

Lectures | Sélection 2017

Les livres que j’ai aimés en 2017

Littérature, Art

Cheng_5meditations_sur_la_mort_130François Cheng, Cinq méditations sur la mort
Le Livre de Poche, coll. « Littérature & Documents », 2015
168 pages

Un texte dense et subtil achevant sa démarche réflexive par une série de très beaux poèmes.

 


François Cheng, L’éternité n’est pas de trop
Roman | Le Livre de Poche, coll. « Littératures & Documents », 2003
254 pages

« L’essentiel est que nous sommes déjà ensemble, aussi ensemble que si nous nous voyions. En cette vie et en une autre vie, âmes liées, à jamais inséparables. »

Un roman superbe et poignant qui parvient à exprimer toute la profondeur de l’amour susceptible d’unir deux êtres.


Annie Dillard, L'amour des MaytreeAnnie Dillard, L’amour des Maytree
Roman | Christian Bourgois Éditeur, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Yves Pétillon
288 pages

« Elle dit adieu à sa solitude. Adieu à la vie sans autre horaire que son caprice. Adieu à la vie parmi aucun objet autre que choisi par elle, et chacun d’eux toujours à sa place ; adieu à la vie sans vrai repas ; adieu à la liberté de penser. Tout ça s’envolait à tire-d’aile. Mais à quoi bon la solitude, si ce n’était pas pour faire ce qu’il fallait ? Sa solitude avait toujours tenu maison ouverte. »


F. Scott Fitzgerald, La fêlureF. Scott Fitzgerald, La fêlure et autres nouvelles
Nouvelles | Gallimard, coll. « Folio », 2014
Traduit de l’américain par Marc Chénetier
256 pages

« Pour l’essentiel, nous les écrivains, sommes condamnés à nous répéter ; c’est la stricte vérité. Nous connaissons deux ou trois expériences importantes et bouleversantes dans notre vie, des expériences si importantes et si bouleversantes qu’il ne nous semble pas, lorsqu’elles ont lieu, que quiconque ait jamais été captivé, tabassé, ébloui, étonné, battu, brisé, sauvé, illuminé, récompensé et humilié tout à fait de la même manière. Puis nous apprenons notre métier ; plus ou moins bien, et nous racontons nos deux ou trois histoires (chaque fois sous des accoutrements différents) dix fois peut-être, peut-être cent, aussi longtemps que les gens veulent bien nous écouter. » (« Cent faux départs »)


Théophile Gautier, Les Mortes amoureuses. Omphale, La Morte amoureuse, Arria Marcella
Nouvelles | Actes Sud, coll. « Babel », 2004
176 pages

La femme qui revient d’outre-tombe et dont les charmes exceptionnels savent susciter un amour absolu et inoubliable à l’homme qu’elle a choisi. Omphale, Clarimonde (La Morte amoureuse), Arria Marcella, autant d’images du fantasme de l’amour plus fort que la mort. Expressions mêmes de l’amour impossible puisqu’il ne trouve à se réaliser qu’en dehors de notre monde matériel.

Les trois nouvelles réunies dans cette édition, écrites respectivement en 1834, 1836 et 1852, sont une excellente occasion de relire ou de découvrir ces fictions fantastiques de Théophile Gautier.


Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitudeBohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude
Roman | Robert Laffont, coll. « Pavillons Poche », 2015
Traduit du tchèque par Anne-Marie Ducreux-Palenicek
128 pages

« Si je suis venu pour quelque chose au monde, c’est pour écrire Une trop bruyante solitude. » (Bohumil Hrabal)


Arnaldur Indridason, Étranges rivagesArnaldur Indridason, Étranges rivages
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2014
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

« S’agissant des disparitions, le temps ne changeait rien à l’affaire. Certes, il finissait par endormir la douleur, mais il en faisait la compagne quotidienne de ceux qui restaient en la rendant plus profonde, plus sensible, délicate, d’une manière qu’il ne s’expliquait pas vraiment. »

 


Arnaldur Indridason, HypothermieArnaldur Indridason, Hypothermie
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2011
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

 


Arnaldur Indridason, La Cité des JarresArnaldur Indridason, La Cité des Jarres
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2006
Traduit de l’islandais par Éric Boury
336 pages

« – On s’imagine que ça n’attaque pas le moral. On se croit assez fort pour supporter de telles choses. On pense qu’avec les années, on se forge une carapace, qu’on peut regarder tout ce bourbier à bonne distance comme s’il ne nous concernait en rien et qu’on peut ainsi parvenir à se protéger. Mais il n’y a pas plus de distance que de carapace. Personne n’est suffisamment fort. L’horreur prend possession de ton être comme le ferait un esprit malin qui s’installe dans ta pensée et te laisse en paix seulement lorsque tu as l’impression que ce bourbier est la vie réelle car tu as oublié comment vivent les gens normaux. Voilà le genre d’enquête que c’est. Elle est semblable à un esprit malfaisant qui aurait été libéré et s’installerait dans ta tête jusqu’à te réduire à l’état de pauvre type.
Erlendur soupira profondément.
– Tout ça, ce n’est rien d’autre qu’un foutu marécage. »


Sheridan Le Fanu, CarmillaSheridan Le Fanu, Carmilla
Roman | Actes Sud, coll. « Babel », 1996
Traduit de l’anglais (Irlande) par Gaïd Girard
160 pages

« Et aujourd’hui encore, l’image de Carmilla me revient à la mémoire dans sa dualité ambiguë : tantôt je revois la jeune fille ravissante, languide et espiègle, tantôt le démon grimaçant de l’église en ruine. Et quand je me perds dans mes rêveries, il m’arrive souvent de tressaillir, croyant reconnaître le pas léger de Carmilla à la porte du salon. »

Un texte fantastique captivant où Le Fanu met en scène un vampire féminin. Carmilla est un récit singulier, dans la mesure où l’auteur irlandais ajoute de manière subtile une dimension érotique à la figure mortelle du vampire.
À noter que Carmilla a été écrit en 1871, vingt-six ans avant Dracula (1897).


Ileana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seulesIleana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seules
Poésie | Éditions hochroth-Paris, coll. « sine die », 2016
Anthologie bilingue, traduction du roumain par Nicolas Cavaillès
26 pages

Des textes profonds et sombres dont les mots semblent perpétuellement creusés par l’angoisse et la mort.

Extrait du poème « Cauchemar » :

« La ville entière était pleine de morts,
ils étaient sortis dans la grand-rue,
[…]
Leur foule fantastique nous effrayait terriblement,
Mais nous restions là, surpris, comme devant un cortège,
Car nous avions tous quelqu’un dans la rue
Dont nous n’aurions pas voulu qu’on l’enferme au cimetière. »


Thierry Metz, L'homme qui pencheThierry Metz, L’homme qui penche
Éditions Unes, 2017
112 pages

« J’écris avec ce qui me reste, entre le pouce et l’index, dans un pincement d’étoile. »

« On cherche un habitant qui n’est plus dans la maison. Pourtant, n’est-ce pas lui que l’on aperçoit, à l’orée de ce qui est, ne sachant pas où il va, de dos, faisant un signe d’adieu ou de reconnaissance, un signe, c’est tout pour les jours passés, pour ceux à venir ?
N’est-ce pas l’homme qui penche, vu de trop loin maintenant, ou trop tard ? »

Reprendre les mots de Cédric Le Penven dans sa Préface est sans doute la meilleure manière de qualifier les textes de cet ouvrage de Thierry Metz :
« Vous êtes au seuil d’une grande œuvre. Un homme vous attend, “un morceau de parole cassée dans la main”. Il va vous dire à voix haute ce qui chuchote en vous chaque fois que vous posez le pied par terre, chaque matin : rien ne va de soi. »

Fragments à lire et à relire, exprimant la douleur d’être au monde, la difficulté à y (re)trouver un ancrage par-delà les drames et les déchirures intimes.


Lorrie Moore, Merci pour l'invitationLorrie Moore, Merci pour l’invitation
Nouvelles | Éditions de l’Olivier, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux
240 pages

« Toute vie pouvait ressembler, à s’y méprendre, à une véritable vie. On pouvait vraiment passer sa vie à passer à côté de la sienne. »

Vie sentimentale qui se délite, vocation ratée, rancœurs, frustrations… Lorrie Moore nous offre une galerie de portraits impitoyables, regardant ses personnages chuter et se cogner violemment à la paroi de leur solitude. Tous semblent plus ou moins hagards, comme dépossédés d’eux-mêmes, assistant au déroulement de leur vie sans jamais véritablement exister. Une écriture lucide, armée d’un humour particulièrement grinçant.


Pascal Quignard, Une journée de bonheurPascal Quignard, Une journée de bonheur
Arléa, coll. « Arléa-Poche », 2017
160 pages

La grâce du style de l’écrivain au service d’une méditation d’une grande finesse.

 


GileadMarilynne Robinson, Gilead
Roman | Babel, 2015
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
336 pages

 


Eugen Uricaru, Le Poids d’un ange
Roman | Les Éditions Noir sur Blanc, 2017
Traduit du roumain par Marily Le Nir
288 pages

« Le monde suivait son cours, ne sachant pas qu’il n’y avait plus personne pour le sauver. Ceux qui auraient pu le faire étaient morts ou n’avaient pas trouvé le chemin du retour. »

Un grand texte d’Eugen Uricaru dans lequel s’affrontent l’horreur et la grâce d’une âme libre.

 


Tarjei Vesaas, Nuit de printempsTarjei Vesaas, Nuit de printemps
Roman | Babel, 2017
Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
272 pages


wilde_deprofundis

Oscar Wilde, De profundis | La Ballade de la geôle de Reading
GF Flammarion, 2008
Traduit de l’anglais par Pascal Aquien
348 pages

« Les dieux sont étranges. Ce n’est pas de nos vices qu’ils se servent pour nous flageller. Ils nous mènent à la ruine en usant de ce qu’il y a en nous de bonté, d’aménité, d’humanité et d’amour. Et si je n’avais éprouvé ni pitié ni affection pour toi et les tiens, je ne serais pas là à pleurer en ces lieux épouvantables. » (O. Wilde, De profundis)

De profundis et La Ballade de la geôle de Reading : textes poignants emblématiques de la détresse d’Oscar Wilde après son emprisonnement et, plus largement, de sa fin misérable (Wilde meurt à 46 ans, dans d’atroces souffrances, deux ans après sa sortie de prison).


Philosophie, Ethnologie

Alkemie, 2017 – 1 Revue semestrielle de littérature et philosophie, n°19 – La mélancolie
Revue | Éditions Classiques Garnier, 2017
308 pages
Table des matières


Alkemie, La mortAlkemie, 2016 – 2 Revue semestrielle de littérature et philosophie, n°18 – La mort
Revue | Éditions Classiques Garnier, 2016
412 pages
Table des matières

 


Mémoires de GéronimoMémoires de Géronimo
Recueillies par S. M. Barrett
Éditions La Découverte / Poche, 2003
Introduction de Frederick W. Turner III
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine Wiznitzer
182 pages

« Nous sommes en train de disparaître de cette terre et pourtant, je ne peux croire que nous sommes inutiles, sinon Usen ne nous aurait pas créés. Il a créé toutes les tribus des hommes et Il avait certainement un but en créant chacune d’elles. »


Patrick Deval, Squaws. La mémoire oubliéePatrick Deval, Squaws. La mémoire oubliée
Éditions Hoëbeke, 2014
224 pages

Une enquête ethnologique de grande qualité qui rappelle le rôle central joué par les Indiennes, hier et aujourd’hui.

