À contretemps

Dans la montée du soir vers un ciel d’un bleu à présent laiteux, les rues commençaient à s’assombrir mais la légère mélancolie qui se répandait sur l’asphalte et les façades des immeubles devait composer avec des résistances éparses du soleil qui conviaient au rêve, tantôt ilots, tantôt lézards, colonnes, dentelles…

 

Michel Lambert, Je me retournerai souventLes nouvelles de Michel Lambert sont placées sous les signes de l’irréversible et de l’irrévocable qui caractérisent notre existence. Le temps nous condamne au sens unique et rien de ce qui a été fait ne peut être défait. Cette conscience court à travers les textes. Mais, guidé par cette déclaration Je me retournerai souvent, l’auteur sonde les occasions ratées, les faux pas, le poids du secret et le ressac des souvenirs. Comme l’on porte le regard par-dessus l’épaule d’un être cher pour y discerner une lueur ou l’ombre qui s’avance.

Nous voici à contretemps. Au sens, tout d’abord, du décalage ou du heurt avec les mots qui arrivent trop tard et ceux qui sont allés trop loin. Trop tard avec « Petite Sœur » : prononcer les mots de son attachement tandis que l’histoire est déjà finie. Trop loin comme le fait résonner « Le carillon », condamnant un père au silence après avoir humilié son fils.

Se retourner : nous sommes des êtres faillibles et disposant parfois d’un temps clément. Si bien qu’un faux pas commis ici peut, dans certains cas, être rattrapé ailleurs. Mais il y a aussi les aveux tardifs, le pas de trop, la blessure ultime, l’irrattrapable. Le temps écrase alors les semelles lasses ou lâches pour céder la place aux regrets cuisants.

À contretemps, c’est aussi considérer le temps qui remonte le courant de notre existence et vient nous télescoper. D’aucuns avaient refoulé leur passé et sont renvoyés à celui-ci à l’occasion d’une musique, d’un enterrement ou d’un voyage. Tels ces trois enfants qui se retrouvent après la mort de leur mère. Fermer définitivement la porte de la maison de famille supposera, pour l’un d’eux, lever un lourd secret. Des séquences ou fantômes du passé attendent tapis dans l’ombre le moment propice pour ressurgir et cogner contre les parois de notre esprit. Ainsi, à l’évocation du chanteur Arno, la figure de Shirley revient à l’esprit d’un comédien. Le voici ramené de nombreuses années en arrière, moment de sa liaison avec la jeune femme, accablée à cette époque de tristesse et de solitude. Il ne sut y faire face, comme il ne sut ensuite conduire sa carrière. Shirley ou la métaphore de sa démarche titubante dans l’existence.

Admirateur de Lord Byron, Bob a donné rendez-vous devant la maison du poète à trois personnes : deux jeunes gens et une femme d’âge mûr. Il va les conduire à Paris et, dans son rétroviseur, il prendra la mesure de sa solitude en voyant s’amasser les nuages lourds de l’abandon. « Il pensa avec horreur que plus jamais il n’entendrait sa voix, plus jamais il ne verrait son visage [1]. »

Thomas rencontre Raya, une ancienne amie, à La Havane. Ces retrouvailles inattendues à l’autre bout du monde avec celle qu’il avait idolâtrée jadis terniront, certes, pour lui l’image de l’idéal féminin, mais elles seront aussi pour elle l’occasion de douloureuses confidences.

Trente ans ont passé. Paul revient sur les lieux de son enfance et de son adolescence. Il s’arrête devant « La maison du dentiste », celle de la famille Gontcharov. Il songe au destin douloureux de ces gens qui avaient dû fuir Moscou et réalise son égoïsme passé. Entièrement préoccupé qu’il était par lui-même, il n’avait pas cherché à regarder dans le judas de la porte de la demeure de cette famille exilée. Aujourd’hui, il s’arrête, considère la triste façade et déplore l’être indifférent qu’il a été.

Armé d’une écriture profondément picturale et atmosphérique, Michel Lambert fait défiler une galerie de personnages qui, tous, se cramponnent à la vie avec leurs fêlures et leur irréductible solitude. Il démasque subtilement notre vulnérabilité, à l’instar de la peur qui étreint Samy dans « La nuit de Prague ». Il nous confronte à nos identités égarées, à notre difficulté à faire coïncider celui que nous fûmes ou aspirions à devenir et celui que nous sommes devenus effectivement. Les choix, les non-choix, les peurs intimes, le hasard des circonstances… Il renvoie par là même chacun à son propre questionnement vis-à-vis de ce bref temps dont nous disposons pour accomplir notre trajet existentiel.

Car que retenir en définitive de ce parcours ? Aveu de nos défaites inéluctables ? Invitation à nous ressaisir pour ne pas finir par trembler totalement sur nos bases, comme Thomas qui a « l’impression d’être une feuille qui tremble au moindre souffle [2] » ? Nous n’arrêterons sans doute pas la marée de nos souvenirs qui constituent en partie la trame de notre être, ces échos du passé toujours susceptibles de s’agripper à notre mémoire pour nous clouer au sol ou nous enrober de leurs heures tendres. Mais le temps aboli l’est définitivement, et nous pouvons nous efforcer d’être attentifs au réel, qui ne saurait être ailleurs qu’ici et maintenant. Il s’agit alors de marcher avec le temps et non pas contre lui. L’occasion demande à être saisie lorsqu’elle se présente, parce qu’elle ne se présentera peut-être jamais plus. Elle est cette étoile filante évoquée par Jankélévitch qui nous invite à l’attraper par les cheveux. Pour nous tenir loin des carillons vengeurs et tenter de capter la grâce de l’impromptu.

Je me retournerai souvent
Michel LAMBERT
Pierre-Guillaume de Roux, 2020
208 pages


[1] M. Lambert, Je me retournerai souvent, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2020, p. 133.
[2] Ibid., p. 162.


Parution

Alkemie n°27, Le temps

Réapprendre à vivre avec le Loup des steppes

Harry Haller, le « Loup des steppes », est un être solitaire et déraciné. Exilé en ce monde, ne prenant guère part au festin de la vie, il mène l’existence d’un « suicidé ». Son « ombrageuse distance », sa vive écorchure, son sentiment d’être égaré parmi les hommes l’amènent au bord du rivage mortel. Le suicide représente sa tentation, « le genre de mort le plus vraisemblable » à ses yeux, mais cette ligne de faille, cette « faiblesse apparente », va précisément se transformer en « une force et un appui ».
Hermann Hesse met ici en évidence un point d’importance majeure, à savoir que l’idée du suicide peut être à la source d’une ténacité en mesure de dissuader du désir d’abréger son existence.

« L’idée que le chemin de la mort lui était accessible à n’importe quel moment, il en fit, comme des milliers de ses semblables, non seulement un jeu d’imagination d’adolescent mélancolique, mais un appui et une consolation. […] Il existe beaucoup de suicidés qui puisent dans cette idée des forces extraordinaires. »

De la noirceur, d’une lucidité qui n’ouvre pas de porte à l’espoir, peut s’extraire alors une force à la fois inspiratrice et source d’énergie, invitation à intégrer la souffrance et à assumer notre propre mortalité. Plus réfléchi que ses semblables dont il observe l’agitation, triste et clairvoyant, délicat et sensible, éprouvant toute « l’ambiguïté de la vie humaine », Harry est parfois prêt à vaciller, traverse de puissantes tempêtes intérieures, mais ne se supprime pourtant pas : « il entend vivre derrière les vitres le monde et les humains, se sait exclu, mais ne se tue pas, car un reste de foi lui dit qu’il lui faut absorber jusqu’à la lie cette souffrance, cette souffrance empoisonnée qui est dans son cœur, et que c’est d’elle, de cette souffrance, qu’il lui faut mourir. »

La première prise de conscience déterminante de Harry a consisté à réaliser que chacun ne se définit que par son arrachement primordial et qu’il lui revient d’accepter son déracinement. « Au début de toutes choses, il n’y a ni innocence ni ingénuité ; tout ce qui est créé, même ce qui apparaît comme le plus simple, est déjà coupable, déjà lancé dans le torrent boueux du devenir, et ne peut jamais, jamais remonter le courant. » Mais il comprend que cela ne saurait véritablement avoir lieu pour celui qui est dépourvu du sens de sa propre dérision. Pablo qui adoptera, plus tard, la figure de Mozart pour mieux le convaincre de la solidité de cet enseignement, lui déclare ainsi : « tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne ».

Harry va être guidé par Hermine, « sorte de miroir » féminin de lui-même. En le faisant pénétrer dans le théâtre magique, elle va permettre à Harry de suivre un chemin initiatique le conduisant peu à peu à consentir à lui-même et au monde. Hermine lui apprend, notamment, à briser la raideur de sa marche en lui enseignant des danses gaies et légères comme le fox-trot. Danse, musique, ivresse de la fête… Initiation aux « jeux légers de la vie ». Sous l’impulsion de Hermine, Harry est amené à comprendre que le goût de vivre dont il retrouve peu à peu la saveur ne peut acquérir sa densité sans la capacité d’associer la gravité à l’esprit de légèreté ou d’innocence.

Mais il échoue à l’ultime étape, confondant le monde symbolique de fictions du théâtre magique avec la réalité : rattrapé par le froid et l’amertume, pensant voir là une invitation à réaliser le désir de Hermine qui lui avait annoncé qu’il la tuerait, il lui plante un couteau dans le ventre lorsqu’il la voit allongée nue à côté de Pablo. Harry, réalisant qu’il a tué celle qu’il aimait, mesure l’horreur de son acte et réclame alors une punition. Que manifeste Harry à travers cet acte et sa demande de châtiment ? La mise en scène avait valeur de test, au seuil duquel Harry a échoué, révélant là combien il reste prisonnier de ses tensions internes, de son pathétique, de son besoin de culpabilité et d’expiation. Au fond, il n’a su que manifester son incapacité à se déprendre de l’esprit de sérieux.

Il est alors condamné à « apprendre à rire ». Pour cela, il aura pour guide Mozart, son artiste préféré. Outre l’accord avec les goûts personnels de Harry, le choix de Mozart n’a rien de fortuit, dans la mesure où il incarne l’un des plus grands maîtres de l’alchimie de la profondeur et de la légèreté, creusant perpétuellement ses notes de ces tonalités irréductiblement contrastées du réel, sachant ainsi aspirer de la gravité la légèreté qui serpente dans ses filets. On retrouve là l’écho nietzschéen, qui n’a d’ailleurs pas manqué de saluer chez le musicien cette capacité à être léger par profondeur.

Reconnaissance des alliances contradictoires, du fait que nous ne sommes que ce contraste, à la source de notre distorsion, de notre déchirure intérieure tout autant que de notre capacité à retourner celle-ci en rire et en joie. Pour amener Harry à cette prise de conscience, Mozart va s’attacher à tordre à l’extrême cette distorsion. Pour cela, il lui fait écouter un concerto de Haendel via un appareil de T. S. F. Un rendu massacrant pour les oreilles de Harry, qu’il qualifie de « mélange de viscose glutineuse et de caoutchouc mâché ». L’allusion à notre civilisation technique et à la désacralisation de l’art qu’elle peut opérer est bien sûr présente, mais le symbole va plus loin. Considérant la figure horrifiée du loup des steppes, Mozart se met à rire, continuant à répandre dans l’air les notes de musique par le canal de l’appareil sacrilège. L’enjeu est d’amener Harry à savoir apprécier la beauté de cette musique par-delà les grésillements de l’appareil. Car l’esprit de cette musique n’est pas détruit, malgré ce qu’elle subit comme dommages. La T. S. F. ou la vie, c’est idem. « Toute la vie est ainsi, mon petit, et nous devons la laisser telle, et, si nous ne sommes pas des ânes bâtés, nous devons en rire. » Savoir s’habituer à écouter la T. S. F. de la vie revient à apprendre à rire, « à concevoir l’humour de la vie ».

Au bout du compte, Harry garde certes sa déchirure ; il la conservera jusqu’à la fin, comme l’écho intérieur sans doute de tout homme qui a sondé son angoisse. Mais, outre qu’il ne songe plus à s’ôter la vie, il perçoit désormais que s’il est une planche de salut pour l’existant, elle réside dans la capacité à assumer sa déchirure avec la distanciation offerte par l’appoint de l’humour. Au terme de sa confession et après son cheminement difficile, le loup des steppes en vient ainsi à l’apologie de la suprême sagesse, celle du rire humoristique et de sa stimulation profonde :

« j’étais prêt à recommencer une fois de plus la partie, à en goûter de nouveau les tortures, à frémir devant son absurdité, à retraverser encore et toujours l’enfer qui était en moi. Un jour, je saurais jouer la partie d’échecs. Un jour j’apprendrais à rire. »

Le loup des steppes (1927)
Hermann HESSE
Presses Pocket, 1985
Traduit de l’allemand par Juliette Pary

Allumer la mèche

Auður Ava Ólafsdóttir, Ör

Jónas Ebeneser, âgé de quarante-neuf ans, estime n’avoir plus grand-chose à apporter aux femmes de sa vie, les trois Guðrún que sont sa mère, son ex-femme et sa fille. S’agissant de lui-même, il ne parvient guère à cerner les contours de son être et ne voit pas ce qui pourrait lui donner l’élan de persévérer dans son existence. « Je ne sais pas qui je suis. Je ne suis rien et je n’ai rien », déclare-t-il à sa mère. Mais l’esprit égaré de son grand âge, tel « un émetteur qui ne capterait plus le signal », ne lui permet pas d’entendre l’expression du malheur de son fils.

C’est alors animé de l’intention de se suicider qu’il part dans un des pays les plus dangereux au monde, à peine sorti des affres de la guerre. Les ruines et les mines parsemant la terre comme lieu de sa mort proche, voilà le cadre posé. Toutefois, en fin bricoleur, il emporte sa caisse à outils et sa perceuse. Métaphore de son attention aux autres, c’est grâce à ces précieuses armes de réparation qu’il va tisser de nouveaux liens avec son existence. Jonas met ainsi son savoir et sa débrouillardise au service des êtres meurtris par la guerre qu’il rencontre à l’Hôtel Silence et alentour. Et il le constate peu à peu : son cœur bat encore. Cela suffira-t-il à le faire renoncer à son désir d’en finir ?

Avec poésie, humour et sensibilité, l’écrivaine islandaise Auður Ava Ólafsdóttir nous entraîne sur les pas égarés de Jónas. Elle nous invite ainsi à réfléchir sur nos propres cicatrices – telle est la signification du terme « ör » –, et sur notre capacité à les surmonter pour maintenir le fil ténu de nos existences.

Ör
Audur Ava ÓLAFSDÓTTIR
Éditions Zulma, 2020
Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson
208 pages

Lectures | Sélection 2021

Les livres que j’ai aimés en 2021

 

Littérature, Art

Eva Baltasar, PermafrostEva Baltasar, Permafrost
Roman | Verdier, 2020
Traduit du catalan par Annie Bats
128 pages

Un roman grave, écrit au scalpel et empreint d’un humour mordant.

Extrait : « Réussir son suicide tient aujourd’hui de la prouesse. Le monde est plein de malotrus diplômés en secourisme, ils sont partout, discrets et gris comme des pigeons femelles, mais aussi agressifs que des mères. Ils défient la mort des autres avec leurs massages cardiaques et leurs impeccables manœuvres de Heimlich. […] Mourir dans un coin, ça serait bien, ça devrait être possible de louer des coins pour bien mourir, sans interférences, sans bouteilles d’oxygène autopropulsées qui te tombent dessus par surprise juste au dernier moment, un coin où les mesures de sécurité te garantiraient, t’assureraient une mort comme il faut. » (p. 17-18)


Nicolas Bouvier, Routes et DéroutesNicolas Bouvier, Routes et Déroutes. Entretiens avec Irène Lichtenstein-Fall [1992]
Entretiens | Éditions Métropolis, 2004
256 pages

 


Jean-Louis Fournier, Merci qui ? Merci mon chienJean-Louis Fournier, Merci qui ? Merci mon chien
Buchet-Chastel, 2020
224 pages

Accompagné de sa chatte Artdéco, Jean-Louis Fournier nous propose un parcours tendre et facétieux pour remercier les animaux de l’amour qu’ils nous apportent. Et pour dénoncer l’ingratitude de nombre de nos congénères envers eux. L’on peut, avec l’auteur, reprendre ces mots de Christian Bobin : « [Il faut] leur savoir gré de poser sur nous la douceur de leurs yeux inquiets sans jamais nous condamner. »


Arnaldur Indridason, La Femme en vertArnaldur Indridason, La Femme en vert
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2007
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

« Y a-t-il quelqu’un pour condamner le meurtre d’une âme ? »

Un texte particulièrement éprouvant parce qu’il aborde le thème de cette enfer domestique que l’on nomme pudiquement « violences conjugales ». Comme le relève Mikkelina : « Voilà un mot bien édulcoré pour décrire l’assassinat d’une âme. Un terme politiquement correct à l’usage des gens qui ne savent pas ce qui se cache derrière. Vous savez ce que c’est, de vivre constamment dans la terreur ? »


Arnaldur Indridason, Les Nuits de ReykjavikArnaldur Indridason, Les Nuits de Reykjavik

Policier | Points, coll. « Points Policier », 2016
Traduit de l’islandais par Éric Boury
360 pages

« Avant de s’endormir, il avait longuement pensé à cette jeune fille de l’École ménagère et à la disparue de Thorskaffi en se demandant si ce n’était pas sa passion pour les destins tragiques qui l’avait conduit à s’engager dans la police. »

Erlendur n’est alors qu’un simple agent de police, mais, intrigué par la mort déclarée accidentelle d’un clochard prénommé Hannibal, qu’il avait rencontré à diverses reprises lors de ses patrouilles de nuit, il entame une enquête discrète.
Suivant les investigations du jeune policier, se dessinent déjà les traits saillants de sa personnalité : un intérêt pour les êtres disparus et un tempérament sombre. Alors qu’Erlendur observe la vagabonde Thuri monter dans l’autobus pour se laisser conduire au hasard, Indridason écrit : « Sa vie était un voyage sans but et, en voyant l’autobus s’éloigner de Hlemmur, Erlendur avait presque l’impression de se voir à sa place, voyageur solitaire et sans but, condamné à une éternelle errance dans l’existence. »

À l’issue de cette première enquête officieuse, menée avec succès et opiniâtreté, la commissaire Marion Briem invite Erlendur à la rejoindre à la brigade criminelle. À suivre dans Le Lagon noir.


Arnaldur Indridason, Les Fantômes de ReykjavikArnaldur Indridason, Les Fantômes de Reykjavik

Policier | Métailié Noir, coll. « Bibliothèque nordique », 2020
Traduit de l’islandais par Éric Boury
320 pages

Une construction du récit magistrale. Les enquêtes conduites ici par Konrad, un policier à la retraite, semblent démarrer doucement, puis elles gagnent en intensité, créant un profond suspense maintenu jusqu’au dénouement.
Konrad, à l’instar d’Erlendur, parvient à se ressaisir de ses propres failles pour faire montre de compassion et rendre aux êtres martyrisés et négligés une sépulture digne.


Michel Lambert, Je me retournerai souventMichel Lambert, Je me retournerai souvent
Nouvelles | Pierre-Guillaume de Roux, 2020
208 pages

Chronique de l’ouvrage publiée sous le titre « À contretemps » dans le n°27 de la revue Alkemie.


Auður Ava Ólafsdóttir, ÖrAuður Ava Ólafsdóttir, Ör
Roman | Éditions Zulma, 2020
Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson
208 pages

 


James Salter, L'Homme des hautes solitudesJames Salter, L’Homme des hautes solitudes
Roman | Points, 2014
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Deseix
264 pages

« Cette première et grandiose image devait bouleverser la vie de Rand. La montagne l’aimantait, elle s’élevait avec une lenteur infinie comme une vague prête à l’engloutir. Rien ne pouvait lui résister, rien ne pouvait lui survivre. »

La prose splendide de James Salter couplée à l’exaltation des hauts sommets, entre quête de l’ultime dépassement de soi et tentation du vide.


Lydie Salvayre, La DéclarationLydie Salvayre, La Déclaration (1990)
Roman | Points, coll. « Points », 1999
128 pages

« J’arpente mon malheur. Il est vaste et se déplace. Je marche pour perdre son souvenir dans la foule mais son souvenir est partout dans la foule. Je crois reconnaître son manteau gris au bout de chaque rue, au fond de chaque place, et mon cœur saute dans ma tête chaque fois.
Depuis qu’elle m’a quitté, je n’ai pas croisé un regard. »

« Un sang d’une légèreté de champagne bat à mes tempes et réanime des forces que je croyais mortes à jamais. Je me sens fort, décidé à vivre. C’est la première fois. »

Un texte dense, direct, qui fouille sans détour les recoins plus ou moins malodorants de nos âmes. Un texte qui sonde les cœurs blessés, dans leur oscillation essentielle : proches de l’extinction et prêts à reprendre une cadence…


Lydie Salvayre, FamilleLydie Salvayre, Famille
Nouvelle | Éditions Tristram, 2021
38 pages

« Le spécialiste a dit que le fils était schizophrène. Quelle honte dit le père. Ça ne doit pas sortir de la famille dit la mère. »

Un fils schizophrène, des parents ignorants et défaillants qui s’enferment dans le déni : « avec les psychiatres moins tu en dis mieux tu te portes ». Un père épuisé, violent et alcoolique. Une mère étouffante et abreuvée de télévision, à la sauce feuilleton sentimental américain. Et un fils dont on ignore la maladie mentale, au bord de la bascule criminelle.

« Je me sens dit le fils d’une humeur homicide. Je roule la vengeance au gouffre de mon cœur. Un bon assassinat me détendrait les nerfs.

Dis-lui ses quatre vérités à cette salope ! crie la mère à Bradley lorsque Jessica sapée comme une pute lui annonce qu’elle part le week-end à Las Vegas avec une amie de bureau, tu parles ! Je suis fatigué d’être dit le fils. Y aurait-il un humain en ce monde pour entendre ce que je dis ? Ta maman est là mon chéri dit la mère. Où peut-on être mieux qu’auprès de sa maman ? »

Le drame frappe à la porte de cette Famille, sous la plume cinglante et percutante de Lydie Salvayre.


Joël Vernet, Marcher est ma plus belle façon de vivreJoël Vernet, Marcher est ma plus belle façon de vivre
Notes éparses | La rumeur libre, 2021
112 pages

« La marche est mon souffle, ma plus belle façon de vivre. »


Marguerite Yourcenar, Les Yeux ouvertsMarguerite Yourcenar, Les Yeux ouverts
Entretiens avec Matthieu Galey

Entretiens | Le Livre de Poche, 1981
319 pages

« Nous passons tous, sans cesse, par des seuils initiatiques. Chaque accident, chaque incident, chaque joie et chaque souffrance est une initiation. Et la lecture d’un beau livre, la vue d’un grand paysage peuvent l’être aussi. Mais peu de gens sont assez attentifs ou réfléchis pour s’en rendre compte. »


Philosophie

Florence Burgat, Vivre avec un inconnuFlorence Burgat, Vivre avec un inconnu. Miettes philosophiques sur les chats
Essai | Rivages, coll. « Rivages Poche Petite Bibliothèque », 2016
112 pages

 


Marcel Conche, Ma vie antérieureMarcel Conche, Ma vie antérieure
Encre marine, 1998
160 pages

 


Frédéric Gros, Marcher, une philosophieFrédéric Gros, Marcher, une philosophie
Essai | Flammarion, coll. « Champs essais », 2019
320 pages

 


Frédéric Gros, Petite bibliothèque du marcheurFrédéric Gros, Petite bibliothèque du marcheur
Anthologie | Flammarion, coll. « Champs classiques », 2011
304 pages

« Philosopher, c’est faire vivre en soi le paysage de certaines questions ».

 


Étienne Klein, Psychisme ascensionnelÉtienne Klein, Psychisme ascensionnel. Entretiens avec Fabrice Lardreau
Arthaud, coll. « Versant intime », 2020
160 pages

« Psychisme ascensionnel » est une expression empruntée à Gaston Bachelard qui qualifie par ces termes la philosophie de Nietzsche (Cf. L’Air et les songes, chapitre V). Dans cet ouvrage d’entretiens avec Fabrice Lardreau, Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, revient sur sa passion pour la montagne. Celle-ci offre présence à soi, déploiement de la pensée, confrontation aux ressources du corps et à ses liens troubles avec l’esprit.
À travers son expérience de la randonnée et, surtout, de l’escalade et du trail, E. Klein a pu trouver une profonde élévation :  celle de son être propre qui, s’affrontant aux lois de la gravité, accède à la beauté fascinante des hauts sommets, mais aussi du soi avec les autres à travers l’amitié et la solidarité qui se noue avec l’esprit de cordée.


Sven Ortoli, Marcher avec les philosophesSven Ortoli, Marcher avec les philosophes
Philo Éditions, 2018
219 pages

Avec Pascal Bruckner, Cédric Gras, Frédéric Gros, Nancy Huston, Jean-Paul Kauffmann, Alexis Lavis, David Le Breton, Michel Malherbe, Michel Serres et les illustrations d’Emmanuel Guibert.
Sous la direction de Sven Ortoli.


Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich NietzscheFranz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche
Éditions Allia, 2006
Traduit de l’allemand par Jeanne Champeaux
64 pages

 


Bande dessinée

Blake et Mortimer – Le Cri du MolochJean Dufaux, Christian Cailleaux et Etienne Schréder, Blake et Mortimer – Le Cri du Moloch
Bande dessinée | Éditions Blake et Mortimer, 2020
Scénariste : Jean Dufaux – Dessinateurs : Christian Cailleaux et Etienne Schréder
56 pages


Emmanuel Lepage, Sophie Michel et René Follet, Les Voyages d'UlysseEmmanuel Lepage, Sophie Michel et René Follet, Les Voyages d’Ulysse
Bande dessinée | Daniel Maghen éditions, 2016
Scénariste : Sophie Michel – Dessinateurs : Emmanuel Lepage et René Follet
264 pages

Une Odyssée au féminin particulièrement remarquable. Suivre la quête de Salomé à travers les flots, c’est entrer dans un parcours exaltant pour retrouver les toiles d’Ammôn Kasacz. Créations picturales qui sont un hommage profond à Homère, ainsi qu’à la mère de Salomé qui admirait son œuvre et berçait ses enfants de la lecture de celle-ci. Pourquoi Salomé part-elle à la recherche des peintures de Kasacz ? À vous de le découvrir dans Les Voyages d’Ulysse. L’ouvrage lui-même est un petit bijou à tous égards : le fil du récit doté d’une grande poésie, les extraits d’Homère encartés sur papier calque et la qualité graphique servie par des dessins magnifiques réalisés par Emmanuel Lepage et René Follet.

Les dieux ne s’occupent pas de nous

Épicure et la crainte des dieux

L’école épicurienne entend dépouiller l’élan religieux de toute superstition, estimant que les dieux, installés au loin dans les inter-mondes, sont radicalement séparés des hommes. Dans l’imagerie populaire, les dieux font figure de gouvernants du monde manifestant leur toute puissance par l’ordonnancement régulier des phénomènes naturels et leur colère dès lors que ces mêmes phénomènes se révèlent désordonnés et dangereux – foudre, tremblements de terre, épidémies, etc. C’est là la porte ouverte au discours d’impiété, à l’imagination des Enfers, aux pratiques sacrificielles pour apaiser le courroux des dieux, important du même coup l’enfer imaginé dans la vie même.

Une telle conception ne fait qu’entretenir les hommes dans la crainte des dieux et de la mort. En conséquence, elle aggrave leurs tourments et contribue à les rendre malheureux. Or, les dieux considérés hors de ces représentations, rendus donc à leur condition divine, ne se préoccupent pas des affaires terrestres. Aussi n’interviennent-ils aucunement dans la vie des hommes, tout autant dans sa part vitale que dans sa dimension mortelle.