« Une nation reste insoumise tant que le cœur de ses femmes n’est pas terrassé. Alors seulement, et qu’importe la bravoure de ses guerriers ou la force de ses armes, ce sera la fin. »
(Proverbe cheyenne, cité dans l’ouvrage)


Ruwen Ogien, Mes mille et une nuits
Essai | Albin Michel, 2017
256 pages


Bande dessinée

Les vieux fourneaux, tome 4Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux
Tome 4, La magicienne
Bande dessinée | Dargaud, 2017
Scénariste : Wilfrid Lupano – Dessinateur : Paul Cauuet

Ce tome 4 est tout aussi drôle et émouvant que les précédents. Partez, cette fois, à la rencontre de la magicienne dentelée et des zadistes. Sans oublier, bien sûr, nos vieux fourneaux, Sophie, la petite-fille d’Antoine, et son théâtre de marionnettes « Le loup en slip » !


Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 1

Bande dessinée | Casterman, 2012
194 pages

La seconde guerre mondiale vécue par le père de Jacques Tardi, René Tardi : le dessinateur s’est attaché à transposer en bande dessinée les carnets de son père.
Dans ce tome 1, il relate sa jeunesse fauchée par la guerre et nous plonge au cœur de l’enfer du camp Stalag II B où René Tardi est resté prisonnier pendant quatre ans et huit mois (à Hammerstein, en Poméranie orientale).

 

Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 2, Mon retour en France
Bande dessinée | Casterman, 2014
146 pages

La sortie du camp, le retour. Parcours Hammerstein-Lille. Une lente progression à pied dans des conditions très difficiles. La faim, le froid, la fatigue, la puanteur, la promiscuité, la brutalité des geôliers : quatre mois de marche exténuante à travers des paysages dévastés, en quête du train qui, cette fois, pourra ramener René Tardi chez lui.

Tout au long des deux tomes, le dessinateur accompagne son père sous les traits d’un enfant. Une façon intelligente et pudique de dialoguer avec lui et de tenter de partager les épreuves que celui-ci a endurées. La figure de l’enfant, les traits du dessinateur, livrant, à la lueur des carnets de son père, un témoignage touchant sur le sort généralement méconnu des prisonniers de la seconde guerre mondiale.

Avant de partir, les mots d’une âme apaisée

« Tant de fois j’ai vu l’aube se lever, la lumière se répandre sur la plaine, chaque chose se mettre à rayonner au même instant tandis que le mot “bon” s’affirmait si profondément dans mon âme que j’étais ébahi qu’on m’autorise à assister à un tel spectacle. »

Nous sommes en 1956 à Gilead, petite ville de l’Iowa. Marilynne Robinson prête sa voix au révérend John Ames parvenu au soir de sa vie. Une vie très modeste qui amène le pasteur à léguer à son jeune fils le seul héritage qu’il lui soit possible de concevoir, celui de ses mots.

Il entreprend alors l’écriture d’une longue lettre dans laquelle il revient sur l’ensemble de son existence. Il relate de nombreux souvenirs, dont celui particulièrement marquant de son grand-père, un pasteur qui avait lutté pour l’abolition de l’esclavage. Il fait part également à son fils de son questionnement spirituel, parcourant aussi bien les tensions intérieures, les doutes, les défaites que les moments de grâce. Celle qui a ouvert son esprit à une compréhension plus ample de son engagement et qui a su raffermir la foi qu’il a prise pour guide de son existence. Celle aussi du cœur qui a permis à John Ames de rencontrer l’amour à soixante-sept ans, alors qu’il ne l’attendait plus. Cet amour est incarné par Lila, une femme discrète au regard triste et intelligent, nettement plus jeune que John. Elle est entrée un jour dans l’église, son attention traduisant l’écho profond en elle des paroles du pasteur. Quant à lui, il caractérise en ces termes la vision première qu’il a eue d’elle : « Ce matin-là fut le début de quelque chose que je ressentis sans équivoque comme mon âme se faisant happer hors de mon corps. » Dès lors, ces deux êtres vont se lier indéfectiblement : ils se marieront et auront un fils, celui-là même auquel le pasteur adresse cette lettre. Le grand écart d’âge qu’il y a entre eux n’aurait donc pu aucunement représenter un obstacle à leur union. Il donne lieu seulement à un regret, celui pour le pasteur de ne pas pouvoir accompagner son enfant dans sa vie d’homme. Un prochain abandon que les mots tentent de combler autant qu’ils le peuvent…

Une écriture sobre qui déroule lentement son fil, laissant une véritable place au silence, à l’introspection et qui peut amener chacun à s’interroger sur le rôle qu’il souhaite ou, tout au moins, se sent capable de jouer au sein de ce monde dont nous faisons très provisoirement partie. Le révérend s’arrête en particulier sur le courage, estimant qu’il doit « exister un courage préalable qui nous permet d’être braves – c’est-à-dire de reconnaître qu’il y a plus de beauté que nos yeux ne peuvent en supporter, que des choses précieuses sont entre nos mains et que ne rien faire pour les honorer, c’est faire beaucoup de mal. »

Un roman traversé de réflexions profondes sur d’importantes fêlures humaines, telles que la convoitise ou le ressentiment, mais aussi sur la place de l’amour dont l’intrusion dans nos vies réside dans son non-sens même. « L’amour ne s’embarrasse ni de justice, ni de mesure, et pourquoi le ferait-il donc ? Chacune de ses manifestations n’est que l’aperçu ou la parabole d’une réalité qui nous accueille mais que nous ne comprenons pas. L’amour n’a aucun sens car il est effraction perpétuelle dans notre univers temporel. Alors comment pourrait-il se réduire à n’être qu’une cause ou une conséquence ? »

Mots dont le souffle hésitant ou porteur exprime avec justesse tout à la fois la force et le tremblement des êtres qui, comme John Ames, tentent de se rapporter à leurs semblables avec bienveillance et compassion.  

Gilead
Marilynne ROBINSON
Babel, 2015
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Simon Baril
336 pages

Entretien avec Pierre Bruyas

À propos de la guerre d'Algérie

Pierre Bruyas est né en 1942 à Alger de Guy et Yvette Bruyas.
Yvette Bruyas est née en 1914 à Mostaganem (département d’Oran) de parents nés en Algérie l’un et l’autre.
Guy Bruyas est né à Rivoli (département d’Oran), petit village près de Mostaganem, de parents nés tous deux en Algérie.

Pierre Bruyas revient sur son départ d’Algérie, son regard croisant ses souvenirs ensoleillés et sa mémoire blessée.


[Entretien réalisé en 2000]

 

Tu es né en Algérie et tu en es parti dans le sillon de la guerre en 1961 : que représente pour toi cette période de ta vie ? Quelles sont les images qui s’imposent à ta mémoire ?
Je peux dire que le départ d’Alger fut pour moi une véritable fracture dans mon existence. Pendant des années la vie en métropole a été ressentie comme un déracinement, tout me manquait : le soleil, les odeurs, l’espace, la végétation, la population algérienne dans sa diversité. Je ne pouvais m’empêcher de voir défiler dans ma tête les images de mon enfance, de mon adolescence dans ce pays que j’aimais et auquel on m’avait arraché sans espoir de retour ; j’avais l’impression d’être un étranger.
En écrivant ces lignes j’ai tout à coup l’impression de revivre cette époque et les mêmes sentiments remontent à la surface.
Ces dix-huit ans vécus dans ce pays resteront ineffaçables jusque dans ma chair ; ce sont des années ensoleillées de grand bonheur dont je garderai toujours la nostalgie.

Penses-tu que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable ? Et si oui crois-tu que des modalités pacifiques auraient pu être mises en place ?
Je pense que l’indépendance était inéluctable à partir du moment où la France n’avait pas su accorder la citoyenneté française aux Arabes, alors qu’elle en avait fait des soldats qui devaient mourir pour le drapeau français. Ce fut la grande erreur.
Des modalités pacifiques étaient certainement possibles mais difficiles à imaginer compte tenu de la soif de pouvoir du FLN pourtant bien amoindri sur le terrain depuis 1958. Je reste pourtant persuadé que la population arabe dans sa majorité ne souhaitait guère le départ des français « pieds noirs ».

Estimes-tu que la guerre d’Algérie reste aujourd’hui encore une tranche de notre histoire que nous n’avons pas digérée ? As-tu, d’un point de vue plus personnel, le sentiment d’avoir été trahi par la France ?
La guerre d’Algérie est une tranche de l’histoire qui, à mon sens, n’intéresse guère les Français et qu’ils se sont empressés de digérer, ce qui n’est évidemment pas le cas des Français d’Algérie.
La France nous a effectivement trahis, et elle a la mémoire bien courte la France. En effet elle a vite oublié qu’à partir de 1942 ce furent les pieds noirs (dont 17 classes furent mobilisées, soit plus qu’en 14-18) et les Français musulmans qui ont relevé l’honneur de la France après la débâcle douloureuse de mai-juin 1940 (campagne de Tunisie, d’Italie, débarquement de Provence…). Les jeunes métropolitains ont montré bien peu d’enthousiasme à combattre en Algérie à part quelques unités d’Élite.
Et combien fut tiède l’accueil des rapatriés en 1962…
Pour toutes ces raisons je garderai toujours une rancœur vis-à-vis des Français, pris dans leur globalité bien sûr.

Que voudrais-tu transmettre aux générations qui n’ont pas vécu la guerre d’Algérie ?
Ce que je voudrais dire aux générations futures ?
D’abord rappeler ce que je viens de dire sur le comportement peu glorieux des Français vis-à-vis de leurs frères d’Algérie. Et ensuite montrer le magnifique travail que la France a réalisé dans ce pays en seulement cent-trente ans de présence. D’abord sur le plan humain puisque la population est passée d’environ 800. 000 à 11 millions, ensuite sur le plan économique amenant ce territoire à dépasser l’autosuffisance, enfin sur le plan social (avec la sécurité sociale et les allocations familiales) et sanitaire (magnifique infrastructure hospitalière). Je passe sur l’extraction pétrolière et la richesse qui en découlait.
C’était un beau pays maintenant défiguré par des dirigeants incompétents et corrompus (souvent).


Repères chronologiques sur la Guerre d’Algérie (1954-1962)

1954
01/11 : Le C.R.U.A. (Comité révolutionnaire de l’unité algérienne) déclenche la rébellion armée.
05/11 : Le gouvernement français envoie des renforts en Algérie.

1955
12/12 : Report des élections en Algérie.