En rappelant que les dieux ne se soucient pas du monde, on porte à la crainte qu’ils inspirent un coup décisif capable de rendre l’homme à lui-même.


Voir Épicure, Lettre à Ménécée, § 123, 124.

Lucrèce, poète et philosophe latin (né vers 98 – mort vers 55 av. J.-C.), disciple d’Épicure, écrit en ce sens : « Les dieux, en effet, par le privilège de leur nature, doivent jouir d’une durée immortelle dans une souveraine paix, séparés, éloignés de nous et de ce qui nous touche, à l’abri de toute douleur, de tout péril, puissants par leurs propres forces, sans aucun besoin de nous, insensibles à nos services, inaccessibles à la colère. » (Lucrèce, De la nature, GF – Flammarion, 1964, livre I, p. 20). Voir aussi le paragraphe achevant le livre II : « Que ces vérités se gravent bien dans ton esprit et la nature aussitôt t’apparaîtra libre, affranchie de maîtres superbes, gouvernant elle-même son empire sans contrainte et sans l’aide des dieux. Car j’en atteste […] arracher la vie à des innocents. » (Ibid., p. 82).

Nietzsche rendra un hommage appuyé à la critique de la religion effectuée par Épicure dans L’Antéchrist, § 58.


Contexte

Les philosophies hellénistiques – stoïcisme, épicurisme, cynisme et scepticisme – partagent ce trait commun de viser une sagesse définie comme ataraxie, libération des émotions troublantes. Quête d’autant plus appuyée qu’elle s’inscrit dans un contexte politique particulièrement troublé, incitant l’individu à compter avant tout sur ses forces propres. Rappelons que s’opèrent alors de grands bouleversements à l’intérieur du monde grec : s’amorce la fin de la cité grecque classique pour le passage à la période hellénistique. Celle-ci va de la mort d’Alexandre le Grand (323) à la mainmise de plus en plus prononcée de Rome (197-30 av. notre ère).

Le type de sagesse incarné par les philosophies hellénistiques répond au besoin de trouver, dans un monde en proie au désordre et à l’insécurité (ex. : de 307 à 261 : 46 ans de guerres et d’émeutes), une forme d’équilibre, une quiétude non compromises par les vicissitudes extérieures. Éradiquer ce qui peut perturber l’existence étant l’enjeu primordial, l’effort de l’homme sur lui-même consiste à supprimer ce qui, en lui, peut être source de souffrance.

Épicurisme – Repères chronologiques

  • 341 : naissance d’Épicure à Samos ;
  • 310-306 : Épicure commence à enseigner à Mytilène et à Lampsaque ;
  • 306/305 : installation de l’école épicurienne (le Jardin) à Athènes, rivale de l’école stoïcienne (le Portique) ;
  • 290 : rupture de Timocrate avec Épicure ;
  • 271/270 : mort d’Épicure à Athènes, en proie à la souffrance et à la maladie, laissant une œuvre immense (au moins 300 titres) dont il nous reste peu de choses : la Lettre à Hérodote, la Lettre à Pythoclès, la Lettre à Ménécée et quelques maximes.
  • 270 : Accession d’Hermarque de Mytilène au scholarquat ;
  • 201 : Basilide de Tyr devient scholarque ;
  • 110 : Zénon succède à Apollodore comme scholarque du Jardin ;
  • 79/78 : Cicéron et Atticus entendent Zénon à Athènes ;
  • 75 : accession de Phèdre au scholarquat.

Beaucoup plus tard la doctrine fit son entrée en Italie, après la conquête romaine de la Grèce.

Le saviez-vous ?

En -306, Épicure fonde son école à Athènes – le Jardin – où il reste jusqu’à sa mort. La vie au Jardin se caractérise par une grande frugalité et un culte profond de l’amitié. L’école est ouverte à tous, même aux femmes (dont des prostituées et des esclaves), car Épicure, dans son souci de guider tous les hommes sur la voie de la sagesse, reconnaît à chacun le droit de philosopher. Le Jardin se démarque ainsi radicalement des deux grandes écoles qui avaient recueilli l’héritage de Platon et d’Aristote : l’Académie (à vocation élitiste) et le Lycée (centre de recherche érudite) qui dominaient alors la vie culturelle de la Grèce.

À ceux qui ne se pencheront plus sur notre épaule

La perte de ceux qui s’intéressaient vraiment à ce que l’on est, à ce qui nous anime. Qui avaient saisi notre sensibilité, cerné les contours de notre intelligence, repéré nos aptitudes les plus profondes. Et qui nous suivaient de près ou de loin.

C’est toujours un peu pour eux que l’on écrit, pour eux que l’on s’exprime ou que l’on entreprend une œuvre nouvelle. Comme lorsque l’on marche dans la rue en pensant à un être aimé et que l’on a l’impression qu’il nous regarde, qu’il nous accompagne en chemin. Ses yeux sont posés sur nous, ils nous devinent et nous enrobent de leur bienveillance.

Peut-être qu’ils nous liront, qu’ils nous écouteront et salueront, alors, le style d’écriture, une réflexion pertinente ou un trait d’humour habilement dissimulé.

Et dans ce « peut-être » se glissait une stimulation unique.

Qui sont-ils ces caresseurs d’épaule ? Pas forcément un parent, un amant ou un ami. La rencontre peut certes déboucher sur une amitié ou une relation amoureuse, mais elle peut aussi bien être brève, quoique décisive.

Il y a eu telle observation, telle remarque qui a scellé notre vocation encore balbutiante ou timide. Il y a encore ces mots qui ont ravivé la flamme, tendu à nouveau l’arc de la création alors que l’énergie manquait.

Lorsque ces êtres s’éteignent, c’est alors le sentiment d’un abandon infini qui émerge. Souffle sur la plume qui fait désormais défaut…

Mais c’est pour eux qu’il faut continuer. Le manque même de leur existence doit nous inciter à poursuivre. Pour leurs mots, leurs efforts, leur application. Mais aussi pour, à notre tour, nous pencher sur quelque épaule qui tremble.

 

Le souffle de l’horreur

« “Pourquoi vous faites ces photos ?” Je restai silencieux, il n’insista pas. La question ne m’était pas destinée. Elle n’avait été ni murmurée ni posée à haute voix, on aurait dit un souffle de vent échappé de vents déchaînés et lointains, nous frôlant à peine et continuant sa course à travers champ. »

Hubert Mingarelli, La Terre invisible

Peut-on saisir le souffle de l’horreur, en dessiner la figure à travers les visages de ceux qui l’ont laissé commettre ? Le roman d’Hubert Mingarelli, La Terre invisible, nous plonge en juillet 1945 dans l’Allemagne occupée. Un photographe britannique a assisté à la libération d’un camp de concentration. Poursuivi par ces images, il ne peut se résoudre à rentrer chez lui. Il décide alors de partir sur les routes pour photographier les habitants de la région. Il sera escorté dans ce périple par un jeune soldat nommé O’Leary qui, venant tout juste d’arriver, n’a rien vécu de la guerre.

Le photographe trouvera-t-il la clé de l’innommable sur les traits des personnes qui vivaient à proximité des camps et ont fermé les yeux pour ignorer cette entreprise de mort ? Est-ce cela qu’il cherche ou juste à dissiper le cauchemar qui revient le hanter presque chaque nuit : les morts qui tentent de soulever avec leurs jambes la bâche qui les recouvre ?

Hubert Mingarelli s’emploie, avec poésie et subtilité, à laisser la place aux non-dits et au silence. Le photographe n’éclaire pas O’Leary sur les motivations qui le poussent à faire poser les gens de cette terre devant leurs maisons. Sait-il, d’ailleurs, lui-même ce qu’il entend discerner sur les photos qu’il a réalisées ? La façon dont la vie se poursuit pour ceux qui ont côtoyé ces atrocités ou bien comment celles-ci ont imprimé leurs traces sur les êtres ? Le jeune soldat, quant à lui, est hanté par un secret intime dont il ne parle pas. Pourquoi se réfugiait-il dans les dunes de Lowestoft pour y dormir ? Nous n’en saurons rien.

L’écrivain donne libre cours à notre questionnement et à notre imaginaire. Dès lors, ce texte peut se lire comme une errance autour de l’enfer dont on chercherait à capter les indices ou à se libérer pour parvenir à vivre ensemble.

La Terre invisible
Hubert MINGARELLI
Points, 2020
120 pages

Peine

Une peine n’en compense pas une autre.

Une peine n’en supplante pas une autre.

Une peine n’en ridiculise pas une autre.

La peine arrogante n’est plus la peine.

La peine est humble. Elle se traîne, elle suffoque, se recroqueville, elle réserve ses larmes aux heures terribles. Elle tente de se relever. Elle aura besoin de temps, mais elle donne un coup de tête.

Pour s’affronter elle-même. Être sa propre peine. Celle qui ne se compare pas, qui doit s’en sortir seule.

La peine n’est telle que si elle se reconnaît elle-même dans sa modestie et sa solitude : unique, en compétition avec aucune autre.

La peine se donne la peine.

La peine est à l’image du malheur qu’elle affronte, commun et singulier.

[Septembre 2020]

Où est passé Émile ?

Résumé

Une nouvelle qui nous convie à la recherche d’Émile, un vagabond doté d’une force d’âme attachante. Son itinéraire nous amène à arpenter la ville de Lyon, à porter un regard attentif à des lieux que nous traversons parfois sans réellement les voir.

Abstract

This is a short story that invites us to search for Émile, a vagabond with an endearing strength of soul. His route leads us to walk the city of Lyon, to take a careful look at places that we sometimes cross without really seeing them.

Parution

Alkemie, n°26 - L'âme

Statue d'Emil Cioran (Rășinari - Roumanie)

Clément Rosset et Emil Cioran, tendre critique

Clément Rosset est mort le 27 mars 2018, à l’âge de 78 ans. Emil Cioran, qui était de 28 ans son aîné, nous avait quittés en 1995. À la triste annonce de la mort du philosophe français, c’est une tristesse plus grande qui peut s’exprimer : celle d’avoir perdu deux penseurs et écrivains majeurs de notre temps dont les œuvres ont été, chacune à leur façon, d’importantes quêtes de lucidité explorant sans relâche notre condition d’existence. Notre souhait est de les saluer en nous plaçant sous le regard que Rosset a pu porter sur Cioran. Ce regard a permis de mettre en évidence les points communs de leurs pensées, mais aussi leurs principaux écarts. Si nous employons alors ici le terme de « critique », c’est pour introduire la notion d’examen, et c’est pour l’associer aussitôt à la dimension de tendresse qui nous paraît essentielle. Cela non seulement parce que Rosset était l’ami de Cioran, mais aussi parce qu’il respectait profondément son œuvre.

 

Quel mécontentement ?

« Je suis un Mongol dévasté par la mélancolie [1]. »

 

D’après les dires de Rosset, sa rencontre avec Cioran eut lieu vers 1968, à l’initiative de Georges Roditi qui estimait qu’il y avait une « convergence de vues » entre les deux penseurs. Après un déjeuner au cours duquel ils firent connaissance, les relations entre les deux hommes se sont poursuivies, celles-ci composées de dîners, marches nocturnes et d’une correspondance [2]. Rosset souligne que le rire a constitué la dimension centrale de leurs échanges, disposition humoristique créant rapidement un attachement réciproque.

Mais intéressons-nous en premier lieu à leur convergence de vues. Cette dernière se fonde sur la reconnaissance de la dimension tragique de l’existence, autrement dit de notre vocation à la déchéance, à la mort et à l’oubli, au sein d’un réel indifférent. Tous deux se sont attachés à souligner notre précarité et à dénoncer les illusions dans lesquelles les hommes se réfugient pour ignorer leur insignifiance.

Toutefois, chez Rosset, si la vision tragique de l’existence et du réel est au fondement de sa réflexion, celle-ci insiste également sur l’approbation inconditionnelle de la vie que la joie est en mesure de nous apporter. Dans cette perspective, la vision lucide de l’existence suppose que l’approbation de la vie ne peut être telle sans la conscience du tragique. Autrement dit, comme Rosset l’a largement développé dans son œuvre, une joie qui élimine la lucidité tragique est une joie fausse, illusoire. La joie n’est telle que si elle va de pair avec le sentiment du tragique. Ce en quoi elle est paradoxale et irrationnelle, mais vraie. La joie est cette grâce inattendue, à travers laquelle les tristesses nous sont remises, qui entend toutes les raisons de condamner l’existence mais ne l’en approuve pas moins.

En revanche, la vision tragique de l’existence n’implique pas l’approbation rossetienne. Et c’est ici que se dessine la ligne de démarcation d’avec Cioran pour qui la dimension d’accablement l’emporte nettement. Dans son ouvrage La Force majeure, Rosset s’est précisément employé à caractériser ce qu’il appelle « le mécontentement de Cioran ». Celui-ci équivaut au sentiment indéracinable de la vacuité, de l’insignifiance rendant toute existence dérisoire. « Le paradoxe de l’existence – Cioran ajouterait, non sans quelque raison, son horreur – est donc tout à la fois d’être quelque chose et de compter pour rien [3]. »

Ce « mécontentement » désole au fond Rosset qui, admirant la pensée et l’écriture au scalpel de Cioran, tout en connaissant et appréciant l’homme, a conscience du fait qu’intervient en cette affaire avant tout une question de tempérament, de disposition d’esprit. Il sait quelle souffrance d’être au monde a été celle de Cioran, combien ses états lui ont laissé peu de répit et qu’au terme d’une existence traversée par les gouffres, il avait besoin de repos. Ainsi, dans Faits divers, Rosset relate un épisode survenu le jour de l’enterrement de Cioran qui a failli empêcher le bon déroulement de celui-ci au cimetière Montparnasse. Le respect du rite de l’Église roumaine suppose que l’on dispose des bouteilles, ainsi qu’un gâteau des morts, à côté de la fosse encore vide. Cette offrande est destinée à l’assistance qui devait boire un demi-verre de vin et manger un morceau de gâteau. Mais c’était sans compter sur la méprise des fossoyeurs parisiens qui considérèrent ces mets comme un cadeau déposé là à leur intention. Avant que le convoi funèbre ne parvienne au cimetière, ils avaient donc déjà consommé une partie des denrées tout en ayant rangé le reste dans leur cabanon. L’assistance arrive et leur explique leur méprise. Mais les fossoyeurs ne veulent rien entendre et décident que, s’ils rendent les victuailles, ils n’enterreront pas Cioran. « Un accord fut long à trouver et je pus croire un moment que Cioran, qui en avait tant besoin, serait à jamais privé de repos éternel [4]. » Parce qu’il sait que dans ce qu’il a qualifié de « mécontentement » rien n’était feint et que ne s’y glissait nulle complaisance, comme certains ont voulu s’en convaincre ou en convaincre les lecteurs du penseur roumain [5]. Rosset, comme Cioran d’ailleurs, n’a jamais mâché ses mots pour critiquer des philosophes et écrivains qui lui étaient contemporains. Et s’agissant de Cioran, autant s’est-il employé à caractériser leur différence [6], autant ne l’a-t-il jamais fait en termes mordants. Par ailleurs, il a attaché de l’importance à ce qu’il n’y ait pas de malentendus entre eux. Ainsi a-t-il tenu à écrire à Cioran lorsqu’il a appris que Roland Jaccard avait publié un article dans lequel il avait largement déformé ses propos, faisant dire au philosophe « les pires insanités, dont certaines sur vous [7] ». Une façon pour Rosset d’exprimer son respect et son admiration quelles que puissent être leurs divergences.

Cioran aimait vivre tout en étant traversé par le ridicule de vivre et ce que, sondant l’état mélancolique, il a qualifié « d’inadhésion au monde [8] ». S’il est alors une approbation de Cioran, celle-ci est perpétuellement mitigée, contrariée, déchirée.

L’importance du tempérament ou « sentiment de la vie », pour reprendre les mots du penseur roumain, doit donc être reconnue. Les constats s’accordent, mais les conclusions diffèrent. Émerveillement devant la simplicité de l’unique pour l’un. Conclusion à l’enfer de la vie pour l’autre. Question de pli, pouvons-nous dire, selon l’approche même de Cioran. On prend ou non le pli de la vie, son exercice allant alors de soi ou se révélant sans cesse entravé. Voir les choses dans toute leur crudité a rendu la vie presque intolérable pour Cioran, tandis qu’elle a nourri la joie de vivre pour Rosset.

Il est d’ailleurs notable que chacun d’eux est revenu sur un souvenir d’enfance emblématique de leur orientation respective. Rosset insiste sur le sentiment de contentement de l’enfant de 6 ou 7 ans qu’il était : « j’éprouvais une joie curieuse à être vivant, à exister tout simplement [9] ». Cioran, quant à lui, souligne sa prédisposition à l’ennui, puisqu’il situe sa première expérience consciente d’ennui alors qu’il était âgé de 5 ans [10]. Se sentir heureux d’être au monde d’un côté, sentir le temps s’arrêter, se détacher de l’existence de l’autre.

L’écart entre les deux penseurs est comparable à leur différence d’approche de la musique dont ils étaient tous deux de grands amateurs, lui reconnaissant le pouvoir de nous projeter au-delà de notre misère. Si un accord fondamental entre eux s’exprime là encore, à travers leur amour commun de la musique de Jean-Sébastien Bach, Rosset relève pourtant leur divergence de goûts [11]. Il déplore en fait que Cioran ait privilégié l’écoute de la musique triste, celle-ci ne pouvant que l’enfoncer davantage dans son état de mal-être. Or un tempérament comme celui de Cioran ne peut supporter d’écouter de la musique gaie tandis qu’il se trouve dans un état d’angoisse ou de cafard. Il est préférable d’aller au bout de son tourment pour rebondir plutôt que d’écouter une musique dont l’expression est aux antipodes de son état présent. Une musique gaie alors que l’on est accablé est pire que l’affrontement ou le creusement de sa tristesse au fil de notes soulignant celle-ci ; elle est presque vulgaire. Il ne s’agit pas de s’asservir à l’émotion, mais de traverser toutes ses pointes douloureuses pour se relever ensuite. Une telle écoute est, de même, une alliée de l’écriture, celle-ci étant précisément le moyen d’évacuer le poids de la consternation. « Il ne s’agit pas d’être plus ou moins abattu, il faut être mélancolique jusqu’à l’excès, extrêmement triste. C’est alors que se produit une réaction salutaire. Entre l’horreur et l’extase, je pratique une tristesse active [12]. »

C’est là que ressort la différence majeure entre le mélancolique et les autres. C’est ce que Rosset ne pouvait sans doute pas complètement comprendre, puisque, s’il a connu des épisodes dépressifs – nous y reviendrons –, il n’a pas éprouvé le mal de vivre propre à la mélancolie. Nos contemporains ont eu beau rabattre les deux termes – mélancolie et dépression – l’un sur l’autre, pour privilégier une approche climatique, ils ne disent pas la même chose, ne recouvrent pas, en tout cas, le même vécu. Entre une oppression qui ne lâche que rarement prise, parce qu’elle fait partie de soi, et un épisode que l’on peut considérer comme accidentel, la différence est de taille. De même, les psychotropes peuvent sans doute calmer une crise ou endormir les dépressifs chroniques, mais ils ne seront d’aucun secours aux véritables mélancoliques qui, non seulement ne visent pas à l’anesthésie médicamenteuse, mais savent surtout qu’elle n’a pas grand-chose à voir avec leur parcours d’existence [13]. « Viscéral », « chevillé au corps », « organique », on pourra employer de nombreux termes pour ramener au sentiment du vivre.

Cette proximité-écart nous semble parfaitement résumée par ce souvenir que Rosset aime à évoquer. Il dit un jour à Cioran : « Vous savez, Cioran, que je pense exactement le contraire de ce que vous pensez. Et, cependant, il n’y a pas une seule de vos phrases avec laquelle je ne sois entièrement d’accord. » – « Évidemment, me répondit-il d’un ton consterné qu’agrémentait son accent roumain, c’est la vérrité [14] ! »

Tout y est : l’accord, les conclusions contraires et la consternation de Cioran.

 

Ombre de la dépression

« L’état dépressif tient à la fois du supplice de Sisyphe (puisqu’il faut chaque matin recommencer tout le travail) et de celui de Tantale (puisque la seule envie qu’on a est de se coucher ; mais lorsqu’on se couche, c’est pire) [15]. »

 

Nous avons là deux amis. L’un a eu davantage que l’autre le souffle court, un souffle entamé par le cafard, l’ennui, la mélancolie. L’autre a bénéficié d’une prédisposition à la joie d’exister. Rosset a toutefois été profondément affecté, lui aussi, par des épisodes dépressifs qui l’ont cloué au sol pendant plus de neuf ans (avec des éclipses). Le philosophe s’en est ouvert dans son ouvrage Route de nuit.

C’est, plus précisément, à travers le journal de ses rêves qu’il nous fait pénétrer dans le tourbillon dépressionnaire qui a été le sien. Mal qu’il nomme « hasofin » en raison de son principal symptôme : « “hyper-activisme semi-onirique de fin de sommeil”, agitation incompréhensible et en quelque sorte maléfique qui me laisse, au réveil, hébété et hagard [16] ». Sans rentrer dans le détail du journal exposant les différentes formes que ces rêves ont pu revêtir, retenons que c’est ce symptôme qui a créé le cercle vicieux de la dépression entraînant un effondrement psychique et physique total. Comment Rosset a-t-il appréhendé cet état ? De prime abord, il ne l’explique et ne se l’explique pas. Le sentiment dominant pour lui est l’incompréhension, autrement dit l’incapacité d’assigner une cause à cet état de délabrement énergétique. Il le considère comme une embuche, un simple accident de parcours, malgré sa longue durée. Se rapportant à l’image climatique du terme « dépression », Rosset l’appréhende en ces termes : « Tempête furieuse autant qu’incompréhensible, non prévue par les services de la météorologie personnelle [17] ». En ce sens, l’on peut sans doute repérer un élément déclencheur, mais l’emprise de la maladie elle-même est sans cause. C’est pourquoi l’approche première de Rosset se veut descriptive : il reprend ses rêves en insistant sur le sentiment de dépossession qui a été le sien, ayant l’impression que ses rêves étaient ceux d’un autre.

En écrivant sur sa dépression et en confiant ses écrits au lecteur, le philosophe montre qu’il ne s’arrime pas à une posture de force inentamable. Il révèle sa propre fragilité avec la pudeur qui le caractérise (il évoque brièvement l’élément supposé déclencheur, « un vif chagrin »). En effet, sa visée, comme il le précise d’emblée, n’est pas de parler de lui, mais de relater sa maladie dans la mesure où celle-ci peut avoir « un intérêt documentaire ou “scientifique” [18] » pour le lecteur, tout autant que cet écrit a dû participer à l’éclairer lui-même sur cette épreuve. Au-delà de cette sécheresse d’approche, une forme de leçon se dégage malgré tout peu à peu.

« Savoir vivre signifie savoir tout rendre (à la mort). Il me semble parfois que la dépression y aide un peu, en incitant à tout rendre de son vivant : tant pour cette soirée agréable, tant pour cette semaine de rêve, jusqu’à ce que les dégoûts et les rejets endurés en viennent à équilibrer la somme des bonheurs qui vous ont été octroyés pendant la vie [19]. »

S’exprime le sentiment de devoir payer, de devoir éprouver, à travers les cauchemars nocturnes qui l’accablent, « l’horreur du réel » : dégoût qui trouve à se renouveler chaque nuit, faisant ressortir le caractère indésirable du réel sous un angle nouveau. C’est alors plus qu’un affaissement, un effacement, c’est l’expérience même d’« une destruction du moi [20] ». Comme si la détresse extrême à laquelle Rosset avait pu échapper dans sa vie éveillée s’était concentrée dans sa vie nocturne. Comme si sa joie, pourrait-on dire, première, à même de bloquer le passage aux affections tristes, s’était trouvée dans l’obligation de devoir payer pour le don de celle-ci.

Comment Cioran aurait-il apprécié ces épisodes ? Il aurait probablement vu là une conséquence logique et estimé que son ami ne pouvait pas échapper indéfiniment aux échos intérieurs du tragique dont il a toujours reconnu la pertinence. Le 28 septembre 1962, il écrit : « Il vient un moment où nous ne pouvons plus éluder les conséquences de nos théories, où tout ce que nous avons pensé exige d’être vécu, où toutes nos idées comme toutes nos fantaisies se convertissent en expériences, —  et c’est alors que le jeu finit et que commence l’épreuve [21]. » Rosset se serait certes passé d’une telle détresse. Cependant, au fil du texte, une réflexivité se fait jour, le philosophe rapportant alors ses symptômes à lui-même et à sa trajectoire philosophique.

« Je leur dois cependant quelque chose, une sorte de supplément d’information s’ajoutant aux quelques bribes de savoir que je possédais, et possède toujours sur la joie de vivre. Un titre d’Henri Michaux résume bien ce que je veux dire ici : après une connaissance apprise auprès de quelques sommets, rien de tel, pour vous rafraîchir les idées, qu’une Connaissance par les gouffres [22]. »

Comme ces mots le laissent entendre et comme le philosophe le précise, d’ailleurs, dès le début de son ouvrage, il considère que cela n’enlève rien à son adhésion sans partage à l’existence dans toute sa dimension tragique. Nous ne savons pas si Rosset s’est directement ouvert à Cioran du vécu de sa dépression. Quoiqu’il en soit, celle-ci, nous semble-t-il, a pu accroître la proximité entre eux. Si Rosset, dans sa quête de lucidité, a insisté sur le fait que celle-ci ne supposait pas une disposition mélancolique [23], il a éprouvé dans sa chair, et non plus seulement pensé, notre petitesse. À l’agrément de vivre, inentamé par cette épreuve, s’est associée l’angoisse la plus aiguë, celle-là même qui a rendu à Cioran la tâche d’exister aussi difficile. Outre le respect déjà présent exprimé par Rosset, nous supposons que cette descente dans les gouffres n’a pu que renforcer sa tendresse de vue à l’égard de Cioran.

 

Partition humoristique

« Après tout, je n’ai pas perdu mon temps, moi aussi je me suis trémoussé, comme tout un chacun, dans cet univers aberrant [24]. »

 

Beaucoup d’éléments ont sans doute participé au rapprochement des deux hommes, tels que le refus du jargon, l’importance accordée à la forme, au « choix des mots [25] » ou encore la critique acerbe de toute forme d’imposture intellectuelle. Au-delà de ces exigences, comme nous l’évoquions au départ, la relation entre Rosset et Cioran était essentiellement fondée sur leurs rires partagés. Rosset salue chez Cioran son élégance, celle que l’on trouve dans son écriture, mais aussi celle dont il faisait preuve dans son comportement [26]. Il écrit à son sujet : « il n’est pas fréquent de rencontrer quelqu’un atteint d’une profonde souffrance et qui n’en tire aucune raison de s’en plaindre vis-à-vis des autres [27] ». Autant Cioran n’hésitait pas à se lamenter dans ses écrits, exposant, décortiquant sa souffrance et ses déchirures,  autant cela n’avait manifestement pas lieu d’être dans sa relation avec autrui. Courtoisie, gentillesse, retenue, qualifient, aux yeux de Rosset, le savoir-vivre de Cioran. Auquel il ajoute sa puissance comique.

Entre les sommets et les gouffres, il y a ce ressort essentiel qu’est l’humour. Cet humour qui, en plus d’irriguer les écrits philosophiques de Rosset, a su se glisser même dans ses rêves terrifiants [28]. Ainsi, mentionne-t-il un rêve où il se trouve au restaurant. Les plats suivants lui sont proposés : une dépression nerveuse en conserve comme entrée, puis la dépression nerveuse du chef en guise de plat de résistance. Pour limiter cet excès de dépression, il demande si celle en conserve ne pourrait pas être remplacée par de la purée. Cet humour encore qui a, notamment, permis à Cioran d’écrire : « Le paradis n’était pas supportable, sinon le premier homme s’en serait accommodé ; ce monde ne l’est pas davantage, puisqu’on y regrette le paradis ou l’on en escompte un autre. Que faire ? où aller ? Ne faisons rien et n’allons nulle part, tout simplement [29]. » C’est là un accord majeur entre nos deux penseurs, sachant tous deux allier la gravité à l’esprit de légèreté.