1956
Août : Les chefs du F.L.N. (Front de libération nationale) de l’intérieur se réunissent pour la première fois : c’est le congrès de la Soummam dont sera issue la plate-forme du F.L.N.
05/12 : Le gouvernement français dissout les conseils généraux et les municipalités en Algérie.

1957
07/01 : Le général Massu est chargé du maintien de l’ordre à Alger.
29/11 : L’Assemblée nationale vote la loi-cadre et la loi électorale de l’Algérie.

1958
26/04 : 30. 000 Algérois demandent un Gouvernement de salut public après la chute du gouvernement Gaillard.
13/05 : Un Comité de salut public est créé à Alger sous la présidence du général Massu ; on fait appel à de Gaulle.
15/05 : De Gaulle se déclare prêt à assumer les pouvoirs de la République.
01/06 : L’Assemblée nationale investit de Gaulle par 339 voix contre 224.
23/10 : De Gaulle propose la paix des braves au F.L.N.
21/12 : De Gaulle est élu président de la République.

1959
30/01 : De Gaulle renouvelle l’offre de paix en Algérie.
16/09 : De Gaulle proclame le droit des Algériens à l’autodétermination.

1960
24/01 : Début de la semaine des barricades à Alger.
25/06 : Pourparlers préliminaires de Melun.

1961
25/04 : Putsch des généraux à Alger ; de Gaulle assume les pleins pouvoirs aux termes de l’article 16 de la Constitution.
20/05 : Ouverture des pourparlers d’Evian.
14/07 : Recrudescence des attentats de l’O.A.S. (Organisation Armée Secrète).

1962
18/02 : Pourparlers des Rousses.
07/03 : Négociations d’Evian.
19/03 : Cessez-le-feu en Algérie.
03/07 : Le G.P.R.A. (Gouvernement provisoire de la République d’Algérie) s’installe à Alger.

Parutions
  • Revue L’Aleph, « De mémoire… », n°5-6, novembre 2000.

Autour des Trajections

Retour sur la lecture performée du 8 décembre 2016

Affiche_081216

Le 8 décembre 2016, un temps d’échange et de lecture a été organisé à l’Université Jean Moulin Lyon 3 autour du livre Trajections (ouvrage écrit par Emma BRUYAS-VEYRAT, dessins de Chantal ORTILLEZ).

 

Aurélien MÉTRAL de la Cie de théâtre Les Chapechuteurs, actuellement en résidence d’artistes à Lyon 3, a lu des extraits du livre, tandis que des reproductions d’un certain nombre de dessins ont été exposées dans la salle.

 

Retour en images et en sons

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Extraits du livre lus par le comédien Aurélien Métral :

 

Manifestation organisée par le service des Affaires culturelles de l’Université Jean Moulin Lyon 3.

A(u)près

Calme observation

Faire connaissance

Pas de secousse

Pourtant une sensation

Toi près de moi

Toi prêt à fondre sur moi

Pas une capture violente

Des bras tendres qui m’auraient serrée contre toi

Fort

Mais Calme encore

Pas d’attraction

Pas de pensée qui s’attarde

Pas

Échange plus soutenu

Captée par ce regard

Dire au revoir

Le dire et se retourner

Non-envie de partir

Petit feu

L’éteindre

Retenir les mots

Brider les gestes

Tenter le silence

Le manquer

Plusieurs fois

Comme une suture qui lâche

Te dire

Être à côté Te sentir

Tout près

Pour savoir Se risquer

Blanc

Chuter seule

Ton ombre Dissipation

Manque Dépit

Manque Nausée

Manque Larmes

Manque

Engloutir les derniers sanglots émus

Nous regretter

L’Endormeuse

L’Endormeuse est une nouvelle remarquable de Guy de Maupassant, écrite en 1889, dans laquelle il s’attache à relever le sort douloureux réservé par la société aux candidats au suicide, appelant par là même à la reconnaissance de la liberté de la mort volontaire.

Le personnage de L’Endormeuse entame la lecture du journal : « j’aperçus ces mots : “Statistique des suicides” et j’appris que, cette année, plus de huit mille cinq cents êtres humains se sont tués. » Dès lors, il pénètre au cœur de ce climat asphyxiant où s’effondre la logique vitale, imaginant cette foule des morts volontaires et faisant défiler dans son esprit les multiples modalités du suicide. Poison, couteau de cuisine, rasoir, corde ou chute dans les flots… Il entend leur mal de vivre, sent leurs angoisses, sait les chagrins qui les ont menés jusqu’à ce seuil sinistre « car je sens l’infamie trompeuse de la vie, comme personne, plus que moi, ne l’a sentie. Comme je les ai compris, ceux qui, […], ayant perdu les êtres aimés, réveillés du rêve d’une récompense tardive, […], et désabusés des mirages du bonheur, en ont assez et veulent finir ce drame sans trêve ou cette honteuse comédie. »

Lorsque la comédie n’est plus que « honteuse », que les jours paraissent seulement féroces, et qu’aucune parcelle d’existence ne semble décidée à ménager d’ouverture joyeuse, alors l’atmosphère devient insoutenable et dessine les gestes de l’arrêt volontaire. « La sensation de la vie qui recommence chaque jour, de la vie fraîche » a déserté les lieux. Les yeux deviennent fixes, le souffle s’étrangle et les lèvres se crispent. « Le suicide ! mais c’est la force de ceux qui n’en ont plus, c’est l’espoir de ceux qui ne croient plus, c’est le sublime courage des vaincus ! Oui, il y a au moins une porte à cette vie, nous pouvons toujours l’ouvrir et passer de l’autre côté. La nature a eu un mouvement de pitié ; elle ne nous a pas emprisonnés. Merci pour les désespérés ! »
Alors, les mots de Maupassant l’expriment au plus juste, le suicide peut être abordé sans jugement hâtif et ce sas de sortie compris comme ce non-emprisonnement essentiel, puisque demeure « toujours cette porte que les dieux rêvés ne peuvent même fermer ».

L’auteur se fait le porte-parole de ces « désespérés las de vivre » et formule une adresse au monde, à la société qui, imagine-t-il, un jour « comprendra mieux », autorisant une mort plus douce, « qui ne soit point répugnante ou effroyable ».
Il imagine même un lieu où l’on irait mourir en douceur, grâce à l’Endormeuse, dispositif inoculant la mort via l’émanation d’un gaz imperceptible et parfumé. Au-delà de cette rêverie et des prolongations que l’on pourrait faire du côté de l’euthanasie [1], le message délivré est bien celui d’une meilleure compréhension de cet acte existentiel. Autrement dit, laisser de côté les postures morales simplistes et culpabilisantes, comme si le suicidé n’était qu’un démissionnaire lâche, pour une invite à la compassion envers la détresse humaine – il y a un homme qui n’en peut plus.

L’Endormeuse
Guy de MAUPASSANT
L’Écho de Paris
1889


[1] Rappelons que le mot « euthanasie » signifie bonne mort, mort douce et sans souffrance et non comme le traduit l’acception moderne : « geste ou omission du geste qui provoque délibérément la mort du malade qui souffre de façon insupportable ou vit une dégradation insoutenable ».

Discrétion, secret, oubli

Réflexion sur les rites funéraires contemporains

« Voyons, mais la Mort, elle est partout, mais on nous la cache, on essaye : happy end pour les innocents promis à la grande boucherie ! »

Michel de Ghelderode, Entretiens d’Ostende.

 

Une révolution s’est opérée au cours du XXe siècle, dans nos sociétés occidentales, où la mort, supplantée par la « maladie », échec de la vie et non indice de notre mortalité profonde, s’est vue peu à peu chassée du champ de notre conscience. Mus par les avancées techniques et médicales autorisant des conditions de vie globalement plus clémentes que celles de leurs prédécesseurs, nombre de nos congénères semblent se nourrir de l’illusion d’une dilution progressive du tragique constitutif de l’être humain. Comme si la mort était un accident ou défaut organique susceptible d’être évité et non la marque de notre finitude.
Il serait, certes, sans doute abusif de s’imaginer un moment où les hommes ont abordé leur mort sans sourciller. Michel Vovelle le souligne : l’image d’une mort achronique est davantage un mythe qu’une réalité, essentiellement liée à notre méconnaissance des temps les plus anciens [1]. À ce titre, peut-on dire, la mort a toujours été en crise. Il ne s’agit donc pas tant ici de déni qui a toujours existé sous une forme ou sous une autre. Ce qui est nouveau, c’est que l’on cherche à faire comme si la mort n’existait pas. Ce que diverses expressions employées aujourd’hui ne cessent de trahir : ainsi on ne parle pas de mort, mais de « fin de vie », on ne parle pas de mourant, mais de « malade terminal ». Il y a aussi des questions significatives : « de quoi est-il mort ? », ou encore « mais qu’est-ce qui s’est passé ? ». Comme si la mort ne pouvait être qu’accidentelle et qu’il y avait toujours un moyen d’y échapper. C’est la mort échec, la mort accident, dépossédée de son caractère inéluctable.

L’homme n’a jamais souffert avec plaisir et vécu sa déchéance sans tourments, mais à partir du moment où la souffrance n’a plus droit de cité et où la mort n’est qu’un hôte indécent, il ne comprend même plus ce qui lui arrive, comme l’enfant auquel on retire subitement son jouet. D’où l’étonnement et le désarroi exacerbés de nombreux individus confrontés à leur mort prochaine. Suivant la réflexion de Vladimir Jankélévitch, la mort ne peut sans doute manquer de trouver chacun dans un état d’impréparation [2]. Mais l’écart est de taille entre cette impréparation et la fuite entêtée de toute appréhension de son être mortel, convaincue qu’une telle pensée est la marque d’une disposition morbide. La plupart de nos congénères, non seulement ne veulent plus souffrir, mais surtout s’acharnent tellement à ignorer leur dimension d’absence que beaucoup ne semblent découvrir leur finitude que lorsqu’ils sont gravement malades. Comme l’écrit Marcel Conche en ce sens, « l’homme, aujourd’hui, n’est pas éduqué comme un être qui doit mourir. On lui apprend la vie, les occupations de la vie ; on ne lui apprend pas la mort [3] ».
Aussi, ce que nous soulignons ici, c’est bien une mise à l’écart de la mort dans l’existence individuelle et collective qui s’est radicalisée au fil du XXe siècle.

Au-delà de l’appréhension du mourant, reste à voir les attitudes envers le mort, car sur cette pente de l’oubli les rites post-mortem ont changé eux aussi. À partir du moment où l’enjeu est de masquer la mort, les pratiques funéraires en subissent immanquablement l’impact.
Comment se rapporte-t-on globalement à la mort lorsque celle-ci advient ? Suivant la courbe évolutive de cette volonté d’expulsion de la mort, propre à nos sociétés urbanisées et technicisées, Philippe Ariès a observé la constitution, si l’on peut dire, d’un épais voile d’invisibilité. Dès qu’un homme meurt, l’enjeu est d’éviter tout débordement au sein du paysage vivant, afin que cela passe autant que possible inaperçu. L’on a pu reconnaître ici l’influence du modèle américain des funérailles et de ses Funeral Homes qui, à partir des années 1960, ont peu à peu gagné l’Europe. Les Maisons Funéraires ou « Athanées » dont, comme le commente Gilles Ernst, le slogan peut se résumer ainsi : « Mourez, nous ferons le reste » [4], s’inscrivent pleinement dans cette économie de la mort dont les signes se doivent d’être les plus discrets possibles. À l’image du « A » privatif de « Athanée », le langage utilisé est particulièrement révélateur, selon les mots de G. Ernst, de cette « thanatologie périphérique » : le mort devient un « cher disparu », le cercueil est un coffret et l’incinération une « douce chaleur »… Le décor épouse le fil lisse des mots : à l’image du carrosse redevenu citrouille, le corbillard s’est alors mué en discrète limousine, les habits noirs ont été rangés au placard pour des tenues passe-partout et les enterrements sont globalement devenus de discrètes et rapides cérémonies. L’enjeu premier étant de vider la mort de son empreinte mortifère, on constate ainsi une nette transformation des rites funéraires, depuis le traitement du corps mort jusqu’à une réduction notable des pratiques publiques de deuil.

 

Destin du corps mort

Quel sort est réservé au corps du défunt dans un tel contexte ? Un premier trait particulièrement notable est ce que Louis-Vincent Thomas appelle la « poussée crématiste » [5]. Il relève par là, comme d’autres analystes à sa suite, une diminution nette de la pratique de l’inhumation au profit de la crémation [6]. Que traduit ce phénomène ? Selon l’anthropologue, le développement de l’incinération apparaît comme la solution la plus radicale pour faire disparaître les morts.
L’incinération est un processus permettant de passer outre la putréfaction, mais cette réduction en cendres des cadavres n’est pas, en tant que telle, l’indice d’un escamotage complet de la mort. À travers son analyse des rites mortuaires, L.-V. Thomas explicite que cette destruction expéditive du cadavre peut revêtir des significations très différentes. Sans rentrer dans le détail des rites traditionnels étudiés par l’auteur, marquant le contraste entre les différentes approches de la crémation, disons que ressort un point d’importance. Dans les sociétés traditionnelles, la crémation peut être appréhendée comme un rite qui, certes, esquive la putréfaction, mais n’en acquiert pas moins une symbolique forte. Le rite est à la fois « un sacrement qui achemine le mort à un statut d’éternité » et un procédé qui « laisse aux survivants des restes impérissables à honorer » [7]. Tout autre est la portée de la technique de l’incinération dans nos sociétés modernes qui n’a pas d’autre fin que « l’élimination de la pourriture ». L’incinération traditionnelle est au service du défunt ; dans son sens moderne, elle est d’abord au service des survivants. En ce sens, la forte augmentation de l’incinération « est avant tout une manière de préserver le confort mental, social et physique des survivants » [8]. Autrement dit, le recours à la destruction semble rentrer dans la quête de nombre de nos contemporains d’éluder au plus vite l’angoisse de la mort. Au point que, comme l’ajoute l’auteur, « on en vient parfois pratiquement à oublier les restes », l’enjeu étant désormais d’enlever à la mort toute trace malencontreuse. C’est dire que tout cela n’est pas imputable au seul recul de l’empreinte religieuse au sein de nos sociétés [9]. D’abord parce que ce recul est plus relatif qu’il n’en a l’air – beaucoup de nos congénères, sans être des « pratiquants », demandent une cérémonie religieuse avant de passer au crématorium, même si, nous le verrons, le déroulement des cérémonies ainsi que les motivations religieuses de celles-ci ont subi des changements significatifs… – ; ensuite parce que la visée semble avant tout de se ménager une zone purgée de troubles.
Au-delà des arguments fréquemment avancés, comme le gain de place (« laissons la terre aux vivants » est le credo des crématistes), la dimension hygiénique et le coût moindre que celui d’un enterrement classique, cette volonté de se débarrasser du cadavre ne rentre-t-elle pas dans cette tentative d’évacuation de la mort réelle ? Ce corps auquel on voue un culte de plus en plus manifeste, indice d’une vie saine et forte, l’on entend le maîtriser jusqu’au bout, répugnant ainsi à l’envisager dans son inéluctable version dégradée, amas de chair inerte et pourrissante. Réduit en une poignée de cendres, le cadavre ne suscite alors ni malaise ni angoisse. Nous retrouvons là, selon les mots de L.-V. Thomas, cette quête quasi exclusive de préservation du « confort mental » des survivants, dans une société noyée de psychologisation excessive, convaincue qu’épargner une détresse profonde est un enjeu majeur. À quand des « cellules psychologiques » à la sortie des funérariums ?

Plus de cadavre et si l’on tient à se recueillir auprès du défunt avant qu’il ne soit réduit en poudre propre, on a toutes les chances de l’apercevoir maquillé. Comme l’incinération, le traitement du cadavre n’a rien d’une pratique récente. La pratique de l’embaumement, destinée à retarder l’impact de la pourriture qui menace le cadavre et horrifie les vivants, remonte du fond des âges. Mais nous parlons ici d’une technique ne visant pas seulement à conserver l’intégrité corporelle du cadavre, mais aussi à montrer le mort sous les traits d’un « quasi vivant ». Dans cette optique, l’embaumement, selon les mots de Ph. Ariès, cherche donc « moins à conserver et à honorer le mort, qu’à maintenir quelque temps les apparences de la vie, pour protéger le vivant » [10]. En somme, on ne meurt plus vraiment, le mort est un « encore vivant » plongé dans un profond sommeil. Si bien que tous les morts ont l’air « apaisés », prêts pour un hypothétique voyage… Notons que les plus grands excès en la matière ont lieu dans les pays anglo-saxons [11] : mort disposé dans sa posture favorite, assis à son bureau, etc.

Tenue à distance à tous les bouts de la chaîne, la mort est rendue invisible et irréelle : effacement des signes de la mort, maquillage du cadavre pour en faire « un presque-vivant » [12]. Les thanatopracteurs veillent au bord de la tombe. Voilà ce que Ph. Ariès appelle la « mort inversée ». Expression du refus de la mort dans une société vouée à la technique, au confort et au bonheur : maquillage et simulation de la vie – extension continue de l’usage de l’incinération – pas de place laissée au mort au profit d’une expulsion rapide et discrète de la mémoire que l’expression creuse, sans cesse répétée par des milliers de sentinelles, « faire » son deuil, symbolise sans doute on ne peut mieux. Nous sommes ici très loin du travail du deuil, sur lequel ont insisté les psychiatres et les psychanalystes, pointant là le processus d’intériorisation, marche psychique immanquablement longue et douloureuse accomplie par l’individu, qui depuis le choc de la mort d’un être aimé déplace peu à peu celui-ci dans le lieu de la mémoire, mais d’un deuil qu’il s’agit d’expédier au plus vite sans montrer aux autres la tristesse susceptible de l’accabler.

 

Le deuil ostracisé

Cela nous conduit au second trait marquant de l’évolution des rites funéraires pour lesquels on constate un net recul des pratiques publiques de deuil. Voit-on encore fréquemment une maison se remplir de parents, d’amis ou de voisins la mine grave, présents pour une dernière visite ? Quant à imaginer des volets fermés ou un avis de deuil affiché à la porte, après la mort du proche, cela n’est même pas pensable. Sans compter tous ceux qui oublient la date de l’enterrement… Cela se produisait encore au début du siècle (environ, d’après Ph. Ariès, jusqu’à la guerre de 1914). Plus de temps de pause et rapidité du phénomène, en l’espace d’une génération, même si l’on peut retrouver des racines plus anciennes.

Certaines pratiques ont, certes, fait long feu en raison de l’urbanisation de nos sociétés – cortège mortuaire, rassemblement de la famille et des proches autour du mort. L’éloignement accru du mourant par rapport à son milieu d’origine, qui plus est, n’est pas étranger à la disparition de la représentation publique de la mort. Mais ce qui ressort avant tout, c’est un refus du deuil avec son cortège de larmes et de douleur. Les condoléances sont limitées, le deuil estompé. Mutation des rites qui dépasse le seul contexte de nos vies modernes pour répondre « à un besoin plus profond : le défunt, hier au centre du rite, s’est de nos jours effacé au profit des survivants qu’il faut absolument protéger contre la peine et l’inconfort en réglementant le jeu social des émotions » [13]. À partir du moment où la mort est bannie de la vie publique, le deuil se privatise et se camoufle.
Dès lors, les cérémonies prennent un tour nouveau. Celles-ci se déroulent d’abord le plus souvent en comité restreint, ne dépassant guère le cercle des plus proches parents. Ainsi, n’est-il pas rare aujourd’hui que l’on apprenne la mort d’une personne que l’on a connue après que les funérailles ont déjà eu lieu, et ce non par voie de faire-part mais plus simplement par le biais de la presse locale. Répugnance à prévenir les autres que l’on ne sent pas prêts à se mobiliser pour entourer sa douleur ? Peur d’exposer sa peine aux autres (ne pas « craquer ») ? Volonté de ne pas s’affronter à trop de mines désolées ? Les motifs peuvent sans doute être variables et s’entremêler. Quoiqu’il en soit, outre les cas de personnalités connues qui bénéficient encore d’une certaine ostentation, il est notable que le deuil a largement réduit son champ d’expression, celui-ci se concentrant essentiellement au sein de l’intimité familiale.

Qu’en est-il de la tournure des cérémonies elles-mêmes ? Premier point remarquable : la majorité de nos contemporains, sans être des pratiquants, demandent une cérémonie religieuse. Prenant le cas de la France, Michel Hanus estime que les funérailles dans un lieu de culte concernent environ 80 % des individus, tandis que le pourcentage des pratiquants est proche des 10 % [14]. Eu égard à la prise de distance de la conscience contemporaine vis-à-vis du religieux, pour beaucoup, l’effectuation des funérailles dans un lieu de culte ancré dans notre culture est sans doute assimilable à une pure pratique rituelle, à défaut de savoir inventer de nouvelles pratiques. En ce sens, peut-on considérer avec Patrick Baudry qu’« il s’agirait presque de bénéficier des avantages d’un endroit où il faut que cela puisse se passer, bien plus que de passer par un lieu en se confrontant aux élaborations qu’il obligeait » [15].
Qu’en est-il, pourtant, de la croyance religieuse susceptible de s’exprimer dans ce contexte ? Les religions traditionnelles accusent le coût d’une désaffection certaine : assistance régulière aux messes, codifications morales et images associées de possible sanction comme celles du Purgatoire et de l’Enfer… Si « Dieu est mort », selon le diagnostic nietzschéen, c’est d’abord, semble-t-il, en tant que système de référence central régissant la vie des hommes. Mais cela ne signifie pas que toute préoccupation de l’au-delà soit morte. Outre la dimension pragmatique, le choix majoritaire de nos contemporains de passer par l’église ou autre lieu de culte au moment de leur mort en constitue un indice non négligeable.
Comme le note L.-V. Thomas, même si le sentiment religieux accuse un net recul, le besoin de croire en une vie future, sous quelque forme que ce soit, ne se déracine pas facilement [16]. Il doit y avoir une raison d’être de l’être mortel, quelque chose au-delà, quelque chose qui reste ou qui se poursuit (depuis les années 80, on observe, notamment, en Occident une certaine mode de la croyance en la réincarnation [17])… Bon nombre de nos congénères que cela rassure malgré tout supposent alors un au-delà aux contours flous, sans oublier au passage les relents de parapsychologie qui s’entremêlent à tout cela. M. Hanus, fort du constat de ces tendances parapsychologiques contemporaines [18], cite la conclusion de Jean Delumeau issue de son enquête sur l’appréhension du Paradis. Il ressort la vision de celui-ci, non comme le lieu de la divinité, mais comme celui où nous retrouverons nos morts… Si l’on considère le business qui se développe autour de cette sphère du paranormal, le recours aux médiums et à leurs promesses de communication avec les morts semble attirer nombre de nos contemporains. La croyance religieuse, même si elle a globalement diminué, persiste donc avec de nouveaux habits : plus de vision de l’enfer, mais plutôt celle du paradis assimilé à « un endroit où on n’a plus de souci, et où nous retrouverons nos parents et amis » [19].