Lorsqu’ils se voyaient, les deux hommes aimaient ainsi surtout rire ensemble et non pas s’entretenir de philosophie [30]. Anecdotes du quotidien, ridicules du monde culturel et autres « histories hilarantes » les amusaient tous deux beaucoup et étaient en mesure pour Cioran, selon les mots de Rosset, « de l’arracher un temps à sa mélancolie [31] ». 

Que nous disent ces rires partagés ? Ils nous parlent du plaisir d’être ensemble, d’un même élan du rire exprimant la faculté de ne pas se prendre au sérieux et, par rebond, de « se tordre de rire en se racontant l’un à l’autre les dernières imbécillités humaines [32] ». Ces rires sont aussi l’indice certain d’une capacité de réjouissance. Toutefois, au regard du pessimiste Cioran et de l’affirmateur de la joie de vivre Rosset, ils ne puisent pas à la même source jubilatoire.

La distinction opérée par Rosset entre « jubilation noire » et « jubilation blanche » nous paraît, à cet égard, essentielle. La jubilation noire est alliée du rire, tandis que la jubilation blanche va de pair avec « le sentiment immédiat de l’approbation de l’existence qui n’a même plus besoin du rire [33] ». Si le philosophe français revendique pour lui-même ces deux jubilations, il situe Cioran du côté de la noirceur. Cette jubilation empreinte d’humour est l’expression de la capacité à rester debout, à résister au malheur d’exister.

Cioran relate l’épisode suivant : à un ami qui lui écrit que la vie ne lui dit plus rien, il répond : « Si tu veux un conseil, le voici : quand tu ne pourras plus rire, alors seulement tu devras te tuer. Mais tant que tu en es capable, attends encore. Le rire est une victoire, la vraie, la seule, sur la vie et la mort [34]. » Par-delà les moments de découragement, le rire permet une mise à distance, il surplombe notre dimension dérisoire par la fulgurance de ses éclats. Tant que le rire persiste en soi, que l’on a la force de rire, se manifeste la capacité à se maintenir dans l’existence, quel que soit le désespoir éprouvé à ce moment-là. Et « continuer » n’est pas un vain mot. « Rire est la seule excuse de la vie, la grande excuse de la vie ! […] Rire est une manifestation nihiliste, de même que la joie peut être un état funèbre [35]. » Trémoussements, éclats, le rire s’offre comme cette secousse salutaire traversant l’individu de part en part, susceptible de le délivrer de l’affliction, révélant par là même une énergie vitale. Le rire représente le stimulant suprême nous invitant à poursuivre nos tragédies respectives.

Parvenir à habiter le monde sur le mode de l’humour, c’est se savoir tendre continuellement vers la chute et manifester la persévérance de l’esprit se confrontant au pire. Nous retrouvons là l’écho de cette « soif de vie dans les crépuscules », définition, selon Cioran, d’une existence complète et du savoir. « Mais qu’est-ce qu’une existence complète, et que signifie savoir ? – Garder une soif de vie dans les crépuscules [36]… »

Entre jubilation noire et jubilation blanche, se dessine au fond, nous semble-t-il, la ligne grise d’un sourire commun. Celui qui sait n’être jamais à l’abri de la tourmente, mais à même de considérer le pire d’un œil amusé. Celui pour qui, quelle que soit sa disposition intérieure, paraît extraordinaire le fait de vivre contre l’évidence.

Nous conclurons avec ces mots de Cioran adressés à Rosset dans une lettre du 29 janvier 1982 :

« Il est très bien que nous soyons ensemble sur une position extrême, qui exclut la possibilité d’un après mais permet en revanche une joie : celle de l’impasse idéale. Respirer tout en ayant conscience de la nullité de notre issue, est la grande excuse de l’existence. Rien n’est perdu dès lors qu’on peut imaginer un vertige joyeux. Nous allons démoraliser la planète par nos sourires [37]. »

Ne pas se départir de ses sourires est sans doute l’extrême politesse de la pensée qui entend sonder la nullité de notre terrestre vagabondage. Ce sourire-là dépasse toutes les critiques car il entend aussi bien la détresse que le transport inattendu de la joie.


[1] Cioran, Cahiers. 1957-1972, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1997, p. 34.
[2] C. Rosset a publié quelques lettres issues de cette correspondance dans son ouvrage Faits divers, Paris, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2013, p. 203-215.
[3] C. Rosset, La Force majeure, Paris, Minuit, 1983, p. 96.
[4] C. Rosset, Faits divers, op.cit., p. 202.
[5] Au cours d’un émission de radio, il déclarera par exemple : « Ce n’était pas de la frime son pessimisme. » (France Culture, « Clément Rosset, Le réel et la joie » (4/5), avec Raphaël Enthoven, 22/02/2006).
[6] Cf. « Le mécontentement de Cioran » mentionné précédemment, mais aussi les « Souvenirs sur Cioran » dans Faits divers et les nombreuses évocations du penseur roumain faites par Rosset dans des entretiens.
[7] C. Rosset, Faits divers, op. cit., p. 209. L’article de R. Jaccard s’intitule « Clément Rosset, l’héritier de l’oncle Arthur », Le Monde, 2/12/1983.
[8] Cioran, Cahiers, op. cit., p. 632. Il écrit également le 9 mars 1968 : « Personne n’a aimé la vie plus passionnément que moi et pourtant j’ai vécu comme si elle n’était pas mon élément. » (Ibid., p. 556).
[9] C. Rosset, Esquisse biographique. Entretiens avec Santiago Espinosa, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Encre marine », 2017, p. 22.
[10] Cf. Cioran, « Entretien avec Léo Gillet », in Entretiens, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1995, p. 69. « Dès l’enfance, je percevais l’écoulement des heures, indépendantes de toute référence, de tout acte et de tout événement, la disjonction du temps de ce qui n’était pas lui, son existence autonome, son statut particulier, son empire, sa tyrannie. » (De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 1274).
[11] Il note qu’il ne lui en fit toutefois jamais la remarque.
[12] Cioran, « Entretien avec François Bondy », in Entretiens, op. cit., p. 10.
[13] Cf. C. Rosset, Route de nuit : épisodes cliniques, Paris, Gallimard, coll. « L’infini », 1999, p. 57. Un antidépresseur avait été recommandé à Cioran. Mais ce dernier ne le prenait pas. De même, sa femme Simone ne le souhaitait pas davantage, « estimant que Cioran n’est pas devenu dépressif mais est simplement resté ce qu’il est ».
[14] C. Rosset, Faits divers, op. cit., p. 200.
[15] C. Rosset, Route de nuit, op. cit., p. 85.
[16] Ibid., p. 13.
[17] Ibid., p. 44.
[18] Ibid., p. 9.
[19] Ibid., p. 72.
[20] Ibid., p. 90.
[21] Cioran, Cahiers, op. cit., p. 108.
[22] C. Rosset, Route de nuit, op. cit., p. 108.
[23] Ainsi le texte qui ouvre Le Principe de cruauté, exposant l’« éthique de cruauté » dont il se recommande : « Il n’y a probablement de pensée solide – comme d’ailleurs d’œuvre solide quel qu’en soit le genre, s’agit-il de comédie ou d’opéra-bouffe – que dans le registre de l’impitoyable et du désespoir (désespoir par quoi je n’entends pas une disposition d’esprit portée à la mélancolie, tant s’en faut, mais une disposition réfractaire absolument à tout ce qui ressemble à de l’espoir ou de l’attente). Tout ce qui vise à atténuer la cruauté de la vérité, à atténuer les aspérités du réel, a pour conséquence immanquable de discréditer la plus géniale des entreprises comme la plus estimable des causes ». (C. Rosset, Le Principe de cruauté, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1988, p. 7).
[24] Cioran, Aveux et anathèmes, in Œuvres, op. cit., p. 1724.
[25] C. Rosset a écrit un ouvrage portant ce titre exprimant combien, à ses yeux, l’écriture « est la pensée elle-même ». (C. Rosset, Le Choix des mots, Paris, Minuit, 1995, p. 29).
[26] Cf. C. Rosset, Faits divers, op. cit., p. 45.
[27] Ibid., p. 198.
[28] Le philosophe précise, par ailleurs, dans un entretien qu’il n’aurait certainement pas publié Route de nuit si ces « sautes d’humeur qui sont dramatiques » n’avaient pas été pourvues, à ses yeux, d’un ressort comique. (C. Rosset, « Être heureux, c’est toujours être heureux malgré tout », Entretien avec Nicolas Truong, Le Monde de l’éducation, n°275, 1999).
[29] Cioran, De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, op. cit., p. 1278.
[30] C. Rosset, Faits divers, op. cit., p. 199.
[31] Ibid., p. 198.
[32] Ibid.
[33] Ibid., p. 44.
[34] Cioran, « Entretien avec Gerd Bergfleth », in Entretiens, op. cit., p. 156.
[35] Cioran, « Entretien avec Lea Vergine », in Entretiens, op. cit., p. 141. Et le penseur roumain peut écrire à son propre sujet la phrase citée en exergue, en guise de conclusion de son dernier ouvrage, Aveux et Anathèmes.
[36] Cioran, Le Crépuscule des pensées, in Œuvres, op. cit., p. 35.
[37] C. Rosset, Faits divers, op. cit., p. 209.


Résumé

Emil Cioran était l’ami de Clément Rosset. Ce dernier appréciait l’homme, avec lequel, en particulier, il riait beaucoup. Il admirait aussi l’œuvre de Cioran. C’est alors animé d’un regard à la fois exigeant et bienveillant que Rosset s’est attaché à distinguer sa vision tragique du réel du pessimisme de Cioran.

Abstract

Emil Cioran was Clément Rosset’s friend. The latter liked the man, with whom he particularly laughed a lot. He also admired Cioran’s work. It was then animated by a stringent yet benevolent look that Rosset set out to distinguish between Cioran’s pessimism and his tragic vision of reality.

Parution

De plus loin

Billet de confinement - 06/05/20

« Surtout, disons-le lentement… […]. Ne plus jamais rien écrire qui n’accule au désespoir toutes les sortes d’hommes “pressés”. […] se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent, – comme un art, une connaissance d’orfèvre […] au sein d’un âge de “travail”, autrement dit : de hâte, de précipitation indécente et suante qui veut tout de suite “en avoir fini” avec tout ».

Friedrich Nietzsche, « Avant-propos », Aurore, 1886.

Le monde s’est tu et j’ai, pour la première fois, entendu nettement le chant des oiseaux depuis mon appartement. J’ai apprécié ce silence des hommes et cette partition ailée qui fait si souvent défaut dans la vie citadine.

Et puis j’ai senti tout s’éloigner peu à peu : avec le corps des autres, c’est la chaleur de leur affection qui a commencé à se raréfier.

Les figures de proches défunts sont alors revenues avec force dans mon esprit, imaginant chacun d’entre eux se prononcer sur la situation. Qui aurait adopté un ton grave, qui aurait déployé son humour prenant cela avec un détachement plus ou moins feint, qui aurait pris des nouvelles scrupuleusement ou se serait fait plus discret, profitant de ce temps pour se livrer à un recueillement… Cet espace-temps clos sur lui-même exhale cruellement le manque des échos de tous ces êtres aimés. Je vois défiler leurs visages, je devine leurs mots, je me remémore leurs gestes, sachant que je ne les retrouverai jamais.

Bientôt la vie reprendra son tumulte. Je pressens l’agression des bruits et celle des voix envahissant à nouveau l’espace. Je redoute l’afflux des corps, l’image de la foule. Non par crainte d’une infection, mais de la difficulté à supporter le trop-plein du monde. Et l’absence de nos morts s’écrasant sous les semelles des vivants pressés.

Lectures | Sélection 2020

Les livres que j’ai aimés en 2020

 

Littérature, Art

Eva Bester, Léon SpilliaertEva Bester, Léon Spilliaert- Œuvre au noir (Ostende 1881 – Bruxelles 1946) 
Essai | Éditions Autrement, coll. « Essais et documents », 2020
112 pages

« Ses paysages sont des asiles, ses portraits, les effigies de nos âmes sombres.
Avec ses natures mortes, il transcende le réel et rend le banal fantastique.
C’est un alchimiste  : de la boue et la sombreur, il fait du sublime.
Spilliaert donne du panache au spleen. »


Hannelore Cayre, La DaronneHannelore Cayre, La Daronne
Roman | Points, coll. « Points Policier », 2018
192 pages

Une écriture nerveuse et un humour décapant qui font mouche !


Velickovic. Le grand style et le tragiqueJean-Luc Chalumeau (direction scientifique), Velickovic. Le grand style et le tragique
Fonds Hélène & Édouard Leclerc, 2019
216 pages

Catalogue de l’exposition présentée au Fonds Hélène & Edouard Leclerc, Landerneau (15 décembre 2019 – 26 avril 2020).


J. M. Coetzee, Elizabeth CostelloJ. M. Coetzee, Elizabeth Costello
Roman | Points, 2006
Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis
320 pages

Elizabeth Costello est une romancière australienne de renom. Mais c’est aussi une femme vieillissante, blessée et fatiguée. Nous la suivons lors d’une tournée de conférences, qu’elle effectue comme elle ferait un dernier tour de piste, vacillant face à la cruauté, au mal et à la mort qui l’attend au tournant. Un texte profond et poignant de J. M. Coetzee.