Qu’il soit animé d’une réelle foi religieuse, simplement nappé d’un vernis spirituel ou assimilable à une pure pratique rituelle, l’on a pu observer, en tout cas, au cours des dernières décennies, que le service funèbre religieux traditionnel a peu à peu cédé la place à une volonté de personnalisation des cérémonies. En soi, cela n’est guère surprenant : il n’y a pas de raison que le processus d’individualisation de nos sociétés s’arrête aux portes de la vie. À cet égard, les rites traditionnels sont perçus comme trop formels et anonymes. Dès lors, même lorsque les cérémonies se déroulent dans des lieux de culte traditionnels, celles-ci se dépouillent de leur ritualité classique. Exit le Requiem et l’absoute pour des funérailles requérant un plus large investissement des proches. L’on note ainsi une nette « psychologisation du deuil »  [20].
Cela traduit sans doute une volonté de réappropriation des funérailles : désir de la part des proches d’inventer des gestes personnalisés pour traduire leur peine et leur attachement au défunt. Mais qu’en est-il essentiellement de la tonalité des cérémonies ainsi conçues ? Que lire dans cette mort privatisée ? Que traduit-elle au plus profond, sinon une entreprise de répression et de camouflage du deuil ? Deuil que l’on « fait », que l’on « gère », contre deuil que l’on porte et que l’on intériorise. Les proches s’« engagent » dans la cérémonie elle-même : ils lisent des textes, font un choix de morceaux de musique, évoquent un certain nombre d’événements marquants de la vie du mort. Cela peut sans doute permettre de retisser l’histoire d’un individu et, avec elle, quelques fragments de l’histoire d’une famille. Mais, à l’image des proches qui, dans ce cadre, s’adressent fréquemment au mort comme s’il était encore là, ce type de célébrations à la gloire de la vie passée semble n’avoir de cesse de rappeler que la vie continue, non que la mort est advenue. Le rite funéraire, coupé de son caractère public et capturé par l’affairement des proches, paraît alors avant tout centré, non sur la reconnaissance du défunt, mais sur les survivants et la « gestion » de leur deuil, obéissant à ce titre au principe d’efficacité propre à nos sociétés modernes, « comme s’il s’agissait, selon les mots de Françoise Dastur, de colmater sans tarder la douloureuse brèche ainsi ouverte » [21]. En somme, comme le commente la philosophe, le deuil n’a plus rien d’une « manifestation sociale fondamentale », il semble se résoudre en « un travail psychologique de neutralisation de la mort »  [22].

Les cérémonies s’effectuent ainsi, non seulement en petit comité, mais adoptent aussi une mise en scène installant, pour ainsi dire, le défunt « hors-scène ». Le deuil s’est donc décentré si l’on peut dire, les rites funéraires étant, au fond, axés non sur le mort, mais sur les survivants. Forme de ritualité à l’image du mouvement de rejet social de la mort, révélant un monde déréglé parce qu’incapable d’intégrer ses morts. Dès lors, toute manifestation excessive d’émotion est jugée comme une anormalité morbide, même s’il semble, si l’on en croit M. Hanus, que depuis quelques années la nécessité d’exprimer les émotions douloureuses soit mieux comprise [23]. Il n’est cependant pas anodin que les endeuillés trouvent généralement à s’épancher au sein d’associations et non auprès de leur entourage direct. Aussi cherche-t-on, notamment, à épargner les enfants en les excluant fréquemment de la cérémonie ou en ne pleurant pas devant eux. « Le deuil n’est donc plus un temps nécessaire et dont la société impose le respect, il est devenu un état morbide qu’il faut soigner, abréger, effacer. » [24]

L’on pourrait sans doute objecter que les funérailles comportent toujours, peu ou prou, une visée de guérison des survivants. Celles-ci n’apparaissent-elles pas, en effet, le plus souvent, comme cette tentative de prolonger l’instant fatal, de tourner autour de la mort pour en atténuer l’impact ? Les rites funéraires se caractérisent essentiellement par un mélange de déni et de reconnaissance. Déni : la volonté de transcender l’angoisse de mort chez les survivants, la tentative de s’en protéger à travers les hommages rendus au défunt sont au cœur du rite. La portée religieuse des rituels, qui plus est, stimule la croyance en une survie : en guidant le défunt vers ce que l’on appelle souvent « sa dernière demeure », l’on consolide sa propre croyance en une ouverture sacrée. En ce sens, le rituel, même si sa fonction avouée se veut au service du mort, comporte toujours, selon les analyses de L.-V. Thomas, une visée inavouée. L’on peut discerner dans celle-ci une fonction de guérison susceptible d’adopter « de multiples visages : déculpabiliser, rassurer, réconforter, revitaliser » [25]. La peur de la mort et le désir de la tenir à distance ne sont pas étrangers aux gestes d’attentions dispensés au mort : toilette du mort, thanatopraxie, crémation, inhumation…, éloignent l’impureté du cadavre, menacé par la pourriture, du champ d’existence des survivants et permettent ainsi « de circonscrire la mort, de la piéger dans un lieu délimité, en marge de la vie » [26]. Lorsque les actes sont sous-tendus par une croyance religieuse, ils offrent un réconfort certain à ceux qui restent, grâce à l’appréhension d’une mort-passage.
Néanmoins, quelle que soit l’intention de ravir à la mort sa signification d’abolition totale de la vie, la cérémonie funéraire, en marquant un point d’arrêt d’un groupe social, un temps de recueillement et de méditation, est une façon de reconnaître que la mort a frappé irrémédiablement un être proche. Le rite funéraire, en attestant publiquement la perte de l’autre, donne ainsi au défunt son véritable statut [27]. Et c’est cela même qui autorise l’établissement du lien spirituel avec le disparu. Aussi, dès lors que l’enjeu est de « gérer » son deuil au plus vite, la confrontation avec la rupture ultime n’a guère lieu. Le rapport établi entre les vivants et les morts, permettant la progressive installation dans la mémoire des survivants, se voit profondément escamoté. L’important est donc de noter qu’avec le recul ou la simplification de telle ou telle pratique – pas de veillée funèbre, effacement du mort et dissolution du cadavre, privatisation du deuil débouchant sur des cérémonies centrées non sur le défunt, mais sur les survivants, pas de signe vestimentaire distinctif de l’endeuillé –, la mort d’un homme ne modifie plus en profondeur « l’espace et le temps d’un groupe social » [28]. Ne bénéficiant pas de l’attestation publique, claquemuré dans la sphère privée, le deuil perd son champ d’expression. Les stratégies d’évitement emplissent l’espace de la perte, réduisant celle-ci au seul enjeu de « guérison » qu’il s’agit d’accomplir sans tarder.

Puisque la mort doit être tenue à distance, les endeuillés sont sommés de reprendre une activité au plus vite, et sans mine déconfite qui plus est. L’important est de ne pas creuser sa douleur, de ne pas afficher sa peine. D’où l’incitation à reprendre son travail sans tarder, capable d’offrir un dérivatif à la tristesse. Nombre d’endeuillés disent combien ils se sentent, alors, isolés et incompris : la vie sociale demande à poursuivre sa marche sans interruption. La mort ne doit pas déborder du côté du paysage vivant. Afin de ne pas gêner, incommoder les autres, l’endeuillé se doit de comprimer sa tristesse et d’agir comme si rien ou presque ne s’était passé. Ne constate-t-il pas, d’ailleurs, bien souvent que ses « amis » évitent de le fréquenter pendant un certain temps, ce temps pendant lequel ils supposent qu’ils risquent de devoir faire face à une démonstration de tristesse et pour lequel ils se refusent, plus ou moins consciemment, à apporter quelque secours ?
Outre le sentiment d’abandon et de solitude accrue, les spécialistes, psychiatres et psychanalystes, voient se développer ce qu’ils nomment des « deuils pathologiques » : la tristesse et l’angoisse sans cesse refoulées ou dissimulées auprès du dehors peuvent, en effet, donner lieu à ce que F. Dastur nomme « une incorporation spectrale du défunt qui demeure alors comme un corps étranger continuant de hanter l’âme de l’endeuillé » [29]. Le défunt non intériorisé, reste à l’extérieur, tarde à vider les lieux. On laisse la chambre intacte, on vit comme si le mort était encore là, on conserve les cendres chez soi ou on les disperse dans la nature plutôt que d’aller déposer l’urne dans le cimetière. Déni du décès et non acceptation du réel, refus de la séparation physique, de l’abandon effectif réalisé par la mort d’un être cher. Une mort que l’on ne nomme jamais est-elle advenue ? Un deuil que l’on « gère », que l’on expédie, peut-il jamais être accompli ? Une fuite dans une guérison de façade crée de lourds dommages.

Il nous semble que l’on pourrait rapprocher l’appréhension du deuil de l’analyse du remords que fait V. Jankélévitch. Celui-ci rappelle l’importance de l’oubli, mais qui, pour cela, suppose que l’on se soit d’abord repenti. Si l’oubli sans le repentir est un remède, il s’agit d’un remède « paresseux, trompeur et superficiel », qui « cache la maladie au lieu de la guérir » [30] − l’oubli guérit de la douleur mais pas de la faute commise. Ceux, au contraire, qui n’ont pas reculé devant « l’opération douloureuse du repentir » [31] pourront oublier ensuite efficacement. Ainsi, « autant l’oubli est périlleux avant la crise résolue, autant il est indispensable après » [32], permettant alors l’expulsion de la douleur, devenue inutile. « Il faut savoir liquider : la santé du corps et de l’âme est à ce prix. » [33] V. Jankélévitch cite Pierre Janet qui expliquait que « la conduite de la terminaison » est une conduite vitale et que l’esprit bien portant se reconnaît à son pouvoir de « tourner la page », d’en finir avec la douleur, le repentir, avec le deuil ou les regrets interminables. « Nous ne sommes point ici-bas taillés pour l’éternel, et lorsqu’un sentiment s’attarde outre mesure il prend la place des autres, il nous confine dans un rabâchage morne et indéfini. » [34] Chacun le sait, le ressassement est mauvais, il importe de savoir passer à autre chose. « L’oubli nous rend, pour ainsi dire la force de conclure. » [35] L’oubli est alors négation active et non pas seulement déficit. Freud a, lui aussi, souligné le rôle de l’oubli comme régulation de la vie mentale. L’oubli est la condition de la mémoire, d’une fraîcheur de l’esprit. Se cramponner à des souvenirs inoubliables, c’est demeurer prisonnier de ses vieilleries. À côté du mélancolique tel que décrit par Freud qui se laisse dévorer par le mort, parce qu’incapable de lui constituer sa place, il y a toute la place pour un deuil véritable. De même que celui qui ne s’est pas repenti ouvre la voie au malaise de l’oubli prématuré, celui qui évite le deuil de la perte d’un proche prépare le terrain d’une mémoire infectée de cette épreuve bâclée. Pour accéder à cet oubli-là, capable de tisser la mémoire, il faut s’être confronté à la perte, au temps morne et blessant. La terminaison s’apprend et se tisse. Ce qui ne peut se faire en laissant les choses en plan, la situation de notre vie inachevée. La mémoire du disparu ne se constituera qu’après cette essentielle vacillation, sinon elle n’aura pas lieu. Elle sera entravée par cette mort laissée en friche, mise en travers de la mémoire.

Quoi qu’il en soit, le constat semble s’imposer : la mort d’un homme se camoufle et s’inscrit dans la gestion d’un temps tout à la fois barbouillé de jeunisme, de rentabilité et de « bonheur » de façade. D’un temps sans temps mort. L’on observe, ainsi, une sorte de consensus pour repousser l’image réelle de la mort, la tenir la plus éloignée possible des parages de la vie. Mort à l’hôpital – Corps transporté à la maison des morts où les thanatopracteurs entrent en scène pour donner à la mort le visage du sommeil – Pratiques publiques du deuil des plus réduites, entre cérémonies en petit comité et passage rapide et discret du convoi funéraire, achevant d’appliquer une couche étanche entre la société et la mort d’un de ses membres. « La vie continue », glisse-t-on bien vite dans les allées du cimetière ou du colombarium. Autant d’exemples traduisant l’absence patente de conscience de la finitude contemporaine.

Tous ces signes révèlent clairement combien, comme le relève Denis Cettour [36], nous sommes dans une culture de l’anti-perte. Perte de vitesse du sentiment de la mort pour la promotion d’une culture de l’émergence contre celle de la chute : bonne santé, bonnes herbes, etc. Nouvelle religion que celle de l’émergence, alimentant le discours envahissant de la conservation et faisant les beaux jours des pharmacies. Cioran écrit en ce sens : « C’est cela, justement, escamoter la présence de la mort, pour la voiler et la masquer. C’est pour cela que l’homme occidental, l’homme civilisé, se sent mal, se précipite chez le médecin, le pharmacien. » [37] Oubli de la condition de mortel relayé en permanence par les discours et les pratiques. La mort étant confiée à des spécialistes à tous les bouts de la chaîne – personnels de soin, thanatopracteurs… –, on aboutit notamment à ceci que beaucoup n’ont jamais vu ni un animal, ni un être humain mort [38]. Combien n’ont jamais « fréquenté » de cadavre, retiré qu’il est de la vue au plus vite ? Pourtant la mort, c’est d’abord la présence du cadavre qui menace de se décomposer. C’est ainsi qu’elle peut nous apparaître comme phénomène et que nous pouvons en prendre conscience. Notre première perception est d’ordre biologique. Sans cadavre, pas de mort.

L’on pourra peut-être nous objecter que la mort est pourtant très présente dans nos quotidiens par les relais médiatiques. Mais lorsque l’on nous montre la mort – presse à sensation et médias audiovisuels – c’est sous un jour soit lointain et anonyme, soit spectaculaire. Il ne s’agit pas de la mort quotidienne, ordinaire ; la mort et le deuil sont mis en scène sciemment façon grand spectacle. Or une mort spectaculaire me concerne-t-elle ? Modèles culturels qui ne marquent pas le quotidien des gens. Par ailleurs, l’on peut se demander avec Norbert Fischer si le feuilleton documentaire montrant les derniers jours d’un mourant, confrontant les téléspectateurs à des sujets réels, a réellement plus d’impact. Il y a, certes, la tentative de dépasser le cadre aseptisé de nos sociétés, mais reste malgré tout l’écran entre le mourant et l’observateur, qui aide le spectateur à garder une certaine distance. « La représentation par les médias, quel que soit le mode de narration choisi, est plus facile à accepter que la situation concrète, la proximité réelle avec la personne qui vit ses derniers instants. » [39] La médiatisation, quelle que soit la qualité de l’approche, ne peut se substituer à une réelle confrontation avec la mort. La médiation de l’écran, en raison du monde aplati et miniaturisé qu’elle nous présente, ne peut abolir, selon les analyses de Jean-Jacques Wunenburger, « la contrainte du principe de réalité » [40].

L’intérêt pour notre être mortel et la place que notre culture est disposée à lui assigner ne peut être spectaculaire. Certes, depuis une trentaine d’années on parle davantage de la mort – ouvrages, émissions de télévision, colloques. Ceci en raison à la fois de morts qui ont su frapper les esprits – le Sida a notamment ramené dans les consciences l’image d’une mort fatale, qui, pour être largement moins mortelle que d’autres maladies comme le cancer, a brisé quelque peu les fantasmes d’aucuns d’une médecine toute puissante –, mais aussi de questions qui viennent inquiéter les consciences – conditions d’existence des mourants (acharnement thérapeutique, soins palliatifs, euthanasie), statut accordé à nos morts à travers la ritualité funéraire. À cet égard, la mort a su s’extraire du refoulement qui l’a longuement frappée. Néanmoins, ce regain d’intérêt concerne avant tout les milieux plutôt restreints s’intéressant aux sciences humaines. La société, quant à elle, ne donne guère de signes de changements profonds des mentalités. La mort reste cet hôte que l’on ghettoïse volontiers, comme si se préoccuper de son être mortel avait quelque chose d’incongru et de morbide.

L’Occident manque cruellement d’un authentique sentiment de la mort. D’où, en retour, dès lors que celle-ci semble roder résolument dans les parages, une médiocre valeur accordée à la vie, à la qualité de l’existence. Combien de vieillards abandonnés à leur misère, traités comme des poids, parfois maltraités ou laissés sans soins ?
Dès lors que l’image du senior dynamique n’est plus opérante et qu’un individu appartient résolument à la catégorie du vieillard, avec la perte d’autonomie et de facultés que ce grand âge implique, quel sort lui est-il globalement réservé ? Les constats sont plutôt alarmants. Il y a ceux que l’on frappe, que l’on gave (lèvres fendues et dents cassées peuvent en témoigner) ou que l’on nourrit à peine. Il y a encore tous ceux qui n’étaient pas incontinents à leur arrivée en maison de retraite, mais que l’on rend bien vite tels en leur mettant des couches d’office et que l’on n’hésite pas à laisser baigner des heures dans leurs excréments. Il y a aussi le mépris de toute intimité : administration de douches collectives, personnes abandonnées à leur nudité et qu’il ne paraît pas si urgent que cela de revêtir. Le ton se fait volontiers infantilisant ou méprisant, achevant ainsi de retirer toute dignité à des êtres qui ont le seul défaut d’avoir vieilli. Entre maltraitances manifestes et insidieuses négligences, éclot la condition que l’on réserve à nombre de personnes âgées abandonnées à une vieillesse humiliante, bouffie de peurs et d’humiliations [41].
Pris dans l’optique fonctionnelle de nos sociétés, le vieillard n’est plus guère que l’encombrant. N’entend-on pas souvent : « je ne sers plus à rien, je vous gêne », dans l’attente d’un démenti de l’entourage qui ne vient pas toujours ? Et quand bien même, tout lui parle de « fonctionnel », si son statut de « transmetteur » lui est ôté. Les critères de marchandise, de fonctionnalité, de rendement ne s’arrêtent pas à la vie économique, au travail. Ils ont gagné du terrain, infectant les raisonnements, gangrenant les pratiques, fendillant les mémoires. Le vieillard gagnait précisément son statut du fait qu’il était sorti du circuit de la fonctionnalité. Cela lui laissait le temps dédié à la transmission, au récit, à la prise de recul, au tissage des générations. Le vieillard n’est plus guère un conteur ou ce pôle potentiel de sagesse qui peut éclairer ou stimuler les suivants. Il est avant tout désormais le pensionnaire d’une institution qui coûte cher à la société.

Tel est le sentier contemporain du bonheur, convaincu qu’il est que la présence de la mort est incompatible avec le plaisir ou, plus largement, l’appréhension d’une vie heureuse, et disposé, en cela, à nourrir sa marche d’une méconnaissance du hasard et de la précarité de notre être-au-monde.
La tendance générale est, certes, à l’accroissement de la longévité. Notre médecine savante, relayée par un équipement technique performant, autorise un allongement significatif de la durée moyenne de la vie. Cela est indéniable et autorise pour bon nombre d’entre nous une réelle qualité de vie. Dès lors, nous attendons logiquement plus de la vie que les générations antécédentes. Mais il reste que, comme le reconnaît Roland Quilliot, cela se fait aussi « dans des conditions qui parfois ne donnent guère envie de vieillir (délabrement mental, maladies d’Alzheimer, solitude) » [42]. À côté des seniors dynamiques, au visage décapé par les crèmes antirides, il y a une réalité souvent beaucoup moins réjouissante. Outre le risque de développer des maladies particulièrement avilissantes, comme la démence de type Alzheimer, qui ne peut manquer de nous mettre à la question – à force de pousser la machine humaine, ne court-on pas vers de cruelles implosions ? [43] –, il y a également la solitude accrue de nombre de personnes âgées dans leur domicile ou dans les hospices-mouroirs… Si l’on considère, par ailleurs, la façon dont nos vieux sont globalement traités dans les institutions qui leur sont réservées, la réalité n’en est que plus sordide.
Dans la ligne d’éradication de la mort, il y a donc un autre aspect à considérer. La question importante et délicate de l’euthanasie ne doit pas masquer « la vraie question : quelles conditions de vie, quelle liberté de choix, pour la meilleure qualité de vie jusqu’au bout, dans le respect de la singularité de chacun » [44]. À quel prix donc la prolongation et quel sort entendons-nous réserver aux grands « prolongés » ?