Arnaldur Indridason, BettýArnaldur Indridason, Bettý
Roman | Points, coll. « Points roman noir », 2012
Traduit de l’islandais par Patrick Guelpa
240 pages

« Je n’ai jamais aussi bien connu une femme et pourtant, aucune ne m’a été autant étrangère. Elle a été pour moi comme un livre ouvert et en même temps une énigme absolument indéchiffrable. »

Du côté de Reykjavík, la perfidie et l’avidité se parent du visage de la séduction, comme sous toutes les latitudes. Mais ici, ils portent le prénom de la magnétique Bettý. Un piège soigneusement ourdi, dont les ficelles nous sont révélées avec la minutie d’un art maîtrisé sous la plume d’Indridason. Palpitant.


Arnaldur Indridason, Le Lagon noirArnaldur Indridason, Le Lagon noir
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2017
Traduit de l’islandais par Éric Boury
384 pages

Deux enquêtes menées par Marion et Erlendur composent Le Lagon noir. La première concerne le meurtre d’un Islandais, prénommé Kristvin. Le lien avec la base militaire américaine est rapidement établi. Les investigations seront difficiles sur fond de guerre froide. La seconde enquête s’intéresse à un dossier « froid » : la disparition d’une jeune fille, vingt-cinq ans auparavant, alors qu’elle se rendait à l’école. Erlendur veut percer le mystère de celle-ci. Il n’est alors qu’un jeune inspecteur âgé de trente-trois ans, mais son intérêt pour les êtres disparus est déjà manifeste. Cet intérêt qui ne le lâchera plus…

Alors que Marion demande à Erlendur :

– Mais qu’est-ce qui est tellement instructif ? Ces gens qui se sont perdus ? Ceux qui sont morts ? Qu’est-ce que tu vois d’intéressant là-dedans ?
[…]
– Ce n’est peut-être pas forcément… peut-être pas uniquement la question de ceux qui meurent ou qui se perdent, mais plutôt…
– Oui ?
– … plutôt de ceux qui restent, ceux qui doivent lutter contre les questions laissées en suspens. C’est peut-être ça qui est le plus intéressant.
[…]
– Je crois que les gens qui ont vécu un deuil traumatisant ont l’impression d’être eux-mêmes un peu morts, il m’est difficile d’être plus clair.


Arnaldur Indridason, Les fils de la poussièreArnaldur Indridason, Les fils de la poussière
Roman | Éditions Métailié, coll. « Bibliothèque Nordique », 2018
Traduit de l’islandais par Eric Boury
304 pages


Arnaldur Indridason, Le DuelArnaldur Indridason, Le Duel
Policier | Points, coll. « Points Policier », 2015
Traduit de l’islandais par Éric Boury
408 pages

 


Pierre Loti, Le livre de la pitié et de la mortPierre Loti, Le livre de la pitié et de la mort inclus Vie de deux chattes
Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013
224 pages

« J’ai vu souvent, avec une sorte d’inquiétude infiniment triste, l’âme des bêtes m’apparaître au fond de leurs yeux – l’âme d’un chat, l’âme d’un chien, l’âme d’un singe, aussi douloureuse pour un instant qu’une âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme à moi, avec tendresse, supplication ou terreur… Et j’ai peut-être eu plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes frères, parce qu’elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu’elles sont plus humbles et plus dédaignées. » (Vies de deux chattes)


Hubert Mingarelli, La Terre invisibleHubert Mingarelli, La Terre invisible
Roman | Points, 2020
120 pages

« “Pourquoi vous faites ces photos ?” Je restai silencieux, il n’insista pas. La question ne m’était pas destinée. Elle n’avait été ni murmurée ni posée à haute voix, on aurait dit un souffle de vent échappé de vents déchaînés et lointains, nous frôlant à peine et continuant sa course à travers champ. »


Tommy Orange, Ici n'est plus iciTommy Orange, Ici n’est plus ici
Roman | Albin Michel, 2019
Traduit de l’américain par Stéphane Roques
352 pages


Frédéric Pajak, Manifeste incertain 9Frédéric Pajak, Manifeste incertain 9
Avec Pessoa. L’Horizon des événements. Souvenirs. Fin du Manifeste

Éditions Noir sur Blanc, 2020
352 pages

 


Annie Saumont, Ce soir j'ai peurAnnie Saumont, Ce soir j’ai peur
Roman | Julliard, 2015
144 pages

Jane, étudiante en gymnastique, a empoisonné Pierre, son amant de vingt ans plus âgé qu’elle. Quels sont les motifs réels de cet assassinat ? Ce sont les remords de Jane et les sombres méandres de son âme qu’Annie Saumont nous invite à sonder au fil de son écriture subtile et percutante.


Bernhard Schlink, OlgaBernhard Schlink, Olga
Roman | Gallimard, coll. « Folio », 2020
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary
320 pages

« Face à la neige et à la glace, aux armes et à la guerre, là vous vous sentez à la hauteur, vous les hommes, mais pas face aux questions d’une femme. »

Intelligence, sensibilité, profondeur. C’est avec ces qualités que l’écrivain nous dresse le superbe portrait d’Olga. Une femme lucide quant aux illusions et à la lâcheté des hommes, mais qui sait les aimer jusque dans leurs failles les plus sombres. Au prix d’une solitude et d’une tristesse sans bornes…


Vanessa Springora, Le ConsentementVanessa Springora, Le Consentement
Grasset, 2020
216 pages


Tarjei Vesaas, Le Palais de glaceTarjei Vesaas, Le Palais de glace
Roman | Babel, 2016
Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, Babel, 2016
224 pages

Le lien immédiat qui unit les deux fillettes Siss et Unn. Et, derrière cette chaleur naissante, la glace qui fascine et emprisonne… Un texte magnifique de Tarjei Vesaas.


Philosophie, ethnologie

Étienne Bimbenet, L'animal que je ne suis plusÉtienne Bimbenet, L’animal que je ne suis plus
Essai | Gallimard, coll. « Folio essais », 2011
512 pages

 


Chapouthier et Nouët, Les droits de l'animal aujourd'huiGeorges Chapouthier et Jean-Claude Nouët (textes réunis par), Les droits de l’animal aujourd’hui
Corlet Publications, coll. « Panoramiques », 1997
244 pages

Avec les textes de : Françoise Armengaud, Thierry Auffret van der Kemp, Jean-Jacques Barloy, Monique Bourdin, Florence Burgat, Albert Brunois, Georges Chapouthier, Philippe Diolé, Sylvie Frackowiak, Elisabeth Hardouin-Fugier, Alfred Kastler, Robert Mallet, Thierry Maulnier, Théodore Monod, Jean-Claude Nouët, Jean Proteau, Étienne Wolff et Marguerite Yourcenar.


La question animaleCollectif, La question animale
Revue Études – Les Essentiels, 2020
128 pages

Avec les textes de : Éric Charmetant (préface), Jocelyne Porchet, Dominique Lestel, Laurence Devillairs, Alain Prochiantz (entretien), André Wénin.


T. C. McLuhan, Pieds nus sur la terre sacréeT.C. McLuhan (textes rassemblés par), Pieds nus sur la terre sacrée
(Extraits I, II)
Gallimard, coll. « Folio Sagesses », 2015
Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Barthélémy
128 pages

Cet ouvrage reprend les deux premières parties de Pieds nus sur la terre sacrée (qui en comprend quatre).


Arthur Schopenhauer, Journal de voyageArthur Schopenhauer, Journal de voyage
Mercure de France, coll. « Le Temps retrouvé », 1989
Traduit de l’allemand et préfacé par Didier Raymond
352 pages


Bande dessinée

Les Vieux Fourneaux - Tome 6Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, Les Vieux Fourneaux
Tome 6, L’Oreille bouchée
Bande dessinée | Dargaud, 2020
Scénariste : Wilfrid Lupano – Dessinateur : Paul Cauuet


Voutch, De surprise en surpriseVoutch, De surprise en surprise 
Dessins d’humour | Le cherche midi, coll. « Bibliothèque du dessinateur », 2020
64 pages

Le Consentement

« Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »

Vanessa Springora, Le ConsentementVanessa Springora a attendu trois décennies avant d’écrire cet ouvrage consacré à sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff, alors quinquagénaire, tandis qu’elle était âgée de quatorze ans. Le temps pour elle de la nécessaire distance intérieure pour affronter la figure nauséabonde de G., ainsi qu’elle le nomme dans son livre, afin non seulement de « prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre », mais aussi d’être capable de mettre les mots sur la vulnérabilité de l’adolescente qu’elle était.

Le Consentement est ainsi l’ouvrage d’une femme disposant du recul suffisant lui permettant d’écrire avec maîtrise et sincérité sur ce qu’elle a subi. Le texte parvient, en effet, à nous livrer un témoignage armé d’une écriture à la fois précise et questionnante.
Précise : l’emprise dont elle a été victime se dégage nettement de ses mots s’essayant à retracer ce parcours « amoureux » avilissant et destructeur.
Questionnante : la difficulté à se reconnaître comme une victime, la torture intérieure que ce débat a engendrée : « comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? » Et, au bout du compte, l’image de soi qui tremble tellement que la capacité à faire confiance à nouveau à un homme et à s’y attacher semble impossible à atteindre.

Vanessa Springora ne cherche pas à étiqueter les coupables, mais à comprendre l’aveuglement et la complaisance de certains, ou encore l’abandon des autres oubliant son âge véritable.
À quatorze ans, on ne peut consentir, puisque notre conscience n’est pas suffisamment éclairée pour que ce terme acquière son véritable sens. Nouer une relation à quatorze ans avec un adulte qui en a cinquante, bénéficiant qui plus est de l’aura de l’écrivain, c’est être victime de l’emprise psychologique dudit adulte qui ne pense qu’à assouvir son propre désir, occultant en cela la nature de l’engagement de l’adolescent qu’il entraîne dans sa spirale et dont il utilise les failles à son profit : famille disloquée, père absent… « Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude. »

À quatorze ans, on devrait être nommé « victime » et rien d’autre et susciter la protection des adultes.
Et si, à côté d’autres témoignages passés inaperçus, celui de Vanessa Springora, en raison de son exposition médiatique et de la justesse de ses analyses, peut permettre à d’aucuns de reconnaître enfin cela, alors ce livre demande à être lu.

Le Consentement
Vanessa SPRINGORA
Grasset, 2020
216 pages

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur

« Il pensait qu’il avait commis une erreur en abandonnant le groupe et la sécurité du pied d’acanthe, mais en même temps quelque chose, une voix qui n’était pas la sienne, lui répétait que la lenteur devait bien avoir une raison et qu’avoir un nom à lui, rien qu’à lui, un nom qui le rendrait unique, singulier, cela serait formidable. »

Luis Sepúlveda, Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteurC’est parce que, contrairement à ses congénères, il questionne sa condition d’être lent et désire avoir un nom que l’escargot va découvrir l’importance de la lenteur.

Grâce à elle, il va faire des rencontres décisives, telles que celle du hibou attristé par la destruction de nombreux arbres et celle de la tortue qui va l’accompagner dans sa quête. Avec elle, il trouvera un nom et sera éclairé sur les dangers que les hommes font peser sur leur habitat.

Le lent cheminement de l’escargot a permis au temps de faire sa plus belle œuvre : rencontrer d’autres êtres loin de la dispersion et de l’agitation, se constituer une mémoire et concevoir un moyen de protéger les siens.

« La tortue lui dit en mâchant les derniers pétales de pissenlit que s’il n’avait pas été un escargot lent, très lent, et que si, au lieu de sa lenteur, il avait le vol rapide du milan, la rapidité de la sauterelle qui traverse d’énormes distances en sautant, ou l’agilité de la guêpe qui est et n’est plus là avant que le regard se pose sur elle, peut-être que cette rencontre entre deux êtres aussi lents que peuvent l’être un escargot et une tortue n’aurait jamais eu lieu. – … Tu comprends… Rebelle ?… conclut la tortue en fermant les yeux. – Je crois que oui. Ma lenteur m’a servi à te rencontrer, à ce que tu me donnes un nom, que tu me montres le danger, et maintenant je sais que je dois prévenir les miens. »

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur
Luis SEPÚLVEDA
Dessins de Joëlle Jolivet
Éditions Métailié, 2017
Traduit de l’espagnol (Chili) par Anne Marie Métailié
96 pages

De loin

Billet de confinement - 25/03/20

Si proche, si loin, telle est la difficile équation à laquelle nous confrontent la crise sanitaire et le confinement qu’elle impose.

Les mots le disent : les êtres qui nous sont chers sont « nos proches ». L’affection crée une proximité affective et, logiquement, veiller sur ses proches, manifester son attachement, c’est précisément franchir la distance qui nous sépare pour nous retrouver, nous étreindre et nous parler face à face.

Désormais, se préoccuper de ses proches, c’est rester loin d’eux. Se rapprocher, ce serait mettre en danger autrui et se mettre en danger. Je t’aime, donc je te maintiens loin de moi.

Nos catégories affectives volent ainsi en éclats et nous obligent à réinventer nos attaches. Cette recomposition nous amène à une affectivité plate et sonore. Sonore avec le téléphone, bien sûr. Plate avec nos écrans interposés. Oui, on se voit, on se parle, on trinque même à distance, mais avec cette insuffisance de nos webcams. L’écran est tout à la fois médium et barrière. Médium en tant qu’il nous donne accès à une image des êtres. Barrière parce que le monde de l’écran, qu’il soit en 3D ou non, n’offre pas moins une terrible platitude du réel, puisque dépourvu de sa véritable dimension – ses vues à angles multiples, ses inflexions sonores, ses odeurs, ses grincements et ses scories. Image seulement quand bien même est-elle animée et riche de l’imbrication vive de ses voix.

Alors comment réagirons-nous lorsqu’on nous autorisera à nous retrouver à nouveau ? Nous serons sans doute intimidés au début – désapprendre le contact étroit ne peut que laisser des traces, un temps tout au moins –, mais quoi que nos technologies nous disent, nous ne sommes et ne resterons des êtres humains que par le relief et le contact de nos peaux, d’autant plus fragiles dès lors que celui-ci leur est interdit. Faire la bise, serrer dans ses bras, se taper sur l’épaule, caresser la joue… Prendre les jambes à son cou ? Ce serait refuser l’ancrage même, en chair et en os, dans notre condition humaine. Précieux et irréductiblement fragile.