Comme le laissait entendre Nietzsche, la vie n’est pas « réfutée » par la présence du malade, du vieillard ou du cadavre [45]. Elle ne l’est que pour ceux qui s’évertuent à ne voir qu’une des faces de l’existence, qui ne vivent sans pause que pour se fuir et s’oublier eux-mêmes [46]. Voilà, derrière le divertissement ambiant, les vrais prédicateurs de mort. Il faudrait être conséquent : ces personnes âgées que nous aspirons à devenir, mais que nous ne voulons voir dès lors que leur image tremble trop, et que nous « parquons » dans des asiles ou des hôpitaux, peut-on encore leur refuser une mort digne et les laisser baigner dans cette agonie de leur « mort asilaire » sous prétexte d’occulter la mort ? L’homme, obnubilé par l’obtention d’un bonheur sans histoire, creuse ainsi d’obscènes tombes. En récusant sa propre mort et, en conséquence, la source dont il jaillit, c’est aussi une mort digne qu’il est susceptible de refuser à son entourage. Tout se tient : on ne peut être attentif à la blessure ou à la détresse de l’autre que si l’on est descendu en soi-même, si l’on a sondé sa déchirure et entendu son propre Cri. Comment, à partir de là, ne pas rappeler que sans une once de gravité l’homme n’est qu’un pantin ou, pour reprendre les termes nietzschéens, un avorton ?
La société du bien-être et sa propension à se satisfaire de son apathie frivole, dépourvue de tout accent tragique, ne coïncide-t-elle pas trop souvent avec un abrutissement des esprits des plus dommageables ? Individualisme creux, hédonisme mou et somnolent, fuite excessive devant la décrépitude et la mort.

L’utopie négative qu’offre Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley est-elle si éloignée que cela de ces parages ? John, le « sauvage » élevé dans une réserve primitive, s’est heurté de plein fouet à cette société qui, rappelons-le, procède non seulement à une division en sous-groupes strictement délimités [47], en vue d’un rendement optimal, mais qui, aussi, met en œuvre une harmonie factice. Méthodes hypnopédiques permettant de conditionner les comportements de chacun et, surtout, usage du soma, drogue euphorisante aux fondements de la société lisse, vide et « harmonieuse » que, dès 1932, A. Huxley imagine : « le monde infiniment bienveillant du congé par le soma. Comme tout le monde était bon, et beau, et délicieusement amusant ! » [48] Tout fonctionne au mieux ; chacun, bercé par sa camisole chimique, est content de son sort. Manque de sentiments profonds, perte de l’individualité, valeurs insipides, rejet de l’intelligence. Telles sont les clés du « bonheur » de cette société sans grincements et sans angoisse, bercée par la « sereine ignorance » du soma  [49].
Sorti de sa réserve, John ne tarde pas à réaliser l’aliénation collective de ce monde, la pauvreté et la superficialité des relations humaines (il s’agit d’avoir des relations sexuelles et rien d’autre, afin de garantir les populations de toute tension émotive, destructrice ou créatrice). Tout ce qui peut faire grincer la machine, inaugurer une véritable réflexion n’a pas lieu d’être, puisque cela ne peut se faire sans malaise et vacillation. Écart qui trouvera son point culminant dans l’hôpital où se meurt la mère de John. Là, circulent des bataillons d’enfants que l’on a convaincus que la mort n’était rien [50]. Dans cette ambiance insouciante et bruyante, les larmes de John dérangent. Larmes devant cette femme conditionnée, larmes de perdre sa mère. La dernière aiguille à l’horloge mortelle a été arrachée par le silence de l’échange éteint. Dans l’hôpital aseptisé, il rappelle que la mort est là et que le « Sauvage » n’est pas celui que l’on croit. Sa détresse déchire le voile cotonneux de cette ambiance superficielle, rappelant que l’humain dans l’homme se situe au-delà du soma qui dispense l’euphorie pour assurer la stabilité à la société et le « bonheur » à l’individu. Le monde harmonieux et décérébré suscite un terrible malaise chez le lecteur attentif et chez le Sauvage qui finira, d’ailleurs, par se suicider. Tout cela reste sans doute assez loin de nos périmètres d’existence, mais pas si loin que cela en a l’air. A. Huxley a écrit cet ouvrage animé par la crainte de la réalisation des utopies, d’un monde normé et lisse dépourvu de tout espace de création. Et Mustapha Meunier, le grand administrateur de l’Europe occidentale, a certes fait son choix, − ne pas laisser les hommes se figurer « que le but de la vie n’est pas le maintien du bien-être, mais quelque renforcement, quelque raffinement de la conscience, quelque accroissement de savoir… », mais, au contraire, entretenir chez eux « la foi dans le bonheur comme Souverain Bien » [51]. Il n’en reste pas moins, cependant, un homme de réflexion qui ne peut qu’envier Bernard Marx et Helmotz Watson lorsqu’il les envoie dans une île destinée aux individus à la personnalité trop affirmée pour se fondre dans l’orthodoxie ambiante, parce qu’il sait qu’ils pourront à nouveau réfléchir, se cultiver, voire être mal dans leur peau [52]. Au moment où il interdit la publication d’un ouvrage de réflexion qu’il estime ingénieux, susceptible par conséquent de briser l’appréhension de ce faux bonheur, programmé comme le souverain bien, chez les esprits les moins solidement formatés parmi les castes supérieures, il lâche ces mots : « Comme ce serait amusant, musa-t-il, si l’on n’était pas obligé de songer au bonheur ! » [53] Ce malaise résonne comme un avertissement de taille, car que met-il en évidence sinon que la liberté a un prix, qu’elle signifie la renonciation à la sécurité assurée, au bonheur automatique, et que l’on accepte l’inquiétude comme le lot indépassable de l’être humain ?

Si nos congénères se trouvaient véritablement « heureux » de la poursuite d’un tel mirage du bonheur, armé de sécurité et d’irresponsabilité, il serait absurde et cruel de vouloir mettre en évidence le caractère fallacieux de ces croyances. Mais cela est loin d’être le cas. La mort éludée à tout prix conduit à cet attachement à de faux biens, à la course de désir en désir, à l’espérance perpétuelle de nouvelles jouissances, où le pire envisagé est de ne plus désirer et jouir. Et si la dépression occupe un si large terrain, n’est-ce pas qu’au fond ils ne peuvent croire à ce qui n’existe pas et n’adhèrent pas vraiment aux discours dont pourtant ils s’abreuvent ?
Si, donc, cette entreprise de « nettoyage » aidait l’homme à vivre sa condition et ne comportait pas de cruelles conséquences, telles que l’aggravation des traumatismes liés à la perte d’un être cher ou la relégation de nombreux vieillards au rang de déchet, il n’y aurait rien à redire, mais il paraît clair que c’est tout l’inverse qui se produit. En fait, il semble patent que cette mise à l’écart de la douleur et de la mort ne peut qu’accroître le désarroi des individus. Cette tentative d’évacuation de la mort, cette incapacité à lui constituer une place, à l’image des cendres que l’on préfère disperser dans des espaces indéterminés plutôt que de les déposer dans des lieux dédiés à la représentation de la place du mort, fait qu’elle rôde d’autant plus malgré les apparences. La réalité s’impose alors à l’individu avec une brutalité accrue. D’où son désarroi exacerbé. Il y a du mal de vivre derrière tout cela, mais qui fait tout pour s’ignorer.
Nous retrouvons cette propension humaine épinglée par Clément Rosset consistant à ignorer l’impérieuse prérogative du réel, se figurant de manière quasi schizophrénique que l’on peut séparer l’existence comprise dans son ensemble des choses existantes plus ou moins désagréables qui la constituent. On a beau ne jamais « fréquenter » de cadavre, faire disparaître de sa vue le cercueil pour une pause « vivante » du défunt, celui-ci n’en est pas moins mort. Et si la dépression est le sacré moderne [54], n’est-ce pas un rappel, encore une fois, que le réel occulté rattrape toujours le fuyard ?

Ôter à la mort tout aiguillon, c’est se raconter une histoire qui ne tient guère le coup sans médication anesthésiante. Tous les carnavals ne peuvent manquer d’être grimaçants à leurs heures comme le relevait le « Compère-la-mort » [55] James Ensor, auteur de la toile Les Masques et la mort  [56]. Masques inquiétants, au sourire parfois terrifiant, squelettes grimaçants, foules oppressantes, tourbillon carnavalesque, poursuivis par la faux de la mort. À l’image des masques d’Ensor, la peste et le symbole privilégié qu’elle offre de la présence de la mort dans la vie, est là et renaît toujours sous des visages diversifiés – syphilis, tuberculose, cancer, sida… Au-delà de la dimension d’épidémie ou de mort fatale qui fauche en nombre et frappe les consciences, la mort ne manque pas de rappeler aux vivants qu’elle vient les happer, les travailler au corps. Les danses macabres le montraient : la mort saisissant le vif se révèle demandeuse envers les vivants. Et cette demande ne peut être ignorée impunément.

C’est dire qu’à l’encontre de la visée du bonheur érigée en discours officiel, nourri de l’éradication de la souffrance et de la mort, d’autres priorités peuvent être reconnues sans pour autant que s’y glisse un quelconque masochisme. Et si le bonheur n’est pas la priorité, est refusé comme but de la vie, c’est précisément que celle-ci doit être reconnue dans son étrangeté et sa part chaotique. Ce qui implique que l’on reconduise la distinction entre vivre et exister. Par rapport à la vie, cheminement d’un être de la naissance à la mort, l’existence suppose une aventure, le choix de soi dans l’existence avec l’inquiétude que cela suppose. « À un bonheur sans histoire, ne faut-il pas préférer une histoire sans bonheur mais pleine de rebondissements ? Rien de pire en l’occurrence que ces gens éternellement gais, en toutes circonstances, qui ont accroché une grimace radieuse à leur face comme s’ils purgeaient une condamnation à vie à l’allégresse. » [57] La véritable allégresse n’ignore pas les abîmes. De plus, si le bonheur est un terme dangereux tout autant qu’illusoire, cela n’hypothèque nullement l’existence de moments de grâce et de joyeux transports. L’on peut avec Pascal Bruckner inviter plutôt à se moquer du bonheur qui n’est, reconnaît-il, qu’« une valeur secondaire », une annexe de la liberté et certainement pas le but de l’existence. Comme l’exprime l’auteur, et n’en déplaise aux fossoyeurs de toute mélancolie, il n’est pas vrai que nous recherchions tous le bonheur. Il paraît alors important de rappeler qu’« au bonheur proprement dit, on peut préférer le plaisir comme une brève extase volée au cours des choses, la gaieté, cette ivresse légère qui accompagne le déploiement de la vie, et surtout la joie qui suppose surprise et élévation » [58].

 


[1] M. Vovelle, « La peur de la mort a-t-elle une histoire ? », dans La mort à vivre, Paris, Autrement, série « Mutations », n°87, février 1987, p. 14.

[2] L’existence humaine est creusée par le temps mortifère, établissant pour elle un rendez-vous obligé, mais rien n’est dit sur les termes de ce rendez-vous final. Certitude incertaine qui scelle notre état d’impréparation. Cf. notamment V. Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé (Entretiens avec Béatrice Berlowitz), Paris, Nrf/Gallimard, 1978, XIX : « Mourir ne s’apprend pas ».

[3] M. Conche, Le fondement de la morale, Paris, PUF, coll. « Perspectives critiques », 1993, p. 106.