Marcher jusqu’au soir

Lydie Salvayre, Marcher jusqu'au soirLa proposition d’Alina Gurdiel à Lydie Salvayre : passer une nuit seule au musée Picasso, celui-ci exposant alors, en particulier, L’Homme qui marche d’Alberto Giacometti, artiste que l’écrivaine admire au plus haut point. 
Pourtant elle rejette tout d’abord cette occasion : l’enfermement dans un musée, dans ce lieu de mise en cage des œuvres, réveille en elle une véritable colère.

« Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs ­exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. »

Puis la curiosité finit par l’emporter et, malgré ses réticences, elle se prête à l’expérience.

Il ressort de ce texte que la colère peut être bonne conseillère, pour autant qu’elle soit canalisée, comme la romancière a su le faire. Grâce à cet exercice, elle est parvenue à extérioriser nombre de rejets, telles que la marchandisation de l’art, une certaine approche de la culture dont les murs des musées représentent les intimidantes frontières. Mais, surtout, elle nous offre une introspection qui l’amène vers la figure terrifiante de son père, vers sa pauvreté initiale, autant d’entraves qui semblaient lui interdire de déployer pleinement son existence.
On mesure alors combien ces blessures sont restées en elle, mais aussi sa capacité à les transformer pour les embarquer dans son parcours créatif et existentiel, ce long chemin exigeant, cruel et exaltant. 

Les pages dédiées à Giacometti sont superbes et particulièrement touchantes. Sont exprimées au plus près sa grandeur artistique et son humanité : son exigence, sa bienveillance, sa sensibilité tragique qui a su faire émerger L’Homme qui marche.

Au bout du compte, c’est la propre modestie et la profonde sincérité de Lydie Salvayre que l’on retient. Et l’on ne peut que la remercier pour ce texte à la fois torturé et lumineux.

Marcher jusqu’au soir
Lydie SALVAYRE
Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2019
224 pages

Kraa

Bande dessinée de Benoît Sokal, Kraa se compose de trois tomes : « La Vallée perdue » (2010), « L’Ombre de l’aigle » (2012) et « La Colère blanche de l’orage » (2014).

B. Sokal, Kraa - La vallée perdue

Ces albums nous font pénétrer dans un univers fascinant : grands espaces parcourus à travers les battements d’ailes de l’aigle Kraa et le regard de Yuma, son frère indien. Mais ils nous plongent aussi dans une atmosphère inquiétante qui met en scène la course à l’exploitation des ressources rendant les hommes capables des pires actes pour écarter ce qui peut freiner leur soif de profit : meurtres de populations, défiguration de la nature…

Un scénario finement conduit, servi par les magnifiques dessins de Benoît Sokal (les amateurs du jeu vidéo Syberia, notamment, comprendront).
À ce titre, le regard à la fois superbe et sanguinaire de Kraa, ainsi que le désarroi de Yuma, savent laisser une empreinte marquante dans l’esprit du lecteur.

> Lire l’interview de Benoît Sokal (Casterman)

Kraa
tome 1 : « La Vallée perdue » (2010) – 96 pages
tome 2 : « L’Ombre de l’Aigle » (2012) – 66 pages
tome 3 : « La Colère blanche de l’orage » (2014) – 72 pages
Benoît SOKAL
Casterman

Lectures - Sélection 2019

Lectures | Sélection 2019

Les livres que j’ai aimés en 2019

Littérature, Art

Hammershøi, Le maître de la peinture danoiseJean-Loup Champion et Pierre Curie (sous la dir.), Hammershøi. Le maître de la peinture danoise
Fonds Mercator, 2019
176 pages


Jean Clair, Zoran Music à Dachau. La barbarie ordinaireJean Clair, Zoran Music à Dachau. La barbarie ordinaire
Essai | Arléa, coll. « Arléa-Poche », 2018
212 pages

« Le peintre avait en charge ces corps dont personne ne s’occupait, à qui nul ne rendrait le devoir de les ensevelir. Il les portait dans ses yeux comme on porte un corps dans ses bras. Les regardant, il leur témoignait les derniers égards. Les dessinant, il les voyait. Les découvrant, il posait sur leur nudité scandaleuse le voile miséricordieux du regard. »

Une analyse particulièrement éclairante de Jean Clair, suivie d’entretiens avec le peintre Zoran Music.


Jim Fergus, Mille femmes blanchesJim Fergus, Mille femmes blanches
Roman | Pocket, 2011
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Pingre
506 pages

« Je regarde, accroupie, les milliards d’étoiles et de planètes et, curieusement, ma propre insignifiance ne me fait plus peur comme autrefois. Elle me paraît au contraire rassurante, puisque j’ai maintenant le sentiment d’être également un élément, si minuscule soit-il, de l’univers complet et parfait… Quand je mourrai, le vent soufflera toujours et les étoiles continueront de scintiller, car la place que j’occupe sur cette terre est aussi éphémère que mes eaux, absorbées par le sol sablonneux ou aussitôt évaporées par le vent constant de la prairie… »


Jim Fergus, La Vengeance des mèresJim Fergus, La Vengeance des mères
Roman | Pocket, 2017
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Pingre
512 pages

La suite de Mille femmes blanches. Une écriture toujours aussi grave et exaltante ! Jim Fergus nous offre des portraits de femmes dont la tendresse et le courage désespéré exposent de manière saisissante les massacres des Amérindiens perpétrés par les États-Unis.

« – Vous prétendez, capitaine, qu’il n’y a pas de nation cheyenne. Mais les Cheyennes se considèrent comme une nation. Les Lakotas, également, se considèrent comme une nation. Comme ils sont ici depuis bien plus longtemps que nous, ils croient avoir le droit inaliénable de continuer à vivre sur cette terre que leurs ancêtres ont parcourue pendant mille générations. J’ajoute que votre gouvernement, qui en réclame maintenant la propriété, la leur avait accordée par un traité. Ils se sont battus aujourd’hui avec férocité et ténacité, comme vous dites, pour la simple raison qu’ils défendent leur pays envers et contre tout. Ce pays n’est ni le vôtre, ni le mien, ni celui des États-Unis d’Amérique. C’est le leur. Ils en ont assez, des traités bafoués, des terres volées, des assauts de l’armée au milieu de l’hiver quand leurs villages sont sans défense. Assez qu’on assassine leurs femmes, leurs enfants, leurs parents. » (Douzième carnet de Molly McGill. L’enfer, juin 1876)


Romain Gary, Le sens de ma vieRomain Gary, Le sens de ma vie. Entretien
Entretien | Gallimard, coll. « Folio », 2016
112 pages

« […] je ne pense plus avoir assez de vie devant moi pour écrire une autre autobiographie. »

Transcription de l’entretien accordé, en 1980, par Romain Gary à Radio-Canada (entretien réalisé par Jean Faucher). L’écrivain s’est suicidé quelques mois plus tard, le 2 décembre 1980.


Lilian Jackson Braun, Le chat qui allait au placardLilian Jackson Braun, Le chat qui allait au placard
Roman | Éditions 10/18, 1995
Traduit de l’anglais par Marie-Louise Navarro
285 pages

« Après avoir longuement réfléchi à la question, je suis persuadé que le monde serait meilleur si tout le monde avait un chat, déclara sentencieusement Pender Wilmot. »


Siegfried Lenz, Une minute de silenceSiegfried Lenz, Une minute de silence
Roman | Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », 2016
Traduit de l’allemand par Odile Demange
144 pages

« Ce qui est passé a existé et durera, accompagné de la douleur et de la peur qui lui appartient, je chercherai à trouver ce qui est perdu sans retour. »

Un texte bouleversant sachant exprimer la délicatesse d’un premier amour et la déchirure de la perte irrémédiable.


Robert Pinget, Monsieur SongeRobert Pinget, Monsieur Songe suivi de Le Harnais et Charrue
Récit et carnets | Éditions de Minuit, coll. « Double », 2011
192 pages

> Extraits de Monsieur Songe lu par Robert Pinget


Lydie Salvayre, Marcher jusqu'au soirLydie Salvayre, Marcher jusqu’au soir
Éditions Stock, 2019
224 pages


Georges Walter, Enquête sur Edgar Allan PoeGeorges Walter, Enquête sur Edgar Allan Poe, poète américain
Biographie | Phébus libretto, 2009
624 pages


Evelyn Waugh, Le cher disparuEvelyn Waugh, Le cher disparu
Roman | Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », 2018
Traduit de l’anglais par Dominique Aury
192 pages


Philosophie

Ruwen Ogien, L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaineRuwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine
Le Livre de Poche, 2012 (éditeur d’origine : Grasset)
360 pages


Clément Rosset, La joie est plus profonde que la tristesseClément Rosset, Alexandre Lacroix, La joie est plus profonde que la tristesse
Entretiens avec Alexandre Lacroix
Éditions Stock, coll. « Essais – Documents », 2019
126 pages

L’ouvrage est composé de huit entretiens sélectionnés parmi ceux que Clément Rosset a accordés à Alexandre Lacroix entre 2007 et 2017. Les lecteurs assidus de Clément Rosset n’apprendront rien de nouveau, mais ce recueil nous permet de retraverser les thèmes majeurs de la réflexion du philosophe – le réel, le double, l’identité, la joie -, et de savourer encore son humour et sa finesse d’esprit.

« […] une joie qui ferait abstraction des pires douleurs, qui nierait que nous sommes fragiles et mortels, pourrait passer pour une sorte de folie, de déni. Mais une joie qui sait faire la part du tragique, qui reconnaît la vulnérabilité de l’être humain, sa souffrance, et qui, en même temps, considère qu’il est possible de dépasser celles-ci pour aller vers un sentiment de gratitude, est superbe. »


Clément Rosset, Écrits intimesClément Rosset, Écrits intimes. Quatre esquisses biographiques suivi de Voir Minorque
Les Éditions de Minuit, 2019
144 pages

 


Bande dessinée

Franck Le Gall, Le Dernier Voyage de l'AmokFranck Le Gall, Le Dernier Voyage de l’Amok
Bande dessinée | Dupuis, 2018
64 pages

Tome 13 des aventures de Théodore Poussin.


Tardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Tome 3, Après la guerreTardi, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB
Tome 3, Après la guerre
Bande dessinée | Casterman, 2018
162 pages

 

Noter les faits

« La seule expérience de l’immortalité de l’âme que nous puissions avoir avec sûreté, c’est cette immortalité qui consiste en la persistance du souvenir des morts parmi les vivants. »

Hélène Berr, Journal (1942-1944)Entrer dans la vie d’Hélène Berr, c’est suivre le cheminement d’une jeune femme, étudiante brillante et musicienne accomplie. Outre ses lectures et ses sujets de réflexion, on découvre son entourage familial, amical et amoureux. En particulier sa rencontre avec Jean Morawiecki, faite d’affinités musicales et de respect mutuel.

Mais Hélène est issue d’une famille juive et pénètre peu à peu dans le climat terrible que la guerre va imposer à son existence et à celle des siens. Port obligé de l’étoile jaune, relégation dans le dernier wagon des transports, interdiction pour elle de s’inscrire à la préparation de l’agrégation d’anglais… Les humiliations, les arrestations, dont celle de son père, les rafles. Hélène subit et observe tout en essayant de poursuivre le quotidien de sa vie parisienne – cours, travail à la bibliothèque, musique, promenades –, et d’apporter son aide (elle s’occupe bénévolement des enfants de déportés au sein de l’UGIF, Union générale des israélites de France).

Elle entame son journal en avril 1942 et, après une éclipse de plusieurs mois, en reprend l’écriture. Ce texte nous livre à la fois le regard d’une jeune femme pleine d’aspirations et son pressentiment de plus en plus grand qu’un destin terrible la guette. Ce en quoi elle a prévu de confier son journal à Andrée Bardiau, afin qu’elle le donne à Jean, son fiancé avec lequel elle n’a eu le temps de partager que les délicates volutes de leur amour naissant. Au fil des pages, on sent l’étau se resserrer inexorablement derrière ses pas. On sent que, malgré le souffle courageux de cette jeune femme, tout menace de s’effondrer d’un jour à l’autre.

Hélène et ses parents parviendront à échapper aux griffes nazies jusqu’en 1944, mais ils seront arrêtés le 8 mars. Hélène mourra en avril 1945, quinze jours avant la libération du camp de Bergen-Belsen.

Les mots intelligents et délicats de son journal nous font mesurer l’horreur de ces temps où l’appartenance à une communauté vouait ses membres à être impitoyablement broyés. Et tant pis pour l’ardeur de la jeunesse, l’élévation et la persévérance de l’esprit, la bienveillance et le courage ! La ligne de mire nazie n’entendait épargner personne sur son passage. À travers son journal, Hélène nous a au moins laissé son regard aiguisé et sa volonté de ne pas ployer tant qu’on ne la clouerait pas au sol.

Ce regard s’inscrit au plus profond de l’intériorité du lecteur et met, si besoin était, à leur juste place les salauds et les assassins. Des textes comme Si c’est un homme de Primo Levi ont su faire ressortir toute l’horreur et la froideur de la politique d’extermination des nazis. L’écriture intime d’Hélène Berr nous fait découvrir la peur montante de celles et ceux qui se savaient traqués et qui, chaque jour, se disaient qu’ils allaient sans doute devoir abandonner tout ce qu’ils s’essayaient à édifier, jusqu’à leur propre vie.

Hélène a noté. Tout ce qu’elle a pu. À nous de ne pas perdre la mémoire. De tout ce que nous devrions retenir.

Journal (1942-1944)
Hélène BERR
Points, 2009
336 pages

L’eau de la mélancolie

L’homme est fleur, émergeant à peine de l’eau. Lithographie d’Odilon Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste [1] nous ouvre à une vision cauchemardesque, angoissante : tête suspendue à une tige dont la fragilité évoque la menace de la chute. Une eau sombre, marécageuse : risque de sombrer, d’y être englouti. Tête abandonnée dans une étendue d’eau gagnée par le noir du fusain de Redon. Sombre coloration de l’humeur qui a orienté le tracé du crayon, révélant, selon les mots même de l’artiste dans Mes Noirs, sa « mentalité, alors si morose et mélancolique [2] ». La toile est envahie par les ombres, exprimant la fragilité de la condition humaine et le regard de celui dont le tempérament est disposé à ressentir l’aspiration du néant. Ce en quoi Redon parle de cet « état d’esprit qui a dû se placer souvent sous mes crayons [3] ».