[4] G. Ernst, « La mort selon Jankélévitch dans la pensée contemporaine sur la mort », Colloque Vladimir Jankélévitch – Actuel Inactuel (16-17 décembre 2005), organisé par Jean-Marc Rouvière (Association V. Jankélévitch), Françoise Schwab (historienne), et Frédéric Worms (Univ. Lille III, CIEPFC, ENS) : http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=240

[5] L.-V. Thomas, La mort, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1988, p. 104.

[6] En 2014, ce mode de sépulture a concerné environ 34 % de la population française, tandis qu’il n’était que de 0,4 % en 1975. La France se situe à mi-chemin entre les pays méditerranéens où la crémation est de moins de 10 % et les pays nordiques et anglo-saxons, pour lesquels la crémation dépasse globalement 50 %. De manière générale, dans les grandes agglomérations urbaines occidentales, celle-ci concerne environ 50 % de la population.

[7] L.-V. Thomas, Le cadavre. De la biologie à l’anthropologie, Bruxelles, Éditions Complexe, coll. « De la science », 1980, p. 176.

[8] Ibid.

[9] Les trois grandes religions monothéistes – chrétienne, juive, musulmane – prônent traditionnellement le respect de l’intégrité du corps du défunt. La pratique de la crémation est alors, soit rigoureusement interdite (Islam), soit admise avec plus ou moins de réticence. Le protestantisme l’a autorisée dès sa légalisation en 1889 ; le catholicisme, quant à lui, tout en privilégiant toujours l’inhumation, a levé l’interdit en 1963 ; le judaïsme, enfin, reste largement opposé à cette pratique, même si certains rabbins libéraux acceptent de célébrer les funérailles de fidèles souhaitant la crémation. En ce cas, comme dans le cadre du catholicisme, la cérémonie a lieu avant la crémation.

[10] Ph. Ariès, L’homme devant la mort, 2, Paris, Seuil, coll. « Points », 1977, p. 309-310.

[11] La série contemporaine Six Feet Under est à cet égard particulièrement intéressante. Série créée par le scénariste Alan Ball en 2001, comportant cinq saisons (2001-2005).

[12] Ph. Ariès, L’homme devant la mort, 2, op. cit., p. 309.

[13] L.-V. Thomas, La mort, op. cit., p. 102-103.

[14] M. Hanus, « Éditorial », dans Études sur la mort, n°125, 2004/1, p. 5.

[15] P. Baudry, « Travail du deuil, travail de deuil », dans Études, tome 399, 2003/11, p. 479.

[16] L.-V. Thomas, La mort, op. cit., p. 113.

[17] À noter que, contrairement aux bouddhistes et aux hindous dont le souhait est de parvenir à échapper aux réincarnations successives, les Occidentaux y croient dans la perspective de pouvoir encore bénéficier d’une existence terrestre. La « réincarnation » occidentale apparaît, ainsi, avant tout comme l’espoir d’une prolongation de soi.

[18] M. Hanus, « La mort aujourd’hui », dans Études sur la mort, n°125, 2004/1, p. 48-49.

[19] Ph. Ariès, L’homme devant la mort, 2, op. cit., p. 286.

[20] F. Dastur, Comment affronter la mort ?, Paris, Bayard, 2005, p. 20.

[21] Ibid., p. 22.

[22] Ibid., p. 21.

[23] M. Hanus, « Évolution du deuil et des pratiques funéraires », dans Études sur la mort, n°121, 2002/121, p. 71.

[24] Ph. Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Seuil, coll. « Points/Histoire », 1975, p. 70.

[25] L.-V. Thomas, La mort, op. cit., p. 92.

[26] Ibid., p. 93.

[27] Le mot « défunt », issu du latin defunctus, désigne celui qui a accompli sa vie, en a fini avec elle et, en conséquence, le « mort ». Defuns 1243 ; lat. defunctus, p. p. de defungi « accomplir sa vie » (Dictionnaire Le Robert).

[28] Ph. Ariès, L’homme devant la mort, 2, op. cit., p. 269.

[29] F. Dastur, Comment affronter la mort ?, op. cit., p. 23-24.

[30] V. Jankélévitch, La mauvaise conscience, Paris, Alcan, 1933, p. 133.

[31] Ibid.

[32] Ibid.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Ibid., p. 134.

[36] D. Cettour, « Deuil et perte », Conférence prononcée dans le cadre de la Journée d’étude, La mort, destin du corps, Université Jean Moulin-Lyon 3, 6 avril 2006.

[37] E. Cioran, Entretien avec Luis Jorge Jalfen, Entretiens, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1995, p. 101.

[38] Pr. J.-L. Touraine, « La politique de la cité moderne concernant le corps mort », Conférence prononcée dans le cadre de la Journée d’étude, La mort, destin du corps, idem.

[39] N. Fischer, « La mort dans les médias », Entretien avec Annika Bunse, 20 janvier 2006.

[40] J.-J. Wunenburger, L’homme à l’âge de la télévision, Paris, PUF, coll. « Intervention philosophique », 2000, p. 153.

[41] Dans son ouvrage, On tue les vieux (Paris, Fayard, 2006), le Pr Jacques Soubeyrand a, en particulier, cherché à alerter les consciences sur la maltraitance qui frappe trop souvent nos anciens, n’hésitant pas à parler de « génocide silencieux ».

[42] R. Quilliot, Qu’est-ce que la mort ?, Paris, Armand Colin/HER, 2000, p. 226.

[43] Les altérations cérébrales du vieillissement apparaissent nettement à travers une maladie neurodégénérative comme Alzheimer. Sans être, en tant que telle, une maladie dite du vieillissement, celle-ci en intègre tous les signes, dans la mesure où sa prévalence croît avec l’âge. 5 à 7 % entre 65 et 79 ans ; 20 % chez les plus de 80 ans ; 32 % chez les plus de 90 ans. La maladie touchait, en 2007, 860 000 français. 600 000 personnes de plus de 75 ans sont atteintes et l’on dénombre près de 200 000 nouveaux cas par an. À travers le monde, plus de 20 millions de patients seraient actuellement atteints.

[44] C. Baschet et J. Bataille, « Éditorial », dans La mort à vivre, Paris, Autrement, série « Mutations », n°87, février 1987, p. 10.

[45] F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1971, première partie, « Des prêcheurs de mort », p. 61.

[46] Ibid., p. 62.

[47] On trouve les Alphas, les Bétas, les Gammas, les Deltas et les Epsilons. Les Alphas sont dotés du meilleur physique et ont les tâches intellectuelles, alors que les Epsilons s’occupent de travaux jugés dégradants et ont un physique peu avantageux.

[48] A. Huxley, Le meilleur des mondes, Paris, Plon, coll. « Pocket », 1989, p. 97.

[49] Voir en particulier le passage suivant : « Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu’ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu’ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l’aise ; ils sont en sécurité […] La liberté ! » (Ibid., p. 244).

[50] Ibid., p. 186.

[51] Ibid., p. 200.

[52] Ibid., p. 251.

[53] Ibid., p. 200.

[54] J. Kristeva, « Les abîmes de l’âme », Entretien avec Dominique-Antoine Grisoni, dans Magazine Littéraire, « Les écrivains et la mélancolie. Mal de vivre, spleen et dépression », Hors-série n°8, octobre – novembre 2005, p. 28.

[55] Surnom donné au peintre par ses compatriotes d’Ostende.

[56] Toile réalisée en 1897.

[57] P. Bruckner, L’euphorie perpétuelle : essai sur le devoir du bonheur, Paris, Grasset et Fasquelle, 2000, p. 182.

[58] Ibid., p. 271.

 

Article principalement issu d’une analyse, effectuée dans le cadre de ma thèse sur le tragique, du rapport à la mort propre au monde contemporain de nos sociétés occidentales, qui s’est ouvert essentiellement à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Ceci dans la mesure où notre époque apparaît comme dominée par un escamotage profond de la mort, emblématique d’une occultation forcenée du tragique.

 

Sus aux cintres vengeurs !

Charles Haquet et Bernard Lalanne, Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfsD’accord, il y a votre collègue toqué qui ne souffre pas de voir un placard entrebâillé ou un tiroir entrouvert et qui passe sa journée à traquer les interstices, celle aussi qui parle trop fort ou celui qui a toujours chaud et vous oblige à vous munir d’une batterie de lainages. Les impolis, les agressifs, les tordus, les malhonnêtes, les crétins… Les motifs de tensions avec nos congénères ne manquent certes pas.

Mais que dire des objets qui peuplent notre quotidien ? N’avez-vous jamais eu le sentiment que certains d’entre eux se liguaient contre vous pour vous pourrir la vie ? Songez au rideau de douche qui, sous couvert d’affection, se colle sournoisement sur votre peau malgré vos tentatives de vous tenir à une juste distance de sa froide plasticité. N’oubliez pas les mini-doses (moutarde, sauce salade, lait…) qui ne s’ouvrent jamais correctement et finissent par maculer vos doigts, quand elles n’éclaboussent pas votre chemise, le billet de train qui refuse d’être composté malgré moult retournements, les attaques perfides du grille-pain manifestement décidé, au pire à vous brûler, au mieux à vous éborgner via un violent jet de toasts (fallait pas vous pencher au-dessus, aussi !). Et que penser de la chaussette qui se planque, vouant sa jumelle à une mort certaine, puisque privée de son utilité sociale ?

Ajoutons la prolifération des magnets sur les portes de frigos, la housse de couette indocile, les objets interdits aux gauchers (je sais de quoi je parle !), la chaise longue qui, aigrie par sa station dans l’ombre du garage pendant les mois hivernaux, s’emploie à vous broyer les doigts lorsque vous tentez de la déplier. N’ignorons pas également les cintres qui prennent un malin plaisir à s’accrocher les uns aux autres, de préférence lorsque nous sommes très pressés, jusqu’à faire glisser l’habit désiré dans le coin poussiéreux de la penderie. Et bien d’autres objets, encore, susceptibles de nous irriter au plus haut point, alors qu’ils sont soi-disant destinés à nous simplifier la vie.

C’est avec un verbe alerte et un humour mordant que, dans leur Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs, les auteurs Charles Haquet et Bernard Lalanne nous exposent ce pouvoir de nuisance des objets, s’évertuant à semer notre quotidien d’embûches. Chaque lecteur ne manquera pas de retrouver nombre de moments vécus, cette fois le sourire aux lèvres, tant les textes nous emportent dans leur tourbillon d’humour et de dérision. Peut-être alors que la prochaine fois que vous tenterez de composter un billet de train en vain, considérerez-vous la machine récalcitrante d’un œil amusé ? Pas sûr…

Un livre, en tout cas, à se procurer et à offrir à ses proches sans hésiter ! Pour non seulement rire de ces moments d’agacement où nous avons l’impression d’être le jouet de ces objets malicieux, mais aussi leur montrer que nous n’entendons pas nous laisser faire. Non mais !

Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs
Charles HAQUET et Bernard LALANNE
Mercure de France, coll. « Littérature générale »
2014
208 pages