La mélancolie est bile noire, fluide qui répand son froid et amer courant dans l’être qui en est affecté. Il abat l’humeur, donne corps aux heures accablantes et aux sombres visions. Comme le suggère le triste visage de La Fleur du marécage, cette bile peut nous évoquer une ligne d’eau, des images liquides serpentant dans les œuvres des auteurs mélancoliques, exprimant tour à tour la nocivité de l’humeur noire, son pouvoir oppressant et angoissant, mais aussi sa force créatrice et la possibilité d’une libération, fût-elle seulement momentanée. Ce sont ces marécages, ces vagues, ces rivières, ces lacs que nous souhaitons explorer, afin d’en extraire le visage multiforme de la mélancolie. L’eau qui inquiète, emporte et écrase ; l’eau qui est l’indice de la voie créative ; l’eau encore qui arrête le flux de l’existence qui n’en peut plus, stoppant précisément son cours. Parce que le souffle s’étrangle et parce que la source d’inspiration est tarie.
La mélancolie qui s’écrit, se dessine, se peint et se pense, en somme, au gré d’une eau fangeuse, violente ou d’une eau plus claire.

 

Enlisement et angoisse

La mélancolie comporte une puissance d’abattement d’une grande virulence pour celui qui en est la proie : sentiment de vide, vision de la chute des êtres, du réel rongé par le temps et la mort. En quoi l’image de l’humeur noire des Anciens reste sans doute la plus riche et la plus juste. Elle exprime au plus près cette capture de l’être pris dans les rets de cette tristesse insondable, parce que sans cause assignable [4]. Fluide qui serpente dans le corps qualifiant un tempérament et susceptible d’appeler dans l’esprit des images elles-mêmes mouvantes et liquides. Appréhendée selon son versant destructeur, l’eau est alors placée sous le signe de la menace : sombre et marécageuse.

On pense là au mouvement silencieux et perfide de la rivière de Maupassant. Pas de grondement, mais un écoulement incessant et sans bruit. En quoi elle est comparable au « plus sinistre des cimetières, celui où l’on n’a pas de tombeau [5] ». Perfidie issue de ce silence, envahissant tout, et faisant dire au personnage bloqué sur ce cours d’eau : « La rivière n’a que des profondeurs noires où l’on pourrit dans la vase [6]. » La vase est spirale d’enfoncement, d’enlisement, expression du travail du temps mortifère. Et ce n’est pas fortuit si, au terme du récit, l’on apprend que l’ancre de la barque était coincée par le cadavre d’une vieille femme gisant au fond de la rivière. Le cadavre, lesté d’une grosse pierre au cou, empêchait la remontée de l’ancre, obligeant ainsi le personnage à rester seul de longues heures à attendre quelque secours. Heures au cours desquelles il a été saisi par l’angoisse, l’eau sombre et silencieuse de la rivière le renvoyant à un sentiment d’impuissance et d’abandon jusqu’à faire germer dans son esprit cette image de cimetière sans sépulture.

La menace de l’humeur mélancolique, cette « chute dans une fange languissante [7] » comme l’appelait Cioran, c’est aussi l’eau en arrière-plan. L’eau est derrière soi, dans son dos, incarnant le risque de noyade mentale. Edvard Munch a réalisé plusieurs toiles répondant à une telle disposition. Intéressons-nous aux peintures directement consacrées au thème de la mélancolie (les toiles sont nommées ainsi) et dont le peintre norvégien a offert plusieurs variantes. À chaque fois, on trouve un personnage solitaire au bord de la mer. L’eau apparaît alors comme le reflet de la souffrance intérieure du personnage qui, trop accablé, semble regarder dans le vide ou bien conserve les yeux baissés. Ainsi dans Mélancolie (Le Bateau jaune) [8] : le personnage principal est au premier-plan de la toile, le regard baissé et la tête appuyée sur sa main gauche, tournant le dos à la plage et à la mer. En arrière-plan, on peut discerner trois silhouettes sur un ponton dont la posture lointaine accroît le sentiment de solitude du personnage.

Puissance expressive de la détresse humaine qui parvient à son apothéose dans Le Cri. Citons les mots de Munch lui-même, racontant la genèse de ce tableau : « Je longeais le chemin avec deux amis ; c’est alors que le soleil se coucha, le ciel devint tout à coup rouge couleur de sang. Je m’arrêtai, m’adossai, épuisé à mort contre une barrière. Le fjord d’un noir bleuté et la ville étaient inondés de sang et ravagés par des langues de feu. Mes amis poursuivirent leur chemin, tandis que je tremblais encore d’angoisse, et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini [9]. »

The ScreamSouffle ravageur de mélancolie qui plonge l’homme dans l’angoisse et l’amène à expulser le cri. Au premier plan de la composition, s’impose au regard la bouche ouverte du personnage au visage cadavérique, se tenant la tête entre les mains et immergé dans un paysage instable aux lignes sinueuses et aux couleurs violentes. Expression du cri s’échappant des profondeurs humaines. Version picturale de la douleur et du désarroi de l’individu investi par l’angoisse. À l’horizon, en arrière-plan du personnage, on voit la silhouette de ses deux amis accentuant là encore sa solitude. Le personnage tourne le dos au paysage composé d’un ciel rouge sang et d’une étendue d’eau. Vague d’un bleu sombre entourant une île jaune et qui poursuit son déploiement vers la droite de la toile, donnant l’impression qu’elle va déborder du tableau pour venir nous happer et nous faire pénétrer davantage dans les ondes du cri.

Images instables, mouvement inquiétant de l’eau, exposant de manière saisissante l’être abandonné à sa détresse, l’emprise de la mélancolie dans laquelle l’œuvre a puisé son inspiration.

 

Liquidation

Il y a l’eau sur laquelle on flotte et dans laquelle on risque de pourrir ou de s’enliser. Il y a l’eau derrière soi, dans son dos, là comme des nappes d’inquiétude ou des vagues d’angoisse. Et puis il y a l’eau devant soi, qui peut se présenter comme un repos bienfaisant et qui offre un horizon apaisant à l’imaginaire. « Le Port » de Baudelaire évoque cela : « un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie [10] ». Le regard est diverti par le mouvement des flots, par le jeu du ciel et des nuages modifiant la coloration de la mer. Baudelaire n’oublie pas non plus la lumière scintillante des phares et le ballet des navires. Autant d’éléments susceptibles d’« entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté ». L’être las et aspirant à l’immobilité peut s’adonner à l’observation de l’agitation humaine. Il ne fait pas partie de ceux qui partent et de ceux qui arrivent, il n’en a pas ou plus le goût et peut alors trouver « une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique » à suivre les gestes des autres êtres mus par leur ambition ou animés du désir de voyager. Cette station sur la grève exprime, ainsi, aussi bien la lassitude d’un être, la mort du désir, qu’une forme d’accalmie où l’on peut laisser son imaginaire vagabonder sans tension. Repos de la mélancolie.

Au-delà de l’affliction et des ombres, se diriger vers une eau claire, capter les reflets de la lumière à la surface des flots, se laisser porter par des vagues, jusqu’à parfois vouloir s’y dissoudre. L’eau devant soi, c’est aussi, en effet, celle dans laquelle on peut aspirer à s’enfoncer définitivement. C’est alors l’arrêt du voyage. Parce que la mélancolie est parvenue au terme de sa faculté créatrice, parce que l’individu se sent abandonné par ses forces ou bien encore les deux à la fois.

On se rapprochera sur ce point de Virginia Woolf qui, précisément, a choisi d’achever son existence dans l’eau. 28 mars 1941 : elle se laisse glisser dans l’Ouse, la rivière située près de sa maison, les poches lestées de pierres. Se liquider. On a beaucoup insisté sur la folie de l’écrivain, mais cette noyade peut apparaître tout aussi bien comme une forme d’accomplissement, une façon de clore avec sa cohérence propre son chemin d’existence. L’écriture de Virginia Woolf était elle-même profondément mouvante et fluide : ondulation, écoulement, épousant au plus près la courbure du temps, le flux des êtres, le courant de conscience des personnages. L’auteure des Vagues ne pouvait plus tenir ses démons à distance. Envahie par eux, dépassée par eux, ne sentant plus en elle l’énergie lui permettant de les repousser et, peut-être aussi, parce qu’elle avait écrit l’essentiel de ce qu’elle avait à exprimer, elle a lâché prise. Sentant les signes de la dépression revenir, elle a estimé cette fois ne plus pouvoir faire face. Elle a écrit les mots suivants à son mari, Léonard : « Je suis certaine que je retombe dans la folie […]. Et cette fois-ci je ne m’en remettrai pas. Je commence à entendre des voix, et ne peux me concentrer [11]. »

L’écrivain fait dire à Isabelle, un des personnages de son dernier roman Entre les actes : « Je vais descendre l’allée qui mène au noyer et à l’arbre de mai […]. Puisse l’eau me recouvrir [12] ». Isabelle peut être appréhendée comme le double de Virginia dans cet écrit, exprimant son aspiration à la tranquillité et au silence. L’écriture a devancé l’intention ou bien annonçait la décision qui avait mûri dans l’esprit de Virginia. Quelque temps plus tard, elle a sombré dans l’eau arrêtant le flux intérieur de ses ombres.

La mélancolie sait trouver des images fortes répondant au courant tumultueux de l’humeur qui la caractérise. Ainsi le cafard de Kafka dans La métamorphose, ou encore, entre autres figures, Le Corbeau d’Edgar Poe et son « Jamais plus ! ». En quoi l’affliction ou la pulsion destructrice parviennent à danser sur le fil mortel et à se tourner du côté de la création pour traduire et dépasser les tourments. L’Eau de la mélancolie nous est apparue comme une image importante : expression de la tristesse insondable qu’elle génère, de ses visions macabres, mais aussi image de la force de l’esprit en quête d’une formulation juste de sa noirceur, de sa perception aiguë de la mouvance du réel. Ressort aussi sa tentative de trouver un apaisement. Il s’agit alors de proprement parvenir à une forme de liquidation : atténuer l’empreinte de l’humeur noire, libérer les tensions internes. Cela pouvant se traduire par le choix de la mort volontaire, à l’instar de la noyade de Virginia Woolf estimant avoir épuisé sa capacité de création littéraire.

Redon.yeux-clos

L’eau peut ainsi consacrer la fin de la lutte, une ligne de faille dans le noir tissu du réel offrant des moments d’accalmie et de grâce lumineuse. On songe là aux Yeux clos de Redon, toile emblématique de la sortie de l’univers des « Noirs » pour un passage à la couleur. Le peintre nous amène aux portes du rêve, à la vision d’une tête endormie semblant flotter sur une étendue d’eau. « La mélancolie, écrit Sophie Collombat, cesse d’être une maladie et prend ici la valeur d’un plaisir esthète [13]. »  Une eau cette fois non menaçante, nappée de lumière, laissant place à une flottaison douce et au jeu de l’imaginaire.

Mais la tête peut également passer sous la ligne d’eau, celle-ci libérant et dissolvant alors une vie à bout de souffle.


[1] O. Redon, La Fleur du marécage, une tête humaine et triste, 1885. Planche II de l’album Hommage à Goya. Lithographie, 27,5 x 20,5 cm. Paris, Bibliothèque nationale de France.

[2] O. Redon, Mes Noirs, La Rochelle, Rumeur des Âges, 2011, p. 27.

[3] Ibid., p. 28.

[4] Rappelons les mots de Cioran sur ce point : «  La mélancolie est une sorte d’ennui raffiné, le sentiment que l’on n’appartient pas à ce monde. Pour un mélancolique, l’expression “nos semblables” n’a aucun sens. C’est une sensation d’exil irrémédiable, sans causes immédiates. La mélancolie est un sentiment profondément autonome, aussi indépendant de l’échec que des grandes réussites personnelles. La nostalgie, au contraire, s’accroche toujours à quelque chose, même si ce n’est qu’au passé. » (Cioran, « Entretien avec J. L. Almira » (1982), in Entretiens, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 1995, p. 124).

[5] G. de Maupassant, « Sur l’eau », Contes et nouvelles, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1974, p. 54.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Cioran, Précis de décomposition (1949), in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 1995, p. 676.

[8] Huile sur toile, vers 1891.

[9] Extrait du journal d’Edvard Munch du 22 janvier 1892. Cité par Y. Hersant, Mélancolies, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2005, p. 804.

[10] Ch. Baudelaire, « Le Port », Le Spleen de Paris, in Œuvres complètes, I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 344.

[11] Lettre citée dans V. Woolf, Romans, Essais, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2014, p. 70.

[12] V. Woolf, Entre les actes (1941), trad. C. Cestre,, Paris, LGF, coll. « Le Livre de Poche », « Biblio Roman », 1982, p. 96.

[13] J. Clair (sous la dir.), Mélancolie. Génie et folie en Occident, Paris, Réunion des musées nationaux / Gallimard, 2005, p. 470.


Résumé

L’humeur noire de la mélancolie peut trouver un champ expressif dans une pluralité d’images. Il est apparu que, parmi celles-ci, l’eau pouvait revêtir une importante puissance d’évocation. Elle est, en effet, à même de traduire le sentiment du néant, l’angoisse de l’enlisement dans ses ombres, mais aussi l’horizon d’un apaisement, celui-ci dût-il se résoudre au choix de la mort volontaire.

Abstract

Several images can vividly convey and express black humor causing melancholy. Among those images, water happens to have a strong evocative power; indeed, water can express the feeling of nothingness, the anguish of being trapped in
its shadows, but also possible soothing reassurances, even if they eventually mean the choice of one’s voluntary death.


Parution